Maha, 56 ans, tient dans ses bras Hamza, un petit garçon orphelin de six mois qu’elle a adopté. Elle avait déjà élevé son père, Omar, devenu orphelin lors de la guerre de Gaza en 2008, et elle élève désormais Hamza depuis qu’Omar et sa femme Diana ont été tués l’année dernière lors d’une frappe aérienne israélienne - Photo : Abdelhakim Abu Riash / Al Jazeera
Par Maram Humaid
Gaza – Maha al-Rubaie se réveille peu avant l’aube dans l’humidité de l’ancienne salle de classe où elle vit.
Elle tend la main pour toucher le bébé qui dort dans le berceau métallique à côté d’elle. Après avoir senti le rythme de sa respiration, elle se rallonge sur son mince matelas, mais elle ne se rendort pas.
Maha parle d’une voix douce et chaleureuse et elle sourit souvent. Elle se déplace à pas lents et prudents. A 56 ans et célibataire, Maha ne s’était jamais imaginée devenir mère.
Pourtant, elle est désormais la « maman » de Hamza, un orphelin qui n’a jamais connu ses parents.
Les grands yeux de Hamza parcourent la pièce, et lorsqu’ils s’arrêtent sur Maha, il sourit.
« Quand il ouvre les yeux et me regarde, il murmure avec ses lèvres : ‘Maman’ », dit-elle avec un sourire timide.
« J’ai l’habitude que les petits-enfants de mon frère m’appellent ‘Teta’ [grand-mère], … mais lui, il va m’appeler Maman. »
Maha est la tante du père de Hamza, Omar al-Rubaie du côté paternel. Elle et sa sœur, Huriya, ont élevé Omar dès l’âge de 15 ans, ainsi que ses deux frères, après que leur père a été tué lors de la guerre de Gaza de 2008 et que leur mère s’est remariée.
« J’ai élevé le père lorsqu’il était enfant et orphelin, et maintenant j’élève le fils qui, lui aussi, est orphelin », explique Maha en regardant le bébé avec tristesse.
Toute la famille proche de Hamza a été tuée lors de la guerre génocidaire menée par Israël à Gaza pendant plus de deux ans.

Maha rêve d’élever Hamza dans un endroit sûr, de lui offrir une bonne éducation et de passer une longue vie à ses côtés – Photo : Abdelhakim Abu Riash / Al Jazeera
Le 18 mars 2024, alors que Maha et Diana, la mère de Hamza, préparaient le repas de rupture du jeûne du ramadan, une bombe israélienne a frappé leur maison de cinq étages à Gaza.
« L’air s’est rempli de poussière noire, de débris et d’éclats d’obus », raconte Maha.
Elle, Diana et Omar se sont précipités à l’étage, là où les trois enfants du couple jouaient avec leurs cousins.
« Ils étaient ensevelis sous les décombres… aucun bruit, aucun mouvement », se souvient-elle, la voix amère.
Diana et Omar ont perdu leurs enfants – Dima, huit ans, Anas, six ans, et Mohammed, trois ans – lors de cette frappe, ainsi que le frère d’Omar, sa femme et leurs deux enfants.
« La mère de Hamza était désespérée », dit Maha.
Après la mort de leurs enfants, Diana a sombré dans une grave dépression et Omar, submergé de chagrin, n’arrivait plus à manger. Des mois plus tard, ils ont essayé d’avoir un autre enfant.
Le jour où la grossesse de Diana a été confirmée, « Omar et Diana ont pleuré hystériquement, tiraillés entre le douloureux souvenir de leurs enfants assassinés et le bonheur d’attendre un bébé », se souvient Maha.
Malgré la famine qui sévissait à cause du criminel blocus israélien, le couple attendait l’arrivée du bébé, en achetant ce qu’il fallait quand ils le pouvaient. Ils espéraient même avoir d’autres enfants.
« Ils ne savaient pas qu’ils seraient tués et qu’ils ne verraient jamais leur enfant », dit Maha, les yeux remplis de larmes.
Le 4 septembre 2025, Diana était enceinte de neuf mois lorsque les bombes sont tombées sur la tente qu’elle partageait Omar, à côté de l’école où Maha et le reste de leur famille vivent. La mère de Diana a été tuée, et le couple mourant a été transporté d’urgence à l’hôpital.
La sœur de Diana a supplié les médecins de sauver le bébé, et une césarienne d’urgence a été pratiquée dans un couloir de l’hôpital quelques instants après la mort de Diana.
« Imaginez un peu : sa date de naissance est la même que celle du décès de ses parents, … les êtres qui lui auraient été les plus chers au monde », dit Maha, la voix brisée. « Nous avons reçu un certificat de naissance et deux certificats de décès en même temps. »
Immédiatement après sa naissance, le nouveau-né a été transféré dans un autre hôpital pour y recevoir des soins intensifs néonatals, car il avait du mal à respirer.
La première fois que Maha a vu le bébé dans la couveuse, les médecins lui posaient un tube respiratoire.

Hamza est allongé sur son lit de camp en métal. Ses trois frères et sœurs ont été tués lors d’une frappe israélienne avant sa naissance – Photo : Abdelhakim Abu Riash / Al Jazeera
« Au bout de cinq jours, son visage s’était affermi, et nous l’avons appelé Hamza », raconte Maha, expliquant qu’Omar voulait un prénom différent de ceux de ses enfants décédés ; ils ont donc choisi Hamza, un prénom qu’il adorait.
Maha se souvient de la première fois où elle l’a tenu dans ses bras.
« [Son] visage était magnifique, rayonnant. … Le voir et le tenir dans nos bras a allégé un peu la tristesse et le chagrin qui pesaient sur nos cœurs, malgré toute la misère qui nous entourait. »
Maha et sa sœur s’occupaient depuis longtemps de la famille d’Omar, et Huriya, 58 ans, s’occupait déjà du cousin de Hamza, âgé de huit ans, après que ses sœurs et ses parents eurent été tués avec les frères et sœurs de Hamza.
Maha a immédiatement décidé qu’elle élèverait l’enfant. « Abdulsalam est ta responsabilité, et cet enfant sera la mienne », a-t-elle dit à sa sœur.
Alors qu’Hamza avait à peine 20 jours, une opération terrestre israélienne dans le nord de Gaza et la destruction des services de santé dans la région ont contraint Maha à fuir vers le sud avec son bébé. Il souffrait de crises récurrentes, et il avait désespérément besoin de soins médicaux.
Bien que vivant dans un camp de tentes avec toute sa famille, elle a emmené Hamza à l’hôpital, où il a subi des examens pendant 18 jours tandis que les médecins tentaient d’identifier son problème médical.
Elle a parcouru à pied des routes détruites pour emmener son fils adoptif à l’hôpital tous les jours, car il n’y avait aucun moyen de transport.
Elle était terrifiée à l’idée de perdre Hamza.
Les médecins ont établi que l’enfant souffrirait toute sa vie de crises neurologiques périodiques dues à un manque d’oxygène à la naissance et qu’il aurait besoin de médicaments, mais que son état pourrait se stabiliser avec des soins adaptés.
Cependant, le système de santé ayant été décimé par la guerre génocidaire menée par Israël, Maha n’a pas pu obtenir les soins neurologiques spécialisés ni tous les médicaments dont Hamza a besoin.
Après le début d’un « cessez-le-feu » en octobre, ils sont retournés dans l’école où ils vivaient, au nord de Gaza.
Maha est épuisée par les nuits blanches, les soins constants et la vigilance de tous les instants.

« Son visage était magnifique, rayonnant. … Le voir a allégé un peu la tristesse et le chagrin qui pesaient sur nos cœurs, au milieu de toute la misère qui nous entourait. » – Photo : Abdelhakim Abu Riash / Al Jazeera
Tous les jours, elle doit faire chauffer de l’eau sur un feu de bois qui dégage une épaisse fumée et lui irrite les poumons, afin de pouvoir faire chauffer du lait, donner le bain à Hamza et laver ses vêtements.
Maha souffre de problèmes nerveux et n’a pas toujours la force ni l’habilité nécessaires pour soulever Hamza et accomplir ses tâches quotidiennes. Elle rêve de lui offrir des jouets et d’avoir une poussette, car elle a mal aux bras à force de porter le petit garçon.
Maha et Hamza vivent maintenant avec Huriya et Abdulsalam. Deux des frères et sœurs de la jeune femme ainsi qu’un neveu partagent la même pièce, apportant leur aide quand ils le peuvent, tout comme les proches qui vivent de l’autre côté d’un morceau de tissu qui fait office de porte.
La nuit, Maha reste éveillée pour être prête à réconforter et à nourrir Hamza avant qu’il ne se mette à pleurer. Pendant la journée, elle a souvent envie de s’allonger pour se reposer, mais les yeux du petit sont pleins d’attente. « Je me force à me lever pour jouer avec lui », dit-elle en chatouillant Hamza pour le faire rire.
« Je ne supporte pas de le voir triste. Il a déjà assez enduré – même s’il ne le comprend pas encore », ajoute-t-elle.
La maison de Maha et beaucoup de membres de sa famille ont disparu. « Mais il nous reste cet enfant », dit-elle en apportant son biberon à son fils adoptif. « Hamza m’a donné une raison de vivre. »
Elle chasse de son esprit les inquiétudes, que lui donne sa santé fragile, en priant pour vivre assez longtemps pour « l’élever et l’accompagner tout au long de son parcours de vie ».
Elle rêve de l’élever dans un endroit sûr et de lui donner une bonne éducation. « Je voudrais qu’il… grandisse et se marie pour ne jamais se sentir seul », dit-elle.
« Que Dieu prolonge ma vie afin que je puisse le voir grandir et le voir heureux. »
Auteur : Maram Humaid
* Maram Humaid est journaliste et traductrice à Gaza. Elle couvre les histoires humaines, la vie sous le blocus, les évènements dans la jeunesse et les dernières nouvelles.Ses comptes Twitter/X :@maramgaza et Instagram.
26 mars 2026 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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