Gaza : Une terre de paradoxes et de contradictions

Photo: via WeAreNotNumbers
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Par Asmaa Rafiq Kuheil

Gaza est l’endroit où je suis née et l’endroit où je vais mourir. C’est l’endroit où ma famille vit et où je me sens en sécurité. Je vous imagine penser de manière incrédule : Est-ce que les mots « Gaza » et « sécurité » vont ensemble ?

Oui, car peu importe où l’on voyage, peu importe la beauté des autres endroits, Gaza a quelque chose d’unique. Si vous considérez que la vie des Palestiniens n’est remplie que de désespoir, cet essai est écrit pour corriger le tir.

Gaza est une terre de contradictions et d’extrêmes : vie et mort, amour et haine, honnêteté et hypocrisie, défaite et résistance. Gaza est une terre où les « droits » considérés comme acquis ailleurs ne sont que des rêves ici. C’est une terre où ses habitants souhaitent parfois ne plus y vivre, mais en même temps, elle leur manque s’ils la quittent.
Bien sûr, écrire seulement sur ce qu’il y a à aimer à propos de Gaza serait un mensonge.

Vivre ici est une lutte sans fin, parsemée de tragédies.

Rêves de voyage

Quand j’étais enfant, mon père parlait souvent de la beauté de la Palestine, une terre que les musulmans considèrent comme sainte. Il m’a dit qu’il avait prié une fois dans la mosquée al-Aqsa de Jérusalem. Il l’a décrite comme une expérience incomparable de beauté et de piété. Lorsque j’ai demandé à mon père de m’en dire plus sur la mosquée, il a répondu en citant un hadith (parole du prophète, la paix soit sur lui) : « Ne pars pas en voyage, sauf pour les trois mosquées : al-Masjid aI-Haram, al Masjid al-Nabawi et la mosquée d’al-Aqsa ».

Si vous n’êtes pas musulman, permettez-moi d’interpréter le hadith pour vous : Ce sont les mosquées les plus majestueuses du monde ! Prier une seule fois à al-Aqsa, c’est comme prier 500 fois ailleurs.

J’ai supplié mon père pour que je prie là-bas aussi. Il a répondu : « Oh, ma petite fille, si seulement nous pouvions tous ».

« Pourquoi pas nous ? Pourquoi ? Pourquoi ? » J’ai imploré, mes yeux se remplissant de larmes.

Quand je suis allée au lit cette nuit-là, j’ai fixé le plafond, en réfléchissant à la question. Prier à la mosquée d’al-Aqsa est toujours un de mes rêves. Pour les Palestiniens, se voir refuser le droit de prier là-bas est peut-être la pire conséquence de notre dépossession. Pourquoi le monde permet-il un tel préjudice et une telle oppression ? Tous les « pourquoi » sans réponse entravent mon chemin et me poignardent en plein cœur.

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Le Dôme du Rocher – al-Qods – Photo : via WeAreNotNumbers

Les habitants de Gaza ont un désir désespéré de visiter le reste du monde. Qui ne veut pas voyager ? Pour voir au-delà de sa propre arrière-cour ? Cependant, quitter Gaza est un défi presque impossible pour la plupart d’entre nous. Même si nous pouvions obtenir un visa pour visiter un autre pays, nous ne pourrons probablement pas obtenir de permis de sortie. Et quand nous y arrivons, nous sommes traités horriblement.

Une amie a essayé de se rendre à l’étranger pour terminer ses études supérieures. À la traversée vers l’Égypte, elle a été forcée de dormir par terre pendant deux jours. Après tout cela, elle a été renvoyée. J’ai pensé, que si une étudiante aussi brillante qu’elle n’y est pas arrivée, je ne pourrai quitter Gaza que lorsque les poules auront des dents !

Se rendre à Gaza depuis l’Égypte n’est pas plus facile. Pour voir Gaza, il faut d’abord en ressentir la douleur. Il y a des postes de contrôle tous les quelques kilomètres sur les routes, tenus par des policiers impitoyables et cupides. Ils peuvent prendre tout ce qu’ils admirent dans votre valise, et ils le font. Pendant que vous attendez, d’innombrables heures sont passées sous le soleil, la chaleur faisant bourdonner votre tête.

Si l’on mesure la distance, il ne faut que cinq heures pour aller du Caire au point de passage de Rafah à Gaza, mais cela prend généralement des jours. On ne vous dit pas pourquoi vous attendez ou pourquoi vous devez dormir à même le sol ; pendant ce temps, les mouches bourdonnent partout, les ordures sont partout, et il y a une cacophonie de malades, de vieux, de pauvres et de jeunes.

Lorsque vous arrivez enfin à Gaza, la première impression peut être déroutante. J’ai parlé à l’une de mes étudiantes, Fathia, une belle femme palestinienne qui vit en Arabie Saoudite, à propos de sa visite. Elle m’a confiée que la première fois qu’elle est venue à Gaza, elle a eu un regard critique à propos de notre culture. Pourquoi les habitants de Gaza écrivent-ils sur les murs de leurs maisons ? Pourquoi tant de maisons ne sont pas peintes ? Pourquoi les rues sont-elles si étroites ? Pourquoi y a-t-il tant de vendeurs dans les rues plutôt que dans les magasins ?

Plus tard, elle a compris que l’écriture sur les murs commémore des moments remarquables de l’histoire d’une famille. Comme beaucoup de familles sont pauvres, elles n’ont pas les moyens de peindre leurs maisons. Et comme le chômage est si élevé, les gens essaient de gagner de l’argent par tous les moyens possibles. Mais elle a également compris que le bonheur n’était pas lié aux maisons parfaites ni aux rues larges.

La leçon interrompue

Je me souviens parfaitement du jour, où j’avais 12 ans, assise derrière mon bureau à l’école quand le professeur a annoncé un examen surprise. Les examens me rendent nerveuses, et je n’étais évidemment pas prête pour celui-ci. Puis un soulagement, sous une forme brutale et indésirable, est arrivé : une explosion, suivie par les sirènes des ambulances. Le directeur a annoncé que nous devions quitter l’école « MAINTENANT ». Terrifié, le professeur s’est enfui de la classe même avant nous.

Mon examen à la main, j’ai couru à la maison, ravie d’avoir été sauvée de l’examen. Quand je suis arrivée, ma sœur aînée, Samira, a décrit ce qu’elle a vu et entendu. Sa voix tremblait et elle ne pouvait proférer que quelques bribes de phrases. Une cérémonie de remise de diplômes à des cadets de la police avait été bombardée, tuant des dizaines de nouveaux diplômés ainsi que des agents de la circulation et des musiciens de l’orchestre de la police.

J’ai regardé une vidéo à la télévision de l’attaque qu’elle avait décrite. Je ne pourrai jamais oublier les images des corps empilés les uns sur les autres, avec la station d’information qui diffusait « Gathering all wounds » en arrière-plan.

Cette chanson me fait encore pleurer à chaque fois que je l’entends.

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Des parents cherchant des membres de leur famille à la suite du premier massacre Israélien, 2008 – Photo : via WeAreNotNumbers

A Gaza, la vie et la mort sont des réalités qui coexistent au même moment. Avez-vous déjà vu des personnes attendre courageusement la mort, prêts à accepter leur sort ? Avez-vous déjà vu des personnes regarder la destruction qui s’opère autour d’eux, avec une sincère gratitude d’être simplement toujours en vie ? Avez-vous déjà réconforté des voisins qui savent que la perte de leurs enfants et de leurs maisons est le prix à payer d’insister pour la liberté de leur peuple ?

Cependant, nous ne sommes que des êtres humains et non des anges. Nous sommes aussi terrifiés que nous sommes courageux. Lorsque les bombes tombent, les familles se réunissent devant leur télévision, téléphone portable ou radio, pour écouter le nombre de personnes qui ont été assassinées jusqu’à présent.

Les mères murmurent des suppliques que toutes les femmes Palestiniennes disent, demandant à leur Seigneur de protéger leurs enfants : « Oh, Allah ! Protège tous nos jeunes Palestiniens et que cette guerre ait une fin heureuse pour une remarquable victoire palestinienne ». Pendant ce temps, lors de chaque attaque, les enfants sortent de la maison pour aller au marché. Leurs parents craignent qu’ils reviennent dans un cercueil, mais leurs propres maisons ne sont pas plus sûres. Et ils doivent quand même manger.

Nos jeunes hommes oubliés

Les agences internationales et les médias parlent beaucoup de la détresse des femmes et des enfants, mais mon cœur saigne également pour nos jeunes hommes. La plupart des hommes Gazaouis entre 25 et 35 ans ne peuvent pas se marier car ils n’ont pas de travail et ne peuvent donc pas supporter les coûts associés au mariage (qui, dans notre société, sont supportés par l’homme). Ainsi, ils continuent à vivre chez leurs parents, jusqu’à un âge avancé, dépendant de leurs ainés alors qu’ils aspirent à aider leurs parents et à fonder leur propre famille.

L’autre côté de Gaza

Je n’ai fait que renforcer votre terrible perception de Gaza, je sais. Mais, malgré la tristesse que je viens de documenter, nous aimons passionnément cette terre, et je suis sûre que vous aussi, si vous aviez le droit de visiter.

Je travaille comme assistante de projet à l’UNRWA, l’agence des Nations Unies pour les réfugiés Palestiniens. Nous avons récemment organisé une fête pour le départ d’une de nos collègues, une humanitaire Française nommée Claire Cbl. C’était son dernier jour à Gaza et elle a éclaté en sanglots. J’étais curieuse, alors j’ai demandé plus tard à Claire ce qu’elle aimait tant ici.

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Claire Cbl, avec des élèves de l’UNRWA – Photo : via WeAreNotNumbers

Elle m’a répondue avec l’explication suivante :

« Vivre à Gaza a été une expérience très riche et intense pour différentes raisons. Professionnellement, mon travail avait du sens puisque l’UNRWA fournit des services de base nécessaires à près 70% de la population. J’ai aussi travaillé avec une incroyable équipe Gazaoui qui m’a beaucoup soutenue et aidée. Culturellement, j’ai visité des sites historiques riches : la mosquée al-Omari, le monastère Saint Hilarion (l’un des plus grands monastères Chrétiens construit entre le 4ème et le 7ème siècle), le palais al-Basha, le cimetière britannique, des églises chrétiennes et orthodoxes, la vieille ville, des champs de fraises, le zoo, le vieux hammam et de charmants restaurants au bord de la mer. Tous ces lieux m’ont rappelé que Gaza n’était pas seulement une terre de conflit et de guerre mais aussi un lieu d’histoire, de culture et de loisirs, qui mérite le tourisme.

« De nombreux murs sont peints avec des peintures murales artistiques, ce qui donne à la ville de Gaza un aspect très particulier. J’ai passé beaucoup de temps à apprendre l’arabe et à m’entraîner avec mes collègues et amis. Quand je parle aux Arabes en arabe, ils remarquent toujours que j’ai l’accent palestinien, ce dont je suis très fière ! Sur le plan social, j’ai découvert la chaleureuse hospitalité et générosité des Gazaouis par les invitations que j’ai eues chez des familles pour les déjeuners, les festivités de l’Aïd et les mariages. Cela m’a donnée l’occasion de découvrir la vie quotidienne des gens. Pendant le Ramadan 2018, alors que je jeûnais, j’ai passé un iftar chez mon professeur d’arabe, ce qui a été une expérience inoubliable. Pendant cette période, j’ai appris à préparer du karkade frais (thé glacé à l’hibiscus), que j’ai ensuite bu tous les soirs.

« Sur le plan politique, j’ai appris à comprendre beaucoup plus profondément la lutte et la résistance palestinienne. J’ai réalisé que Gaza a joué un rôle crucial pendant les intifadas. J’ai l’impression que chaque coin de rue se souvient encore de cette époque. Je comprends aussi mieux maintenant le conflit interne entre le Hamas à Gaza et le Fatah en Cisjordanie, et bien sûr les conséquences désastreuses du blocus israélien. Lorsque vous faites la connaissance d’amis ou de collègues dont l’avenir est affecté parce qu’ils ne peuvent pas voyager pour étudier ou se faire soigner, vous vous rendez compte, sur le plan humain, des dures conséquences de l’occupation ».

Pour toutes les raisons que Claire a données, Gaza est extraordinaire. Elle espère revenir un jour et faire venir sa famille et ses amis pour leur montrer à quel point cet endroit est magnifique. Elle voit en Gaza un endroit unique plein de potentiel. Elle est peuplée de gens accueillants qui veulent vivre dans la paix, la prospérité et la sécurité.

A Gaza, vous trouverez…

Des étudiants brillants incapables de terminer leurs études en raison des frais universitaires inabordables.

Ingénieurs, médecins et enseignants travaillant comme chauffeurs de taxi, en raison de la rareté des opportunités de travail.

Photo : http://gazadispatches.blogspot.com/
Photo : http://gazadispatches.blogspot.com/

Le son omniprésent des drones au-dessus, vous regardant toujours et prêts pour la guerre. Ce bruit est comme un nuage d’abeilles, qui provoque des maux de tête et empêche de dormir, presque comme une histoire que votre mère vous lit pour essayer de vous endormir.

Des gens qui ont l’air d’avoir 70 ans alors qu’ils ne sont que dans la quarantaine ou cinquantaine.

Des « horaires d’électricité » que nous mémorisons comme nos propres numéros de téléphone et qui nous dictent la façon de mener notre vie quotidienne. Aussi fort que notre désir de voyager, nous souhaitons simplement passer 24 heures complètes sans coupure d’électricité. Pourtant, si soudainement nous avons une journée comme celle-là, nous nous demandons suspicieusement pourquoi.

Des mères qui hululent comme à un mariage lorsqu’elles apprennent la mort de leurs enfants. Dans le monde arabe, le hululement est pratiqué pour honorer quelqu’un (on l’entend aussi lors des mariages palestiniens traditionnels).

De jeunes hommes sans une ou deux jambes, désormais monnaie courante dans les rues.

Mais à Gaza, vous ferez également l’expérience de ces bénédictions :

Si vous avez faim ou soif, si vous vous perdez, si vous tombez dans la rue, si une personne irritante est grossière avec vous, vous trouverez immédiatement des gens à vos côtés pour vous défendre. Ils vous défendront comme si vous étiez leur propre fils ou leur propre fille, même s’ils ne vous ont jamais rencontré auparavant. Il existe un « filet de sécurité ».

En vous promenant dans nos rues, vous sentirez l’odeur du déjeuner ou du petit-déjeuner de vos voisins. Rien n’est plus délicieux que notre ful (un ragoût de fèves), notre falafel et notre houmous. C’est un repas que tous les habitants de Gaza partagent quotidiennement. Et notre kanafa ? A mourir !

Lorsque les hôpitaux lancent un appel aux dons de sang, vous verrez de jeunes hommes attendre dans de longues files et se disputer pour savoir qui sera le premier à y aller.
Vous pouvez vous joindre à des heures de discussions rassemblant toutes les générations d’une famille ; les pénuries d’électricité signifient que nous ne sommes pas les « zombies numériques » décrits en Occident.

Gaza est un sein qui berce tous ceux qui y entrent ! Même si le blocus israélien a eu un coût élevé, il nous a également renforcés, nous rendant plus mûrs, plus informés et plus passionnés par la résistance à l’injustice. Ce que les autres apprennent sur « Black Lives Matter », nous l’avons appris il y a longtemps.

Gaza est comme la grande Terre Mère qui aime profondément ses enfants – ainsi que tous ceux qui cherchent son étreinte. Gaza n’est pas seulement aimée par son peuple, mais aussi par ceux qui la visitent, comme Fathia et Claire.

Le paradoxe et la contradiction ont trouvé refuge ici à Gaza. Même si notre liberté a été volée par l’occupation israélienne, Gaza vaut la peine de mourir – et d’écrire pour elle.

* Asmaa’ Rafiq Kuheil, palestinienne de Gaza, est depuis trois années professeur d’anglais. Asmaa’ travaille comme assistante de projet à l’UNRWA, où elle aide à construire sa nation avec tous les moyens à sa disposition. Son arme est son écriture. Ses comptes Facebook et Twitter.

8 novembre 2020 – WeAreNotNumbers – Traduction : Chronique de Palestine – Zeytouna

1 Commentaire

  1. Merci pour ce témoignage sincère. Il a aussi le mérite de ne pas accabler les autorités légitimes, mais de cibler l’occupation sioniste.
    M.Goasdoué

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