Walid Khalidi s'exprimant devant l'Assemblée générale des Nations unies, le 30 novembre 2009 - Photo : réseaux sociaux
Par Raja Khalidi
On se souviendra peut-être de Walid Khalidi comme d’un érudit diplomate et courtois qui est devenu l’un des plus grands historiens de la Palestine. Mais il était aussi un enseignant, un leader et un pionnier dont la vie a été entièrement consacrée à la question palestinienne.
Cette semaine, la Palestine a perdu l’un de ses plus grands érudits, le professeur Walid Ahmad Samih Khalidi, qui s’est éteint paisiblement à Cambridge, dans le Massachusetts, après avoir fêté son 100e anniversaire l’année précédente, entouré de sa famille. Sa mort à été l’occasion de glorifier sa remarquable contribution intellectuelle qui s’est étendue tout au long de ce siècle, un legs qu’il n’a cessé de peaufiner méticuleusement jusqu’à la fin.
Ses études, ses livres et ses recueils historiques ont fait de lui un célèbre historien de la Nakba, dont la réputation s’étend de la Palestine à tout le monde arabe et aux chercheurs du monde entier. Mais son œuvre exceptionnelle reste mal connue du grand public international et c’est d’autant plus regrettable qu’elle allait, dès le départ, à l’encontre du discours dominant israélien autour de 1948 et depuis lors.
L’historien de la Nakba
Les premiers travaux universitaires de Khalidi ont mis au jour le « Plan Dalet » du mouvement sioniste, qu’il a qualifié de « plan directeur » visant à expulser en masse le peuple palestinien — bien avant que l’école révisionniste des historiens israéliens ne révèle progressivement ce que Walid Khalidi avait montré au monde dans les années 1950.
Parmi ses réalisations académiques exceptionnelles depuis les années 1970 figurent des ouvrages de référence documentant la Nakba, tels que From Haven to Conquest (Du refuge à la conquête) , Before Their Diaspora (Avant leur diaspora) et All That Remains (Tout ce qui reste) , qui offrent une vision palestinienne encyclopédique de notre histoire et constituent des éléments essentiels de toute bibliothèque consacrée à la Palestine.
Alors que les hommages à Walid Khalidi affluaient ces derniers jours de la part de présidents et de rois, de dirigeants politiques, intellectuels et communautaires, ainsi que de ses pairs, son apport universitaire et scientifique a été largement commenté.
Il comprend non seulement ses propres publications, mais aussi, ce qui n’est pas moins important, la création de l’Institute for Palestine Studies (IPS), le premier centre de recherche scientifique palestinien. L’IPS, qui opère aujourd’hui en Palestine, au Liban et aux États-Unis, entame sa sixième décennie de recherche de niveau mondial sur la Palestine dans la tradition historique et politique « panpalestinienne » dont Khalidi, qui a dirigé l’Institut pendant plus de 40 ans, a été le pionnier. On se souviendra donc de lui non seulement comme d’un grand historien, mais aussi comme du créateur de grandes et belles institutions qu’il gérait avec efficacité, grâce à sa fine compréhension des besoins du moment.
Ce que l’on connaît peut-être moins de ce gentleman palestinien très particulier, formé à Oxford et issu d’une famille aristocratique de Jérusalem, c’est la profondeur son engagement politique. Au cours de trois périodes de sa vie, il a endossé différents rôles dans la politique palestinienne, tout en s’adaptant à la situation politique de chaque époque et à sa propre capacité à y jouer un rôle. Sa vie elle-même a été déterminante à cet égard, puisqu’il a été témoin des évènements qui ont conduit à la Nakba et des conséquences qu’elle a engendrées, ainsi que son éducation, qui alliait instruction, patriotisme et courtoisie. Son père, Ahmad Samih, était un éducateur libéral ; son grand-père, un juge de l’époque ottomane et du mandat britannique, avait créé une bibliothèque familiale en 1900 ; et son oncle était le dernier maire élu de Jérusalem et un allié essentiel de la direction nationale palestinienne de son époque. Un autre de ses oncles, Ismail (mon père), était diplomate à l’ONU.
L’homme à qui rien n’échappait
Mais je voudrais m’attarder davantage, tant pour ceux qui connaissent sa place dans l’histoire palestinienne que pour ceux qui ne la connaissent peut-être pas, sur mes interactions personnelles avec lui au cours des dernières années. Par contre, je ne ferai qu’effleurer les événements marquants de son parcours politique, car la version définitive de ses Mémoires, auxquelles Walid a consacré la majeure partie de la dernière décennie de sa vie, doivent être publiées prochainement. Cet ouvrage sera certainement d’un intérêt majeur pour l’histoire du mouvement national palestinien depuis 1948.
Comme le dit si bien l’un des titres sur les étagères de sa bibliothèque, Khalidi était l’homme à qui rien n’échappait.
Certains des moments publics clés de sa formation politique sont bien connus. Il a démissionné en signe de protestation de son poste d’enseignant à Oxford à la suite de l’agression anglo-franco-israélienne contre l’Égypte en 1956 ; il a retrouvé plus tard un poste de professeur à l’Université américaine de Beyrouth, où il est resté jusqu’aux années 1980. Il a rejoint à Beyrouth des cousins émigrés, des Khalidi qui s’étaient mariés au sein du clan Salaam, qui étaient et continuent d’être les dirigeants de la communauté sunnite du Liban.
Avant de s’installer à Beyrouth, Khalidi avait envisagé de suivre l’exemple de son oncle Hussein et d’aller travailler pour le nouveau royaume hachémite de Jordanie, mais il y a renoncé ; Khalidi, comme de nombreux jeunes intellectuels palestiniens de l’ère post-Nakba, s’était engagé dans le renouveau politique panarabiste, tel qu’il se manifestait dans le nassérisme et le Mouvement national arabe (MNA), auquel il était étroitement associé en tant que leader intellectuel. Il finit par se consacrer entièrement à la question palestinienne, qui le consumait littéralement.
Parallèlement à la mise en place d’institutions et à l’enseignement qu’il menait à Beyrouth, les années 1970 l’ont mis en contact direct avec les dirigeants de l’OLP et de ses institutions, qui n’ont pas tardé à s’appuyer sur ses capacités de recherche et son sens politique dans divers forums. Il s’est lié d’amitié avec tous les dirigeants du Fatah, notamment Yasser Arafat, Khalil al-Wazir, Salah Khalaf et Mahmoud Abbas. Mais il était également proche de George Habash et des dirigeants des factions plus radicales (de l’ancienne ANM) sur la scène politique du Liban et d’autres pays arabes. Dans le contexte libanais turbulent, fort de ses liens familiaux libanais et de son réseau panarabe, Khalidi a joué — jusqu’à l’invasion israélienne de 1982 — le rôle discret mais indispensable de médiateur dans les relations tendues entre Palestiniens, Libanais et Arabes.
Mais cette guerre ayant détruit sa maison et sa bibliothèque, comme celles de beaucoup d’autres, il a été contraint, à l’âge de 60 ans, de s’exiler aux États-Unis, où il est resté basé jusqu’à la fin de sa vie, tout en se réinventant sur les plans académique et politique.
Bien qu’il ait travaillé pendant de nombreuses années à l’université de Harvard en tant que professeur invité, son regard était toujours tourné vers la Palestine. Il s’était déjà fait un nom en Occident, non pas tant en tant qu’historien de la Palestine, mais en tant que théoricien politique grâce à son essai novateur publié en 1978 dans Foreign Affairs, « Thinking the Unthinkable: A Sovereign Palestinian State (Penser l’impensable : un État palestinien souverain) » Cet essai a fourni la première justification palestinienne rationnelle et conditionnelle de l’acceptation de la partition de la Palestine en deux États, avec un État palestinien souverain à l’intérieur des frontières de 1967.
« Impensable » car, jusqu’à ce moment-là, le seul concept palestinien de résolution était un État démocratique laïc unique sur l’ensemble de la Palestine, et toute solution inférieure équivalait à une trahison des droits nationaux du peuple palestinien. Khalidi n’en aurait peut-être jamais revendiqué le mérite, mais ses collègues palestiniens de l’OLP avaient, dès 1974, fait de la solution à deux États la politique de l’OLP, et cela reste le cas à ce jour. Curieusement, alors que son travail d’historien établissait de manière incontestable ses références patriotiques et panarabes, cette incursion dans la politique palestinienne (aux côtés de ses affiliations de classe supposées) lui valut d’être étiqueté bourgeois palestinien de droite.
À la fin des années 1980, alors que l’OLP proclamait l’indépendance de l’État de Palestine, l’influence grandissante de Khalidi en Occident le plaça au cœur d’un dialogue palestino-américain naissant ; il était souvent proposé comme représentant acceptable de l’OLP, avec qui les Américains pouvaient dialoguer, bien que l’OLP soit encore considérée comme une organisation terroriste. En 1991, il avait été désigné par l’OLP comme membre de la délégation conjointe jordano-palestinienne à la Conférence de paix de Madrid, mais il s’est rapidement retiré de ce poste, car il lui était probablement difficile d’être à la fois jordanien et palestinien. À cette époque, cependant, l’OLP était en déclin, et après la signature des accords d’Oslo en 1993, un accord bien en deçà des conditions minimales que Khalidi avait établies vingt ans plus tôt, il a compris qu’il n’était plus en mesure de s’opposer aux forces puissantes qui avaient acculé l’OLP dans le piège d’Oslo, piège dont elle ne s’est toujours pas libérée. Il était vraiment l’homme à qui rien n’échappait.
Jérusalem : la mission finale
Il est clair que les années de formation de Walid Khalidi à Jérusalem ont façonné l’homme qu’il est devenu, mais la diaspora après 1967 l’a coupé de ses racines, de Jérusalem et de son héritage familial. Cependant, au cours des décennies suivantes, il a réussi à traduire sa passion pour Jérusalem en actions concrètes, et à la fin des années 1980, il avait renoué avec les quelques membres de sa famille à Jérusalem chargés de préserver le vaste patrimoine familial (waqf dhirri) dans la ville. Celui-ci comprend une cinquantaine de propriétés résidentielles et commerciales, des terrains dans et à proximité de la vieille ville, ainsi que la bibliothèque Khalidi, qui abrite des manuscrits islamiques inestimables collectionnés par ses ancêtres.
Walid s’est tout naturellement concentré dans un premier temps sur la bibliothèque, car elle incarnait la tradition intellectuelle de la famille et une partie du patrimoine culturel écrit le plus rare de Jérusalem et de la Palestine. Comme dans ses précédentes initiatives, il s’est consacré corps et âme à cette tâche, mobilisant des ressources provenant de donateurs internationaux et arabes, ainsi que des dons de la famille Khalidi par l’intermédiaire de l’association « Friends of the Khalidi Library », une organisation à but non lucratif de type 501(c) qu’il a fondée avec d’autres membres de la famille aux États-Unis. Ces fonds ont servi à restaurer les éléments les plus précieux de la collection, à rénover les locaux délabrés et à produire un catalogue scientifique de la collection de manuscrits de la bibliothèque, publié par la Fondation al-Furqan. Le projet a été parrainé par le cheikh saoudien Ahmad Zaki Yamani, un autre ami proche de Khalidi originaire de la région.
En 2005, lorsqu’il m’a demandé pour la première fois de l’aider pour les questions relatives à la bibliothèque et au waqf, alors que je me rendais régulièrement en Palestine depuis Genève, où je travaillais alors pour l’ONU, il avait un plan en tête. À l’époque, je ne m’en suis peut-être pas rendu compte, mais vingt ans plus tard, ce plan a porté ses fruits.
À ce moment-là, Walid était las des tâches quotidiennes consistant à coordonner les efforts avec la famille à Jérusalem, à gérer les projets des donateurs et à s’assurer que l’argent était bien dépensé. Je suis donc devenu son intermédiaire et son homme de confiance pour son projet à Jérusalem, faisant la navette entre ses attentes élevées et ses normes strictes, d’une part, et la vision et les capacités limitées des membres de la famille sur le terrain, qui avaient enduré des décennies d’occupation et disposaient de maigres ressources, d’autre part. En effet, au fil du temps, Walid a insufflé aux autres membres de la famille et à moi-même la même passion et le même engagement envers notre patrimoine commun qui l’animaient manifestement, dans les moindres détails et à tous les niveaux politiques de la gestion d’une telle dotation dans l’environnement tendu et hostile de Jérusalem.
En commençant par la Bibliothèque, mais en élargissant progressivement notre champ d’action pour englober toutes les questions relatives au waqf familial, j’ai appris à connaître un Walid Khalidi que seuls ses proches avaient l’occasion de côtoyer. Il n’a jamais cessé de nous étonner par sa maîtrise des détails de l’histoire de telle ou telle propriété du waqf, de la politique et de la géographie de Jérusalem, des risques extrêmes auxquels notre patrimoine était confronté dans le flou juridique de Jérusalem, entre les régimes juridiques jordaniens, palestiniens et israéliens concurrents et les pressions politiques, ainsi que par sa volonté de tenir tête aux riches et aux puissants (si nécessaire) pour défendre l’intégrité du patrimoine familial.
Lors de la bataille menée par le waqf en 2024 contre l’invasion d’une partie du complexe de la Bibliothèque par des colons extrémistes, le « maréchal » Walid, alors âgé de 98 ans, était à la tête de la direction familiale, s’opposant juridiquement et publiquement à cette prise de contrôle qui a finalement échoué. Au cours de ses derniers mois, il s’est étroitement impliqué dans les affaires judiciaires du waqf devant les tribunaux de Jérusalem afin de récupérer les droits sur des biens loués à des églises chrétiennes depuis plus d’un siècle.
Au cours des deux années de la guerre de Gaza, il a rédigé plus de 50 notes rapides sur le génocide en cours, qu’il a postées sur une liste de diffusion familiale, en mettant l’accent sur les exploits militaires extraordinaires de la résistance et la collusion ignoble entre le sionisme et l’impérialisme. Ces textes méritent d’être publiés en tant que joyaux d’une analyse politique éclairée, écrits par l’historien de la Nakba sur la nouvelle Nakba. Son dernier ouvrage (2025) était une brochure dénonçant les Accords d’Abraham comme fondamentalement contraires aux traditions dont ils prétendaient être les héritiers.
L’idée selon laquelle Walid Khalidi serait « de droite » est tout aussi fictive que la façade du gentleman-érudit diplomate qui constituait sa personnalité publique. Certes, il était systématiquement sévère et exigeant envers la jeune génération, mais avec ses pairs (ou ceux qu’il estimait mériter ce titre !) il pouvait se montrer charmant.
En 2025, il avait réuni 25 Khalidi aux États-Unis, de tous âges, au sein de la FKL, une autre de ses réalisations institutionnelles durables, les exhortant sans cesse à s’engager davantage et à garder Jérusalem au centre de leurs préoccupations.
Ainsi, en faisant nos adieux à Walid Khalidi, nous pouvons affirmer sans exagération que la Palestine, Jérusalem et les Khalidi ont perdu un pionnier, un enseignant et un leader. Et l’Occident libéral a perdu un penseur qui a été le premier à tracer la voie d’une réconciliation historique. Mais bien sûr, il continue de vivre à travers les institutions qu’il a bâties et la production intellectuelle qu’il nous a laissée.
Mais son héritage le plus important, c’est peut-être l’exemple d’une esprit farouchement intègre et indépendant, et d’une vie entièrement consacrée au bien public.
Auteur : Raja Khalidi
* Raja Khalidi est un économiste du développement basé en Palestine. Il est le cousin germain de Walid Khalidi, dont il est plus jeune d'une trentaine d'années.
12 mars 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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