Une capture d'écran fournie le 3 octobre 2024 par le centre de presse des Houthis montre des flammes et de la fumée s'élevant d'une explosion survenue à bord du pétrolier britannique Cordelia Moon, suite à une attaque menée par un bateau piégé sans pilote des Houthis en mer Rouge, le 1er octobre 2024 - Photo : Houthis Média Center
Par Aliki Blaquière
Au vu du déroulement des événements actuels au Moyen Orient, qui s’inscrivent dans une longue lignée d’hégémonie et de guerres d’invasion et d’occupation lancées par l’Occident en général, les États-Unis et Israël en particulier, les pays de la Corne de l’Afrique s’apprêtent à en subir des conséquences inévitables.
En témoignent un certain de nombre de faits récents, très peu relayés, qui peuvent laisser présager que la Somalie, l’Érythrée et Djibouti sont les prochaines rampes de lancement des conflits en cours.
Si la situation géographique de la Porte des Larmes a toujours été un atout stratégique, dans un contexte d’agression contre l’Iran et de tensions autour du détroit de Hormuz qui en découlent, le positionnement dans la Mer Rouge et en particulier en face du Yémen est plus que jamais une obsession pour Israël.
A l’heure où un rapprochement avec l’État hébreu est des plus douteux, les peuples ou gouvernements souhaitant devenir alliés de Tel Aviv devront peser les risques : bénéficier des promesses israéliennes de « protection » et de « sécurité », mais à quel prix ?
Israël à la Porte des Larmes
Le 26 décembre 2025, Israël est le premier État à officiellement reconnaître le Somaliland, un territoire au Nord-Ouest de la Somalie, situé à 3000 km de Tel Aviv. Comme si, alors qu’il mène une guerre génocidaire contre la Palestine, bombarde au moins 6 États de la région, et met tout en œuvre depuis 80 ans pour rendre impossible la souveraineté de la Palestine, il avait assez de bonnes intentions et de marge pour aller soutenir une cause indépendantiste sur un autre continent.
Avec le détroit de Hormuz en gros titres depuis quelques semaines, on oublie qu’Israël est aussi impliqué dans un jeu stratégique ailleurs, dans un autre détroit, celui de la Mer Rouge que l’on appelle la Porte des Larmes, Bab el Mandeb en Arabe. La reconnaissance du Somaliland, petit territoire désertique adjacent au détroit, ainsi que le moment choisi pour le faire, ne sont pas anodins.
Alors que les médias relayent la panique causée par la fermeture du détroit de Hormuz, l’économie et la finance s’inquiètent, les prix s’envolent, et tout le monde blâme les iraniens. Donald Trump fait pression sur ses alliés de l’OTAN, d’Europe, du Japon, pour intervenir dans un conflit qu’il a entrepris sans les avoir consultés.
Pourtant Hormuz n’est pas totalement fermé. Les Iraniens, en réponse à l’agression israélo-américaine, bloquent le passage des navires alliés des agresseurs. Les autres nations, comme la Chine, le Pakistan, l’Inde, peuvent négocier leur passage.
Par ailleurs, la « fermeture » de ce détroit ne devrait pas surprendre : l’Iran, visé par Israël et les États Unis depuis longtemps, a toujours prévenu que toute attaque contre sa souveraineté entraînerait des ripostes, dont les restrictions du passage par ce détroit. La crise actuelle était donc à prévoir.
Mais la panique généralisée justifiera le besoin de trouver des points de passage sécurisés et fiables. En ce sens, « prendre le contrôle » sur le détroit Bab el Mandeb s’inscrit dans la logique des guerres d’hégémonie. Car ici, c’est un tiers du trafic mondial de conteneurs qui transite.
Et ce détroit est aujourd’hui aux mains « menaçantes » des yéménites, des érythréens, des djiboutiens et des somaliens, des États qui, à l’exception notable de Djibouti, sont des régimes plutôt méfiants de l’hégémonie occidentale.
Une région encore insoumise
Pour s’imposer au détroit de Bab el Mandeb, les grandes puissances ont déjà depuis longtemps installé des bases militaires à Djibouti: la France, les États-Unis, le Royaume-Uni, la Chine, le Qatar, l’Arabie Saoudite et le Japon sont déjà bien implantés.
L’économie de Djibouti est devenue en grande partie dépendante de l’accueil de ces bases militaires : non seulement parce que les accords d’hébergement génèrent environ 300 millions de dollars par an, soit environ 10 % du PIB djiboutien, mais aussi parce que le Fonds Monétaire International conditionne ses aides à la « stabilité » du gouvernement et au maintien de ces bases militaires.
Alors que l’économie du pays dépend largement de son port et des bases militaires étrangères, une situation bien trop vulnérable à tout changement de géopolitique régionale, le FMI vante la gouvernance exemplaire de son bon élève : « Djibouti aide à maintenir la stabilité régionale en soutenant la sécurité maritime et en facilitant les réponses humanitaires pendant les crises. En dix ans, le PIB par habitant de Djibouti a doublé grâce à des investissements considérables qui ont contribué à la modernisation de l’économie. »

Les autres pays situés le long du passage de Bab el Mendeb, soit l’Érythrée, la Somalie et le Yémen, sont au contraire considérés, en Occident, tantôt comme des nids à terroristes ou à pirates, tantôt comme des désastres humanitaires et politiques, ou encore des déserts inhospitaliers.
Pendant que le monde regarde vers Hormuz
En Israël, le 26 janvier 2026, exactement un mois après avoir été le premier État à reconnaître le Somaliland, la chaîne Ynet News diffusait un court reportage sur le peuple Afar, une ethnie vivant le long des côtes et principalement en Érythrée.
Un document suffisamment bref pour ne mentionner ni l’Histoire ni le contexte plus large, et suffisamment concis pour exposer un peuple opprimé vivant sous la terreur et la violence de deux menaces existentielles : d’un côté le régime autoritaire du dictateur érythréen, qui violerait leurs droits les plus fondamentaux, de l’autre, des recrutements forcés par les Houthis du Yémen qui auraient traversé le détroit pour prendre des hommes en âge de combattre, les auraient amenés de force rejoindre leur lutte contre Israël et l’Arabie Saoudite.
Aucune source fiable n’a pu, à ce jour, confirmer ces affirmations.
Aux États Unis, le 20 mars 2026, des parlementaires du Congrès américain ont présenté un projet de loi exigeant du Trésor américain qu’il « examine les obstacles limitant l’accès du Somaliland au système financier américain et mondial, une mesure susceptible d’approfondir l’engagement économique avec ce pays de la Corne de l’Afrique ».
En Ethiopie, en ce début d’année les visites officielles israéliennes s’enchaînent. Les deux pays collaborent sur la question du Somaliland et sur la lutte contre le terrorisme islamiste.
L’Éthiopie, lésée par sa perte d’accès aux voies maritimes depuis l’indépendance de l’Erythrée, mais possédant l’une des armées les plus importantes du continent africain, est une alliée stratégique si Israël veut s’implanter dans la région ; et dans l’autre sens, Israël peut soutenir l’Éthiopie dans l’accès à la mer par le Somaliland.
Puisque les négociations avec l’Erythrée concernant le port d’Assab se sont soldées par des échecs et ont exacerbé les tensions déjà existantes entre les deux voisins, le Somaliland reste le meilleur pari pour Abiy Ahmed, au risque de voir ses relations avec la Somalie se détériorer. [1]
Dans ce contexte, Israël participe à raviver, sans grande peine, les haines entre les pays de la Corne d’Afrique et n’aura pas de difficulté à les entraîner en guerre les uns contre les autres.
Et au Somaliland, en cette période, des avions militaires atterrissement par dizaines, quotidiennement, sur la base militaire émiratie construite il y a plus de dix ans, en même temps que l’immense port de Berbera, l’un des plus modernes du continent africain. Ce même port qui est, aujourd’hui, « promis » aux Ethiopiens.
Les Emirats Arabes Unis, seuls véritables alliés d’Israël au Moyen Orient depuis les Accords Abraham, ont investi massivement dans les infrastructures au Somaliland depuis 2014, et entraînent, sur leur base militaire, l’armée somalilandaise.
Sans surprise, la Monarchie a d’ailleurs incité Israël à reconnaître le Somaliland et en aurait facilité les négociations. D’après un diplomate occidental souhaitant garder l’anonymat, « il est communément admis ici qu’une présence militaire ou sécuritaire israélienne est déjà implantée ».
https://addisstandard.com/somalilands-israel-deal-could-put-berbera-port-at-risk/
Ces quelques événements simultanés, loin d’être anodins, ont lieu discrètement alors que les regards sont tournés vers le Moyen Orient.
La lutte contre la piraterie et le terrorisme comme prétexte
Les Houthis au Yémen sont aujourd’hui les acteurs les plus influents au Bab el Mandeb. Alliés à l’Iran et ennemis jurés d’Israël, leur avenir, ainsi que celui de la région, dépend largement de l’issue à l’agression en cours par Israël et les États Unis.
Si l’Iran est affaibli, des attaques d’anéantissement contre les Houthis sont probables. Les bases militaires au Djibouti (américaine) et au Somaliland (israélienne) en seraient les rampes de lancement.
Mais si l’Iran résiste et maintient sa souveraineté ainsi que son influence, les Houthis pourraient bloquer le détroit de la Mer Rouge donnant ainsi aux deux pays agresseurs les raisons de vouloir lancer une opération à cet endroit.
L’on peut s’attendre tout d’abord à une opération de « sécurisation » du point de passage pour le commerce et le pétrole en particulier. Pour Monsieur et Madame Tout-le-monde en Occident, les États Unis et Israël apparaîtront une nouvelle fois comme les sauveurs du Monde, puisque ce Monde se résume pour eux, au prix du litre à la pompe et aux colis Amazon.
Ensuite, il s’agira de rappeler à l’opinion publique, car cette région ne fait pas souvent les grands titres, que la Corne de l’Afrique est avant tout une région hostile où les droits humains sont violés quotidiennement par des Barbares.
Il faut bien préparer le terreau des consciences occidentales à œuvrer pour la bonne cause. Dictature en Érythrée, berceau non plus de l’Humanité mais plutôt d’émigration et de demandeurs d’asile, excision des filles et mariages forcés, piraterie en mer, islamisme radical et groupes terroristes…
Tous les ingrédients seront réunis pour prétexter une ingérence.
L’an dernier déjà, en Israël, où le combat contre le monde musulman est un leitmotiv existentiel, un reportage intitulé « les Houthis établissent un empire de la terreur en Afrique, avec l’aide de l’Iran » concentrait un maximum d’adjectifs qualificatifs et de noms communs alarmants : « les Houthis coopèrent avec des groupes extrémistes en Somalie, y compris avec le groupe djihadiste sunnite Al Shabaab, un groupe affilié à Al Qaeda et même avec l’État Islamique. Le groupe Al Shabaab s’engage à multiplier ses opérations de piratage sur les côtes somaliennes et dans le Golfe d’Aden, en attaquant des navires commerciaux et en entravant la liberté de naviguer. Ils ont aussi promis de demander des rançons pour les navires capturés » prévient le reportage.

Costume traditionnel pour mariage chez les Rashaida en Erythrée
Peut-être aurons-nous droit, aussi, à de beaux documentaires à propos des plages magnifiques de la Mer Rouge, l’artisanat des peuples autochtones, les arts tels que la poésie somalienne, les costumes traditionnels des femmes, de la diversité des ethnies etc. De belles images pour nous montrer un lieu idyllique gâché par des civilisations et des régimes politiques inacceptables.
Par ailleurs, Israël pourra s’imposer en Érythrée, en prétextant un soutien à la lutte du peuple Afar pour l’indépendance ou au renversement du régime dictatorial érythréen en place depuis les années 1990.
A propos d’une éventuelle aide israélienne aux Afar, les journalistes israéliens expliquent d’ores et déjà qu’« après des années de cris étouffés et de lutte perpétuelle contre le régime [érythréen], l’espoir vient de naître pour le peuple Afar en Mer Rouge(…). Le peuple Afar a été soumis à des tueries extrajudiciaires, disparitions forcées, expulsions, persécutions fondées sur l’ethnicité, et au vol de terres ».
De quoi cultiver l’empathie notoire de la société israélienne, spécifiquement sur de tels sujets.
A noter également que 70% des demandeurs d’asile et réfugiés en Israël sont originaires de la Corne de l’Afrique et principalement d’Érythrée.
Ayant fui leur pays par détestation du régime, il ne sera pas difficile de convaincre l’opinion publique de la nécessité de renverser la dictature d’Isaïas Afewerki.
Des enquêtes ont révélé qu’Israël, en recherche de personnel militaire pour maintenir son tempo belligérant, aurait proposé l’obtention du Statut de Réfugié aux demandeurs d’asile érythréens présents sur son sol s’ils intégraient les rangs de l’armée. Quelle meilleure « main d’œuvre » que celle-ci pour combattre le régime qu’ils ont fui ?
Le prix à payer d’une alliance
Le rapprochement entre Israël, le Somaliland et l’Éthiopie aura forcément des conséquences sur la région.
Si l’Éthiopie obtient son accès à la mer au Somaliland avec l’aide d’Israël, en empiétant la souveraineté du pouvoir central, les deux pays pourraient contribuer à une fragmentation de la Somalie, un pays déjà fragilisé par plus de 30 ans de guerre civile, de combat contre des groupes armés rebelles et des sécheresses à répétition.
Dans un tel scénario, l’on peut s’attendre à une réaction de la Turquie et de l’Arabie Saoudite qui investissent en Somalie et soutiennent Mogadiscio. Si le port de Berbera au Somaliland devient le nouvel accès pour l’Éthiopie, c’est également au détriment du port de Djibouti dont l’économie portuaire dépend à 80% du transit de marchandises vers l’Éthiopie.
Pour le Somaliland, en revanche, un rapprochement avec Israël le rend vulnérable aux attaques de l’Iran ou de ses alliés Houthis au Yémen, qui ont déclaré dès la reconnaissance par Tel Aviv du Somaliland, qu’une présence israélienne dans le détroit devient une cible légitime.
Similairement, en s’imposant en Érythrée, juste en face du Yémen, Israël s’assure un positionnement stratégique pour combattre les Houthis mais fait de toute la région une cible militaire légitime.
Les pays du Golfe (Arabie Saoudite et Émirats Arabes Unis particulièrement) ainsi que la Turquie ayant beaucoup investi dans des projets immobiliers, des infrastructures, des relations politiques et diplomatiques dans toute la Corne de l’Afrique y compris au Soudan, si ce tempo se ralentit au profit de relations avec Israël et les États Unis, pourrait-on voir des concurrences s’installer au détriment de la croissance économique de ces pays « en voie de développement »?
La rivalité entre pays du Golfe ne suscitera probablement pas de réaction en Europe ni aux États Unis, trop inquiets de froisser leurs fournisseurs d’or noir.
Dans la conquête de Bab el Mandeb ne s’agira bien évidemment pas de sauver qui que ce soit mais plutôt de continuer à mener des guerres hors de chez soi. Le nombre de bases militaires étrangères dans la région l’illustre.

Dans la tourmente actuelle, la Corne de l’Afrique s’apprête à devenir le nouveau terrain de guerre par procuration. Cette fois-ci, lsraël joue un rôle central, et semble vouloir mener la danse.
Les africains ont déjà vu de près ce à quoi peut ressembler une « opération » militaire lancée au nom de la démocratie, des Droits de l’Homme ou de la protection humanitaire. La Libye en est un exemple douloureux.
Le désastre libyen est aujourd’hui, comme l’Irak et l’Afghanistan, un symbole de ce qui peut être attendu d’une intervention extérieure visant à changer le régime par la force.
Déjà en 1963, à la création de l’Organisation de l’Union Africaine, à Addis Abeba, Kwame Nkrumah, le premier Président du Ghana nouvellement indépendant avait prévenu : « l’indépendance n’est que le prélude d’une autre lutte, beaucoup plus complexe, pour notre droit à gouverner nos affaires économiques et sociales, libres de toute entrave et de toute ingérence néocoloniale écrasante et humiliante. »
Soixante ans plus tard, cet avertissement n’a rien perdu de son actualité.
Notes :
[1] A noter qu’en 2024 le Premier Ministre éthiopien a signé, en Janvier, un MoU (protocole d’accord) avec le Somaliland, qui accordait à l’Ethiopie l’accès au port de Berbera, et en retour, offrait au Somaliland une part importante (30 %) d’actions dans la compagnie aérienne nationale Ethiopian Airlines. Onze mois plus tard, en Décembre, Mr Ahmed est revenu sur sa décision et a annulé le protocole controversé en déclarant qu’au-delà des gains économiques « les relations entre Addis Abeba et Mogadiscio prévalent ».
Sources :
- https://www.france24.com/en/middle-east/20240916-israel-military-recruits-african-asylum-seekers-for-gaza-strip-war-hamas-sudan-eritrea
- https://www.instagram.com/reel/DTaqO0djUFE/
- https://addisstandard.com/as-israel-expands-in-the-horn-afar-leaders-look-to-tel-aviv-for-protection-amid-regional-threats-israel-media/
- https://www.geeska.com/en/afar-voices-turn-toward-israel
- https://www.ynetnews.com/article/r1cv8kmbbl#google_vignette
- horndiplomat.com/u-s-lawmakers-introduce-bill-to-assess-barriers-to-somalilands-financial-access/
- https://addisstandard.com/somalilands-israel-deal-could-put-berbera-port-at-risk/
- https://www.sciencespo.fr/ceri/fr/actualites/la-reconnaissance-du-somaliland-par-israel-comme-indicateur-d-une-dynamique-geopolitique-entre-la-corne-de-l-afrique-et-le-golfe/
- https://martinplaut.com/2026/03/22/red-sea-afar-movement-for-change-manifesto/
- https://www.courrierinternational.com/article/guerre-israel-recrute-des-demandeurs-d-asile-africains-pour-ses-operations-a-gaza-selon-ha-aretz_222259?utm_source=chatgpt.com
Auteur : Aliki Blaquière
* Aliki Blaquiere est diplômée en Droit International Humanitaire, polyglotte et curieuse. « Je m'intéresse aux relations internationales et je milite au sein du collectif Palestine 12, entre autres. »
24 mars 2026 – Transmis par l’auteure.

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