Nibal avec sa fille de deux ans, Rita - Photo : Abdelhakim Abu Riash / Al Jazeera
Par Maram Humaid
Ville de Gaza – Avec ce qui reste de ses avant-bras blessés, Nibal al-Hessi fait défiler les actualités sur son téléphone pour suivre les dernières nouvelles concernant la réouverture du poste-frontière terrestre de Rafah depuis la tente de sa famille à an-Nazla, Jabalia, dans le nord de la bande de Gaza.
Les mains de Nebal ont été sectionnéess lors d’une attaque d’artillerie israélienne contre la maison où elle avait voulu se mettre à l’abri avec son mari et sa fille dans le camp de réfugiés de Bureij, dans le centre de Gaza, le 7 octobre 2024.
Plus d’un an après, cette mère de 25 ans fait partie des milliers de blessés qui placent leurs espoirs dans la réouverture du passage frontalier de Rafah entre Gaza et l’Égypte, afin de pouvoir bénéficier de soins médicaux adéquats en dehors du territoire palestinien assiégé.
« Cela fait un an et cinq mois que j’ai été blessée… Chaque jour, je pense à demain, au fait que je pourrais peut-être voyager, mais je ne sais pas », confie Nebal à Al Jazeera d’une voix posée.
Se remémorant l’attaque, Nibal raconte qu’elle était assise sur son lit, tenant sa petite fille Rita dans ses bras, essayant de communiquer avec sa famille dans le nord de Gaza, lorsque l’obus a soudainement frappé.
« J’essayais de capter un signal Internet pour appeler ma famille… ma fille était sur mes genoux… soudain, l’obus a frappé. Puis il y a eu de la poussière ; je ne me souviens de rien d’autre », raconte Nibal.
« Ce sont les éclats de l’obus qui m’ont amputé des mains », raconte-t-elle.
« La vie est totalement paralysée »
Nibal a été transportée à l’hôpital avec des blessures graves, notamment l’amputation complète des deux membres supérieurs jusqu’aux coudes, une hémorragie interne et une blessure à la jambe. Elle a subi deux opérations abdominales.
Elle a passé environ 40 jours à l’hôpital avant d’entamer une nouvelle phase de souffrance dans des tentes de déplacement, sans bénéficier des soins de longue durée les plus élémentaires.
Aujourd’hui, Nibal, diplômée en traduction anglaise et mère de Rita, âgée de deux ans, dépend presque entièrement de sa famille pour accomplir les tâches quotidiennes les plus élémentaires.
« Je ne peux ni manger ni boire toute seule… Même pour m’habiller, ma mère, ma sœur ou ma belle-sœur doivent m’aider », dit-elle avec tristesse.
« Même pour aller aux toilettes, j’ai besoin d’aide. J’ai besoin que les choses soient devant moi, car je ne peux pas les attraper moi-même. »
Nibal évoque la douleur d’une maternité suspendue dans le temps, alors que sa fille grandit sous ses yeux sans qu’elle puisse la prendre dans ses bras ou s’occuper d’elle.
« Ma petite fille veut que je la change, que je la nourrisse, que je lui donne du lait, que je la prenne dans mes bras comme les autres mères… Elle me le demande, mais je ne peux pas », dit Nibal avec peine.
« Ma vie est complètement paralysée. »
Les médecins disent à Nibal qu’elle doit absolument pouvoir partir pour poursuivre son traitement et se faire poser des prothèses, soulignant qu’elle a besoin de prothèses sophistiquées pour retrouver une certaine indépendance, et pas seulement pour des raisons esthétiques.
« Les médecins me disent que j’ai besoin qu’un État ou une institution prenne mon cas en charge afin que je puisse progressivement retrouver une vie normale », ajoute-t-elle.
Alors que les autorités palestiniennes ont annoncé un accord [avec l’occupant] pour l’ouverture aujourd’hui du passage de Rafah pour permettre le transfert de groupes de blessés et de patients, Nibal, comme beaucoup d’autres, vit dans un état d’attente mêlé de crainte.
Selon le ministère de la Santé de Gaza, des milliers de blessés ont encore besoin de traitements spécialisés qui ne sont pas disponibles dans la bande de Gaza, tandis que l’inscription des noms dépend de listes médicales et d’approbations complexes, en l’absence d’un calendrier clair ou de critères de priorité annoncés publiquement.
Nebal dit avoir reçu au cours des derniers mois des appels répétés d’organisations médicales l’informant qu’elle serait parmi les premières sur les listes de voyage.
« Ils m’ont contactée plus d’une fois, m’ont dit de me préparer… ils m’ont donné de l’espoir », ajoute-t-elle. « Mais cette fois-ci, personne ne m’a encore contactée. »
Aujourd’hui, Nibal craint que son cas ne soit à nouveau laissé de côté, ou que l’ouverture du passage ne soit fait de façon aléatoire, sans tenir compte des besoins urgents de patients comme elle.
« Je meurs un peu chaque jour à cause de ma situation actuelle… et ce n’est pas une image. Je suis dans cet état depuis un an et quatre mois, et ma fille grandit sous mes yeux alors que je suis impuissante », dit-elle.
Un avenir incertain
Nada Arhouma, une jeune fille de 16 ans dont la vie a été complètement bouleversée par une seule blessure, espère également que le passage frontalier ouvrira dès que possible.
Nada, qui a été déplacée avec sa famille du camp de réfugiés de Jabalia, dans le nord de Gaza, au cours de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza pendant deux ans, a été touchée au visage par des éclats d’obus alors qu’elle se trouvait dans une tente de déplacés à Sheikh Radwan, dans la ville de Gaza.
L’incident lui a causé la perte totale d’un œil, ainsi que des fractures des os du visage, des lésions orbitales et de graves déchirures dans les tissus du visage.
Son père, Abdul Rahman Arhouma, 49 ans, explique que son état de santé s’est détérioré au fil du temps malgré les tentatives de traitement à Gaza.
« Elle a été admise aux soins intensifs de l’hôpital al-Shifa, puis transférée à l’hôpital Nasser. Elle y est restée environ deux mois et demi. Ils ont essayé à plusieurs reprises de lui greffer un œil, mais chaque opération a échoué et sa défiguration s’est aggravée », raconte-t-il.
Selon son père, Nada a subi trois tentatives chirurgicales utilisant des tissus prélevés sur sa main et d’autres parties de son visage, mais toutes ont échoué, compliquant encore davantage son état médical et psychologique.

Nada avant et après sa blessure [Avec l’aimable autorisation – Photo : avec l’autorisation de Abdul Rahman Arhouma
« Ma fille saigne de l’œil tous les jours, et elle a du pus et des écoulements », dit-il. « Je suis impuissant, incapable de faire quoi que ce soit. »
Aujourd’hui, Nada a besoin d’une aide constante pour marcher et souffre de vertiges persistants et d’un manque d’équilibre. La vision de son œil sain est également affectée.
« Même pour aller aux toilettes, mes sœurs m’aident. Je ne peux pas marcher seule », confie Nada à Al Jazeera d’une voix douce.
Nada dispose d’une recommandation médicale officielle et doit se rendre de toute urgence à l’étranger pour subir une chirurgie reconstructive et l’implantation d’un œil artificiel. Mais sa capacité à bénéficier de ces traitements reste incertaine tant que le passage de Rafah n’est pas rouvert, comme c’est le cas pour d’autres patients et blessés.
« Depuis que je suis à l’hôpital, j’entends chaque semaine : la semaine prochaine, le passage sera ouvert. Honnêtement, j’ai l’impression qu’ils mentent. Je ne suis pas optimiste », déclare Nada.
Son père a déclaré à Al Jazeera que l’attente prolongée de la réouverture du passage de Rafah était « décevante ».
« Malheureusement, nous n’avons rien compris. Toutes les informations provenaient de sources israéliennes, et il semblait que Rafah était une porte pour les ceux qui sont enfermés dans Gaza, pas pour les voyageurs », explique-t-il.
« Notre situation est difficile, et il est clair que nous devrons attendre longtemps avant que ma fille puisse bénéficier de son droit à un traitement. »
Réouverture au bon vouloir de l’occupant
Dimanche était le premier jour de réouverture « à titre d’essai » à Rafah, dans un contexte d’ambiguïté et de manque de clarté quant au mécanisme, en particulier en ce qui concerne le nombre de patients et de blessés qui seraient autorisés à voyager.
Selon le ministère de la Santé de Gaza, des milliers de patients et de blessés ont besoin d’être transférés d’urgence hors de la bande de Gaza, en raison de l’effondrement du système de santé et du manque de ressources.
L’Organisation mondiale de la santé a confirmé à plusieurs reprises que le système de santé de Gaza était « au bord de l’effondrement » et que les retards dans le transport des cas critiques mettaient leur vie en danger.
Dans le même temps, l’Etat génocidaire israélien a déclaré qu’il n’autoriserait à traverser que les personnes dont il aurait préalablement approuvé le nom, sans annonce claire sur le nombre quotidien ou les critères d’approbation, laissant les familles des patients dans l’attente et un état de frustration constant.
Pour la famille de Nada, cette « ouverture expérimentale » n’a pour l’instant que peu d’importance.
« Nous ne pouvons rien planifier, ni rester ni partir », explique son père. « La décision ne nous appartient pas. Nous vivons dans le brouillard le plus complet, incapables de décider de ce qui va se passer. Même le ministère de la Santé n’a rien pu dire. »
Une lutte constante pour accéder aux traitements
Raed Hamad, 52 ans et père de quatre enfants, souhaite également quitter Gaza afin de pouvoir bénéficier de traitements et de médicaments qui ne sont pas disponibles dans ce territoire ravagé par la guerre.
Raed Hamad suivait un traitement contre un cancer du rein un an avant le début de la guerre. Après la détection d’une tumeur, il a subi une ablation du rein afin d’empêcher sa propagation. Mais le déclenchement de la guerre en octobre 2023 a interrompu son protocole de traitement, ce qui a considérablement affecté sa santé.
Raed Hamad vit dans les ruines de sa maison détruite à Khan Younis, au milieu des ravages laissés par la guerre, dans des conditions de vie qui ne cessent de se détériorer.
Il décrit comme « dévastatrice » sa lutte actuelle pour accéder à un traitement pendant la guerre, tout comme celle des autres patients atteints de cancer qu’il rencontre dans le service d’oncologie de l’hôpital.
« La guerre a rendu presque impossible l’obtention de médicaments et de fournitures médicales. Les traitements contre le cancer et les protocoles thérapeutiques connus ne sont pas disponibles », explique-t-il.
« La nourriture, sa nature et les crises difficiles que nous avons endurées pendant la guerre ont tous eu un impact considérable sur ma santé. »
Le poids de Raed est passé de 92 kg à 65 kg en raison des complications liées à la maladie, du manque de traitement et de la malnutrition.
« Je poursuis mon traitement chaque fois que je le peux, à mes propres frais », dit-il. « Chaque fois que je me rends à l’hôpital, je ne trouve pas mon traitement et je constate que les capacités à Gaza sont extrêmement limitées. Mon immunité est faible et chaque jour, je suis confronté à de nouvelles difficultés. »
« Je dois absolument terminer mon protocole, passer des scintigraphies et obtenir certains médicaments essentiels pour poursuivre mon traitement. »
1er février 202 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine

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