Le rideau de fer en Europe ne fera qu’aggraver la crise des réfugiés

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Arrivée de réfugiés en Grèce - Photo : ActiveStills
Ramzy BaroudUn récent sommet du Conseil européen à Bruxelles était supposé définir une politique commune concernant la crise des réfugiés et des migrants. En lieu et place, elle a servi à mettre en évidence les divergences entre les différents pays européens.

Compte tenu de la gravité de la situation, les politiques égoïstes de l’Europe vont aggraver une situation déjà tragique.

Certes, plusieurs dirigeants européens, dont le Premier ministre italien Giuseppe Conte, sont rentrés chez eux en claironnant triomphalement une « grande victoire », grâce à une position européenne soi-disant unie.

Le ministre italien de l’Intérieur, Matteo Salvini, a utilisé des termes plus méprisants pour expliquer la nouvelle politique de son pays sur les réfugiés et les migrants. « Ils ne verront l’Italie que sur une carte postale », a-t-il dit, faisant référence aux réfugiés qui arrivent en Italie après avoir été secourus par les bateaux humanitaires.

Le premier de ces bateaux, transportant plus de 600 réfugiés et migrants économiques, l’Aquarius, a été repoussé le 11 juin, suivi d’un autre qui transportait plus de 200 réfugiés. Lorsque l’Italie a mené ce qui semblait alors être une action excessive, une profonde controverse politique a éclaté entre l’Italie, la France, l’Espagne, Malte et d’autres pays.

Mais cette agitation s’est depuis calmée, et l’italien Conte peut déclarer à présent que, suite au sommet de Bruxelles, son pays « n’est plus seul ».

Ce que Conte, qui préside un gouvernement populiste d’extrême-droite, veut dire, c’est que l’attitude peu accueillante de son pays envers les réfugiés est en train de faire son chemin en Europe.

Le débat sur les réfugiés et les migrants a atteint le point où il est devenu une source d’instabilité politique dans des pays comme l’Allemagne. Ce dernier n’est pas considéré comme un « État de première ligne », comme dans les pays qui sont susceptibles d’être la première destination pour les réfugiés fuyant la guerre ou la pauvreté.

L’Autriche et d’autres pays sont également pris dans la crise, chacun avec sa propre vague de colère à calmer.

Sur le papier, les représentants des pays européens ont effectivement trouvé un accord. Le véritable problème est apparu dès que les délégations sont rentrées chez elles.

Malgré l’opposition de la Pologne et de la Hongrie et les menaces italiennes de « veto » à tout texte qui n’est pas conforme aux priorités italiennes, le Conseil est tombé formellement d’accord sur quatre points :

En premier, avec la création de centres de débarquement en dehors des territoires européens, principalement situés en Afrique du Nord. À ce premier niveau, les migrants économiques seraient séparés des demandeurs d’asile politiques.

Cette première stipulation est simplement vide sens parce que, comme le rapporte le Guardian, « aucun pays d’Afrique du Nord n’a accepté d’accueillir des centres de migrants pour traiter les demandes d’asile ».

En second, les Européens ont convenu de renforcer le contrôle des frontières grâce au système Frontex.

Mis à part les pratiques douteuses liées à cette police des frontières paneuropéenne, ce système est déjà en service depuis des années et il est difficile d’imaginer comment son « renforcement » se traduirait par un système de contrôle plus efficace et plus humain.

Troisièmement, le Conseil a appelé à la création de centres « sous contrôle » de traitement des réfugiés et des migrants en Europe – pareil aux inexistants centres d’Afrique du Nord – afin de séparer rapidement les réfugiés fuyant les conflits et les migrants économiques.

Cette clause a été proposée comme une mesure « volontaire » à prendre par n’importe quel État comme bon lui semble, ce qui, encore une fois, ne contribuera guère à une politique européenne unifiée sur la question. Pourtant, malgré le caractère volontaire de cette disposition, elle n’a pas manqué de susciter une polémique politique en Allemagne.

Peu de temps après que le Conseil a publié sa déclaration finale, Horst Lorenz Seehofer, le ministre allemand de l’Intérieur, a menacé de quitter le gouvernement de coalition d’Angela Merkel.

La chancelière allemande est maintenant sous une double pression, de l’intérieur de sa coalition mais aussi de l’extérieur avec une campagne politique massive défendue par le parti d’extrême droite, « Alternative for Germany ». En fait, la popularité de ce dernier groupe est largement attribuée à sa posture anti-immigrants.

Un compromis a été trouvé, appelant à la création de « centres de transit » pour les migrants à la frontière germano-autrichienne. Cependant, au lieu de résoudre un problème, la décision en a créé une autre, déclenchant une nouvelle controverse en Autriche même.

L’Autriche, qui a aussi sa propre frange populiste et anti-immigrée à calmer, craint que la proximité de « centres de transit » allemands ne l’oblige à accueillir les réfugiés dont l’Allemagne ne voudra pas.

« Si Berlin introduisait des mesures nationales, ce qui provoquerait une réaction en chaîne, cela pourrait signifier que l’Autriche devrait réagir », a commenté le chancelier autrichien Sebastian Kurz lors d’une conférence de presse. L’ampleur de cette « réaction » doit bien sûr être déterminée plus tard, en fonction de la nature de la contre-pression émanant de l’Autriche elle-même.

L’Autriche a déjà menacé de fermer le col du Brenner, reliant l’Italie et l’Autriche.

La quatrième et dernière décision du Conseil européen appelle au renforcement des économies nord-africaines et à la formation des garde-côtes libyens.

Aussi altruiste que puisse paraître cette dernière formulation, elle est la plus ridicule, d’autant plus qu’elle a été inscrite à l’ordre du jour avec un enthousiasme typiquement français. Même si l’on met de côté l’histoire coloniale de la France en Afrique – fondée sur la volonté de voler les ressources africaines par la menace militaire – on ne peut ignorer le rôle qu’Emmanuel Macron joue aujourd’hui dans le conflit libyen.

Différents reportages dans les médias suggèrent que le gouvernement Macron poursuit cette politique d’intervention – initiée par le gouvernement de Nicolas Sarkozy, notamment dans l’intervention militaire de mars 2011.

La Libye, État défaillant par excellence, lutte désormais contre les guerres par procuration dont la France et l’Italie sont les principaux acteurs.

Gardant cela à l’esprit, il serait absurde de suggérer que Macron tienne à respecter la souveraineté et à soutenir l’économie de la Libye, pas plus que celles des autres pays d’Afrique du Nord.

Compte tenu des échecs passés de l’Europe epourt de son retard sur la question des réfugiés, il est difficile d’imaginer que l’un des plus grands défis de l’Europe soit résolu à la suite du sommet de Bruxelles et d’un « accord » sans grande signification.

L’Europe continue de considérer la crise des réfugiés sous l’angle de la sécurité, des pressions populistes et de l’identité nationale, alors qu’il s’agit d’une crise humanitaire mondiale provoquée par les guerres, les luttes politiques et les inégalités économiques dans lesquelles l’Europe n’est guère innocente.

Tant que l’Europe continuera à agir avec une approche aussi biaisée de la crise, celle-ci continuera à se développer, avec ses terribles conséquences pour tous ceux qui y sont impliqués.

* Romana Rubeo, écrivaine italienne, a contribué à cet article.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

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11 juillet 2018 – The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – Lotfallah