Célébrations à Jérusalem, massacres à Gaza

Composition : WeAreNotNumbers
Parodie d'Ivanka Trump, ouvrant l'ambassade des États-Unis à Jérusalem, tandis que les soldats israéliens tuent des manifestants non armés à Gaza - Composition : WeAreNotNumbers
Jeremy SaltIsraël revendique fréquemment son « droit » d’exister. En fait, les États n’existent pas de droit et n’ont pas non plus de droit d’exister.

Ils continuent d’exister parce qu’ils ont une armée puissante, capable de s’emparer de territoires et d’imposer leur domination à la population autochtone. Ils existent parce qu’ils ont le soutien de leur peuple, même, éventuellement, de ceux qu’ils ont conquis. Ils existent parce qu’ils gouvernent avec le consentement du peuple, comme manifesté par la consultation électorale et les formes démocratiques de gouvernement. Ils existent parce qu’ils s’entendent bien avec leurs voisins. Ils existent parce qu’ils forment des alliances fortes avec des pays plus puissants qu’eux et parce que, globalement, ils forment une communauté de nations engagées à respecter les règles qui les gouvernent tous. Cela ne veut pas dire qu’ils ne les enfreignent pas, parce qu’ils le font souvent, mais pas en permanence.

Israël ne remplit que deux de ces critères. Elle a une armée puissante et une solide relation avec une puissance lointaine, les États-Unis, mais elle n’a pas le soutien du peuple, défini non seulement comme ceux qui vivent sur le territoire sur lequel l’État a été établi, mais aussi ceux qui ont le droit de vivre sur ce territoire. Appliqué à Israël, le terme « démocratie » est une fiction, et pas seulement en raison de la discrimination à l’encontre des Palestiniens vivant dans l’État ou de la suppression des droits de l’homme des Palestiniens vivant dans les territoires saisis en 1967. C’est une fiction parce qu’en 1948, le premier acte du gouvernement d’Israël a été d’expulser la majorité des personnes vivant sur la terre qu’il a conquise. Le problème ne se limite pas seulement au fait qu’ils sont privés du droit de vote. Ils ne peuvent même pas vivre sur cette terre, comme ils en ont le droit intrinsèque et légal. Aucun État fondé sur cette base ne peut être qualifié de  » démocratie « .

Quant à ses voisins, Israël entretient des relations diplomatiques avec deux d’entre eux, l’Égypte et la Jordanie. La  » paix  » entre eux est mieux décrite comme un état de non-guerre, étant donné l’animosité populaire envers Israël dans les deux pays. Les monarchies théocratiques antidémocratiques du Golfe, de l’Arabie saoudite, du Qatar, des Émirats arabes unis et de Bahreïn ont réagi favorablement aux efforts d’Israël en vue d’ouvrir des relations avec davantage de pays arabes, mais aucun de ces gouvernements ne peut être considéré comme représentant les souhaits du peuple.

Des États se sont formés et défaits depuis le début de l’histoire. Ils disparaissent de l’histoire ou émergent sous de nouvelles formes. L’Allemagne nazie a cédé la place à l’Allemagne démocratique. Les principautés régionales d’Italie ont été regroupées en un seul État-nation. L’État sud-africain de l’apartheid a finalement été remplacé par un État démocratique. Les États coloniaux de peuplement ont encore moins le droit que d’autres États de revendiquer un  » droit  » à l’existence. Ils ont détruit le droit d’autres d’exister comme ils le faisaient, dans certains cas depuis des dizaines de milliers d’années. Les colons blancs d’Amérique du Nord ont détruit les cultures indigènes. Tout comme les colons blancs d’Australie. Quel droit ont-ils de revendiquer un  » droit  » d’exister ?

Israël est un cas à part. Ce fut une anomalie dès le début, un État-colonial de peuplement établi non pas au plus fort de l’impérialisme, mais à une époque de décolonisation et d’autodétermination. L’organisation même qui a défendu ces principes dans ses documents fondateurs, l’Organisation des Nations Unies, les a enfreints dans le cas d’Israël. Il n’y a pas eu de vote démocratique sur l’avenir de la Palestine.

Le projet de partition fut adopté de justesse lors du vote à l’Assemblée Générale en 1947 parce que les États-Unis menaçaient de punir les pays vulnérables à moins qu’ils ne votent  » oui « . Chassant la majorité des indigènes de leurs terres, l’Etat-colonial de peuplement sioniste a ensuite détruit environ 500 de leurs villages, après avoir pillé les maisons de tout ce qu’elles contenaient, meubles, tapis, livres et même petit équipement ménager.

Même les Palestiniens qui n’ont pas été chassés mais qui ont quitté leur demeure pour fuir les combats n’ont pas été autorisés à y retourner. Ceux qui ont été expulsés physiquement ont été classés comme  » absents « , ceux qui sont restés mais qui ont quand même perdu leurs biens immobiliers ont été classés comme  » absents-présents « . Le mot absent implique une absence temporaire, comme un étudiant qui ne se présente pas en classe, mais Israël n’a jamais eu l’intention de laisser revenir les Palestiniens. Ces circonvolutions verbales étaient des absurdités destinées à masquer le vol à grande échelle.

L’expulsion de la population palestinienne n’a pas été la conséquence de la guerre. C’était plutôt l’inverse : la guerre a été lancée afin de les expulser. Leurs biens ont été remis aux migrants européens, à l’exception des belles demeures de pierre à Jérusalem et ailleurs volées par les dirigeants sionistes pour leur propre usage. Malgré la destruction, le vol et le pillage, l’ONU a voté en faveur de l’admission d’Israël en tant que membre, à condition qu’il respecte sa charte et ses principes. Ce qu’Israël n’a jamais fait. Au contraire, depuis toujours il viole en permanence la Charte des Nations Unies et les résolutions de l’ONU sur la question palestinienne ainsi que tous les accords et traités internationaux traitant des droits de l’homme et des droits civils.

De nombreux États violent de temps à autre le droit international. Seul Israël vit hors la loi de façon permanente, pour la simple raison que le fait de vivre dans le cadre de la loi mettrait fin à son existence en tant qu’État juif. Le sionisme n’est pas compatible avec le droit international, les droits de l’homme et la démocratie, pas plus que le fascisme ou le national-socialisme ou l’apartheid sud-africain ne l’étaient. Au moins, Hitler et Mussolini exprimaient ouvertement leur mépris des démocraties progressistes : Netanyahu, au contraire, parle constamment de son respect des valeurs démocratiques tout en les traitant en pratique avec le même mépris que les dictateurs.

Ce n’est pas un démocrate. C’est un sioniste et tant que les Palestiniens expulsés seront empêchés de retourner sur leur terre et d’exercer leurs droits démocratiques, Israël ne peut être qualifié de démocratie. Il faut ajouter que leur retour serait authentique comparé au faux  » droit  » de retour accordé aux Juifs du monde entier qui n’ont jamais vécu en Palestine et qui n’ont aucun lien vivant avec la terre, passé ou présent.

En ce qui concerne les Palestiniens, Israël n’a changé qu’en pire. L’État est attaché à une idéologie tribale, atavique, primitive et criminelle de par sa nature même. Elle n’a pas sa place dans un monde d’États-nations attachés à des valeurs universelles, même si elles ne sont qu’irrégulièrement respectées. Israël n’attribue la Palestine qu’aux juifs, où qu’ils vivent ; il traite ceux qui ont un droit réel à la terre avec une cruauté et une brutalité qui choque le monde, même si le monde est trop faible pour y faire quoi que ce soit ; il refuse d’assumer toute responsabilité pour les crimes qu’il commet. L’idéologie sioniste est défendue et appliquée à tous les niveaux de gouvernement, ce qui donne lieu à des pseudo-législations faussées et à un racisme profondément enraciné, même parmi les enfants.

Après sept décennies de violence incessante et de tentatives de diviser le monde arabe et de reléguer l’histoire arabe à l’histoire, Israël semble au-delà de toute rédemption et de tout espoir de le voir changer en bien. Le  » processus de paix  » est venu et reparti, détruit par Israël parce qu’il n’a jamais voulu d’une paix véritable. Ce qu’il veut, c’est une  » paix  » basée entièrement sur ses propres conditions, c’est-à-dire la reddition. Hitler, aussi, voulait la paix, tant qu’il obtenait ce qu’il voulait, des pans de la Tchécoslovaquie et de la Pologne sans que personne ne s’y oppose. Ceux qui ont adopté une politique d’apaisement ne faisaient qu’aiguiser son appétit de plus et quand ils ont finalement fait preuve de fermeté, il était trop tard.

Israël se délecte de son pouvoir. Il a une grosse armée, il a les États-Unis dans sa poche, il a des armes nucléaires, alors qu’est-ce qui pourrait bien mal tourner ? Il peut faire ce qu’il veut, qu’il s’agisse de massacrer des dizaines de Palestiniens le long de la clôture de Gaza en une seule journée, de tuer des Iraniens et des Syriens par des frappes de missiles et d’assassiner dans des pays étrangers des Palestiniens qui sont considérés comme une menace. Il s’en tire en toute impunité, et, encouragé par l’immobilisme de la  » communauté internationale « , il ne voit aucune raison de modifier son comportement abominable.

Le spectacle de l’ouverture de l’ambassade des États-Unis à Al Quds, ville occupée en vertu du droit international, a été un spectacle monstrueux. Alors que les célébrations de l’’indépendance’ d’Israël et le transfert de l’ambassade des États-Unis se poursuivaient tout au long de la journée, les Palestiniens se faisaient massacrer de l’autre côté de la clôture de Gaza. Personne ne s’en souciait, pas Netanyahu, pas Ivanka Trump et pas son père resté à Washington, violant le droit international en reconnaissant une ville occupée comme capitale d’Israël. Le champagne coulait à flots. Trump a reçu les honneurs d’un Balfour des temps modernes. Ivanka souriait de son sourire de poupée pendant que son mari Jared parlait de la façon dont l’ouverture de l’ambassade allait aider la cause de la paix.

L’assassinat de Palestiniens non armés, y compris d’enfants, par des tireurs d’élite israéliens ne devait pas gâcher la fête. De toute façon, Jared les a incriminés : ce sont eux les responsables de la violence, pas les tireurs d’élite qui les tuent, ni l’État qui a volé leur terre et les en a chassés. C’était grotesque. Le massacre de cette journée n’avait rien d’exceptionnel, n’était pas une aberration, mais était tout à fait conforme au comportement sauvage d’Israël depuis 1948.

Prétendre que Jérusalem est une ville juive n’est qu’une tentative de voiler la réalité. Al Quds est une ville palestinienne occupée, ouverte aux musulmans, aux chrétiens et aux juifs jusqu’à l’arrivée des croisés au XIe siècle, puis jusqu’à ce que les sionistes mettent les pieds en Palestine au XXe siècle. Chaque pierre de ses rues, de ses arcs, de ses murs et de ses belles maisons a été posée au cours des 1000 dernières années et même avant par des artisans musulmans et chrétiens, pas par des juifs et certainement pas par les sionistes qui vivent dans des maisons palestiniennes volées et sur la terre de Palestine volée.

Il n’y a pas grand-chose d’autre à dire sur Israël qui n’ait déjà été dit. Il n’a apporté au Moyen-Orient que violence et destruction, dirigées contre les Palestiniens, les Libanais, les Jordaniens, les Syriens, les Irakiens, les Egyptiens, les Tunisiens, tous ceux qui osent le défier. C’est un État fondé sur le vol et le meurtre. Son idéologie dominante diffère peu des autres idéologies racistes, de l’Allemagne nazie ou de l’Afrique du Sud de l’apartheid.

Il détruit indéfiniment, mais revendique indéfiniment son propre  » droit  » d’exister. Le Moyen-Orient a été poussé au-delà des limites de l’endurance humaine par cet état psychopathe. Norman Finkelstein a fait remarquer un jour que pour qu’Israël change, il lui faudrait subir une défaite militaire pour le ramener à la raison, mais ce qu’il pourrait découvrir si ce jour arrivait, c’est que ce qu’il aurait pu avoir pour rien la veille, il ne pourra l’obtenir à aucun prix le lendemain.

Jeremy Salt * Jeremy Salt a enseigné l’histoire moderne du Moyen-Orient à l’Université de Melbourne, à la Bosporus University à Istanbul et à la Bilkent University à Ankara pendant de nombreuses années. Parmi ses publications récentes son livre paru en 2008 : The Unmaking of the Middle East. A History of Western Disorder in Arab Lands (University of California Press).

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15 Mai 2018 – The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – MJB