Quel est l’avenir de Gaza ?… Réponses d’intellectuels majeurs

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Ramzy Baroud: "Israël n'a aucune intention de permettre aux 2 millions d'habitants de Gaza, principalement des réfugiés de la Palestine historique, aujourd'hui Israël, à mener une vie normale" - Photo : ActiveStills
Cihan Aksan & Jon BailesÉtat de la nature – « One Question » est une série mensuelle dans laquelle nous demandons à des intellectuels de donner une brève réponse à une seule question. Ce mois-ci, nous demandons : Quel est l’avenir de Gaza ?

Lisez la seconde, troisième et quatrième parties.

Ramzy Baroud

Journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud est titulaire d’un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

Le siège en cours de la Bande de Gaza a été interrompu par trois guerres israéliennes importantes : en 2008/9, 2012 et 2014, faisant au total plus de 5000 morts. Des dizaines de milliers ont été blessés et estropiés, et des centaines d’autres ont été tués entre ces périodes, au cours des soi-disant années d’ ‘accalmie’. Soumise par ailleurs à un blocus hermétique, Gaza ne peut reconstruire la majeure partie des infrastructures détruites, amenant les Nations Unies à la conclusion que l’enclave, toute petite mais surpeuplée, sera inhabitable d’ici 2020. A bien des égards, néanmoins, et très tragiquement, elle l’est déjà.

L’avenir de Gaza va suivre la même voie des guerres horribles et du siège suffocant si de nouveaux facteurs positifs n’interviennent dans cette équation macabre. Sans une offensive régionale et internationale pour forcer Israël à relâcher son emprise, ou pour trouver des solutions de rechange afin de venir en aide à la Bande de Gaza isolée, la souffrance continuera, même au-delà de 2020. Qu’elle soit « inhabitable » ou pas, Israël n’a aucunement l’intention de permettre aux 2 millions d’habitants de Gaza, pour la plupart réfugiés de la Palestine historique, aujourd’hui Israël, de mener une vie normale.

Il est important de noter qu’Israël n’est pas seul responsable du sort actuel de Gaza ; l’Égypte et l’Autorité Palestinienne (AP) sont aussi coupables, chacun pour ses propres raisons. L’Égypte, qui partage avec Gaza, le poste frontière de Rafah, veut s’assurer que le Hamas, qu’il considère comme un prolongement du Mouvement des Frères musulmans, soit isolé et affaibli. L’AP, qui est contrôlée par la plus grosse faction de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), le Fatah, veut aussi à tout prix infliger une défaite au Hamas. Le Fatah a perdu les élections législatives de 2006 au profit du Hamas, et ne souhaite pas que ce qu’il considère comme une aberration se répète en permettant la tenue d’une nouvelle élection démocratique.

Ainsi, le clivage politique palestinien est important pour toutes les parties concernées : Israël a besoin de diaboliser le Hamas, et par extension, toute la Bande de Gaza ; l’Égypte veut marginaliser tout courant politique islamique puissant, et l’AP en Cisjordanie veut écarter son rival. Malgré toutes ses initiatives politiques dans la région, le Hamas n’a pour l’instant pas réussi à rompre son isolement. Gaza n’est, par conséquent, pas seulement une victime d’Israël. Certes, ce dernier détient la plus grande part de responsabilité dans la dévastation de Gaza, mais d’autres acteurs arabes et palestiniens sont fortement impliqués et tout aussi désireux de maintenir la malheureuse Gaza à genoux.

Si le statu quo persiste, un retour de bâton se produira forcément, pas seulement sous la forme d‘une nouvelle guerre israélienne meurtrière pour « affaiblir » les défenses de la résistance palestinienne, mais aussi sous la forme de soulèvements politiques et sociaux à Gaza et en Cisjordanie. Les grandes manifestations contre l’AP à Ramallah ces derniers jours ont été violemment réprimées par la police et les nervis de l’AP, mais la colère grandit chez les Cisjordaniens à cause de l’assujettissement de leurs frères de Gaza. Pendant ce temps les rassemblements massifs le long de la clôture entre Gaza et Israël sont le signe que les Gazaouis cherchent de nouvelles méthodes pour riposter, même au prix d’un taux élevé de morts et de blessés, comme cela a été et continue d’être le cas.

Richard Falk

Professeur émérite de droit international à l’Université de Princeton ; entre 2008-2014, il a été rapporteur spécial pour la Palestine occupée pour le Conseil des droits de l’homme de l’ONU ; ses livres les plus récents sont Power Shift : On the New Global Order (Université de Chicago, 2016) et Revisiting the Vietnam War (Université de Cambridge, 2017).

Il est important de comprendre quelques caractéristiques essentielles de la place particulière qu’occupe Gaza dans le contexte plus large de la lutte palestinienne pour les droits élémentaires. Peut-être plus fondamentalement, à la différence de la Cisjordanie et de Jérusalem, Gaza n’est pas considérée comme faisant partie de la « terre promise » qui constitue la substance du projet sioniste de créer un état juif qui correspond à son interprétation de la portée du droit biblique. En même temps, la centralité de Gaza dans l’expérience nationale palestinienne est une histoire ancienne qui remonte à l’époque d’avant Mahomet, et ainsi l’inclusion de Gaza dans la vison palestinienne de l’autodétermination est vitale. Ceci se heurte au désir d’Israël de préserver un état à majorité juive, ce qui rendrait souhaitable que Gaza soit intégrée à la Jordanie ou l’Égypte, ou du moins soit administrée séparément par l’un des deux pays.

Gaza, plus que la Cisjordanie, a aussi été et est le centre de la résistance palestinienne. C’est là où fut lancée la première Intifada en 1987 et où le Hamas est arrivé au pouvoir après avoir remporté les élections de 2006 supervisées au niveau international et la bataille pour l’autorité gouvernementale l’année suivante. L’intense hostilité entre le Hamas et l’OLP a brisé l’unité politique palestinienne, affaiblissant le pouvoir d’influence diplomatique palestinien, rendant plus plausible l’affirmation par Israël qu’il n’a pas de ‘partenaire’ palestinien dans la recherche d’une solution pacifique

Un tel contexte nous permet de comprendre pourquoi Gaza a subi des attaques considérablement destructrices de la part d’Israël en 2008-09, 2012, et 2014, ainsi que le récent massacre à la frontière en réponse à la Grande Marche du Retour qui est le dernier exemple en date du recours d’Israël à la violence excessive et aux tactiques cruelles pour écraser la résistance palestinienne.

Gaza partage le sort du peuple palestinien dans son ensemble, sort qui à l’époque de Netanyahu et Trump semble extrêmement défavorable, quant au calvaire ininterrompu d’un blocus suffocant qui dure depuis plus d’une décennie et aux politiques de contrôle visant à la ‘décroissance ‘ de l’économie gazaouie. A cet égard, la plus sure prédiction est la poursuite du cycle de répression et de résistance sans aucun changement des conditions fondamentales. Même les expansionnistes israéliens ne cherchent pas à absorber Gaza, bien que ses gisements de gaz naturel offshore puissent susciter une tentation future.

Une vision à plus long terme de l’avenir de Gaza est actuellement nébuleuse. Gaza ferait idéalement partie d’un seul état laïc englobant l’ensemble de la Palestine historique. De plus en plus, l’impossibilité pratique de la solution à deux états concentre les espoirs gazaouis soit sur un cessez-le-feu à long terme soit sur un authentique processus de paix qui établisse un seul état démocratique.

Salman Abu Sitta

Écrivain et militant pour les réfugiés palestiniens et le droit au retour. Il est l’auteur de plus de 300 documents et articles et de cinq livres, dont The encyclopedic Atlas of Palestine 1948 and the expanded Atlas of Palestine 1917- 1966 (l’Atlas encyclopédique de la Palestine 1948 et l’Atlas élargi de la Palestine 1917-1966) publié en 2010. Il est le fondateur et le président de la Palestine Land Society, UK, for the purpose of documenting the land and people of Palestine (dans le but d’informer sur la terre et le peuple de Palestine). Le site Web de la société contient une mine d’informations à l’adresse : www.plands.org.

Gaza est le symbole de la Palestine. Gaza est la partie de la Palestine qui n’a jamais brandi volontairement un autre drapeau que celui de la Palestine. Gaza représente la conscience du peuple palestinien, qui peut s’exprimer librement (la plupart du temps) contrairement à d’autres régions de Palestine, soumises à l’autorité israélienne.

Gaza n’est pas seulement le symbole, c’est aussi le centre de la résistance à l’occupation d’une patrie. A Gaza, les premières opérations commando pour libérer la Palestine occupée débutèrent en 1950. A Gaza, les manifestations contre le déplacement des Palestiniens pour les fixer dans le Sinaï en 1954 et 1955 furent réprimées dans le sang et punies de peines de prison. Les gens dans la rue criaient « nous voulons retourner chez nous, pas d’un exile supplémentaire. »

A Gaza, les premiers mouvements populaires de libération de la Palestine occupée ont débuté tout de suite après la Nakba. Le Fatah, les Nationalistes arabes, les Frères musulmans, les Communistes ont rivalisé pour trouver la meilleure stratégie pour libérer la Palestine durant la majeure partie des années 1950.

A Gaza, le premier Conseil législatif palestinien démocratiquement élu fut formé en 1961. La première délégation palestinienne à se rendre à New York pour s’adresser à l’ONU au nom du peuple palestinien est partie de Gaza en 1962. Toutes les représentations antérieures à l’ONU avaient été le fait de membres de la Ligue arabe.

Pourquoi la Bande de Gaza est-elle l’endroit le plus peuplé au monde ?

Pendant le Mandat britannique sur la Palestine (1920-1948), la Grande Bretagne, contrevenant à son obligation d’apporter l’indépendance à la Palestine, autorisa des colons juifs européens à venir s’installer en Palestine. Au cours de cette période, les colons, avec la complicité britannique, n’ont réussi à contrôler que 6% de la Palestine. Armés et entraînés par les Britanniques, ces colons sionistes (appelés plus tard israéliens) ont vidé 675 villes et villages palestiniens de leurs habitants et occupé par la force militaire 80% de la Palestine en 1948/49, après le départ précipité des Britanniques.

Les effets ne sont nulle part plus frappants que dans le sud de la Palestine. La moitié sud (50%) de la Palestine a été totalement ethniquement nettoyée par les Israéliens et les habitants de 247 villages ont été relégués dans 1,3% du territoire. C’est à dire la Bande de Gaza. Ils vivent maintenant dans 8 camps de réfugiés dont la densité est de 7000 personnes au km2.
Ils voient littéralement leur terre et leur maison à travers les barbelés. Leur terre est toujours vide ; la densité des colons n’est que de 7 au km2.

La plus ancienne résolution de l’histoire des Nations Unies depuis 1948, la résolution 194 de l’Assemblée générale de l’ONU, se prononce pour le retour des réfugiés dans leur foyer.

Trois générations de réfugiés, comme la plus jeune l’a éloquemment démontré en avril et mai 2018, réclament avec insistance leur Droit au Retour. Il ne pourra, jamais, y avoir de paix dans la région tant que ne soit effectif le droit de 7 millions de réfugiés palestiniens de retourner dans leurs foyers, maintenant occupés par 2% d’Israéliens.

L’avenir de toute la région repose sur la Palestine. Et l’avenir de la Palestine repose sur Gaza. Et l’avenir de Gaza est intrinsèque au Droit au Retour. Et ceci mérite justice, une justice qui ne se fait que trop attendre.

28 juin 2018 – Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – MJB