Nizmi Abu Bakr est tout simplement un héros palestinien

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Nizmi Abu Bakr, peu de temps après son enlèvement par les forces israéliennes d'occupation - Photo: via Haaretz

Par Gideon Levy

Imaginons que Nizmi Abu Bakr soit un citoyen juif d’Israël, écrit Gidéon Lévy

Il fait nuit dans son village, il dort dans son appartement, et tard dans la nuit, il entend soudain de grands cris depuis le dernier étage de l’immeuble où vivent ses frères et leurs familles. Il s’alarme. Sa femme et ses huit enfants se réveillent, eux aussi effrayés. Il est inquiet de ce qui pourrait leur arriver. Tout le monde a peur, les enfants se mettent à pleurer.

Il se rend compte que des étrangers ont envahi sa maison et qu’ils sont maintenant au dernier étage. Il se précipite sur le toit, d’où il voit deux colonnes de soldats de l’armée d’occupation dans l’enceinte du bâtiment. Il saisit un bloc de pierre et le jette du toit sur les soldats qui ont envahi sa maison. L’un d’eux est tué.

Supposons qu’Abu Bakr ait été juif. Il serait devenu un héros, quelqu’un qui aurait risqué sa vie avec ses peu de moyens, en défendant les gens de sa maison. Il aurait été salué comme quelqu’un qui essaie de repousser l’envahisseur avec un pierre, une version 2020 de David contre Goliath.

Son histoire serait peut-être devenue une légende, inscrite au programme scolaire. Peut-être qu’une rue aurait été baptisée en son honneur.

Mais Abu Bakr n’est pas juif, c’est pourquoi il n’est pas vu comme un héros, mais comme un meurtrier.

C’est un Palestinien de 49 ans et la pierre qu’il a lancée a tué le soldat Amit Ben-Yigal, qui, avec ses comparses, a envahi la maison d’Abu Bakr au cours d’un autre raid inutile et honteux, qui sert habituellement à procéder à des détentions politiques, pour former des unités de l’armée et les maintenir en activité, ou pour faire une démonstration de pouvoir et de domination.

En l’espace de quelques heures, Abu Bakr a été arrêté.

Après une année entière au cours de laquelle aucun soldat n’a été tué, mais pas moins de 150 Palestiniens l’ont été, Israël a immédiatement adopté sa postures habituelle, à savoir se lamenter, se faire passer pour une victime, chercher à se venger tout en diabolisant ses cibles.

Abu Bakr a été dépeint comme un terroriste et un ignoble meurtrier, son action comme une attaque terroriste, son village comme un village hostile, toute peine qui lui est infligée autre que la peine capitale étant considérée comme trop bonne.

Le grotesque rituel appelé « procès militaire » n’est pas encore bouclé, personne n’a encore été condamné, mais la nation et son premier ministre souhaitent déjà voir sa maison rasée et tous ses habitants jetés à la rue. Si la famille du soldat mort souffre, qu’elle souffre aussi. C’est ce qui arrive à tous ceux qui osent s’opposer à l’occupation.

Cette fois-ci, la saga a pris une tournure particulière. La Haute Cour de justice s’est prononcée à 2 contre 1 contre la démolition. Israël s’est encore plus déchaîné. Le premier ministre, en tant que procureur général, a « exigé » une nouvelle audience.

Le père en deuil, Baruch, a mis en berne le drapeau au-dessus de la tombe de son fils, en disant que son père, survivant de l’Holocauste, et son fils étaient les victimes de la même Allemagne nazie. L’ONG qui a soutenu la famille Abu Bakr dans sa défense contre la démolition est financée par l’argent en provenance d’Allemagne.

Les deux juges qui se sont prononcés contre la démolition, Menachem Mazuz et George Kara, respectivement de gauche et arabe, ont osé protéger la famille par leur décision courageuse et juste de façon évidente. La famille n’a pas été impliquée dans l’action d’Abu Bakr et n’en porte pas la responsabilité, mais les deux juges sont maintenant qualifiés de traîtres.

Seule la juge Yael Vilner a défendu notre fierté nationale dans son opinion restée minoritaire : « Les vagues de terreur qui ont déferlé sur Israël ces dernières années », a-t-elle écrit, « nécessitent une dissuasion efficace contre des attaques similaires à l’avenir ».

Mais de quelles « vagues de terreur » parle-t-elle ? Et quel est le lien entre la terreur et la mort d’un soldat en territoire occupé ? Surtout, qui sera dissuadé par cette démolition ? Après tout, Israël n’a jamais cessé de « dissuader ». Après 50 ans de « dissuasion », Abu Bakr a encore jeté un bloc de pierre sur un soldat.

Si Abu Bakr était juif, nous raconterions l’histoire telle qu’elle est réellement. Abu Bakr est le défenseur, les force d’occupation les agresseurs. Toute occupation engendre une résistance. La terreur et la violence sont principalement le fait d’Israël.

Plus l’occupation est violente, plus la résistance est violente. La résistance palestinienne est en fait parmi les plus maîtrisées de l’histoire, par rapport à la durée de cette occupation apparemment sans fin. La démolition d’une maison est une punition collective, une violation de la justice naturelle et du droit international.

Même des décennies d’une brutale occupation n’ont pas donné à Israël la seule leçon qui vaille : dans les ruines de chaque maison qu’il démolit pousse le prochain « terroriste ».

A1 * Gidéon Lévy, né en 1955, à Tel-Aviv, est journaliste israélien et membre de la direction du quotidien Ha’aretz. Il vit dans les territoires palestiniens sous occupation.


13 août 2020 – Haaretz – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah