Élections israéliennes : le procès et l’humiliation de Sami Abu Shehadeh

Photo : Ahmad Gharabli

Une femme arabe israélienne vote lors des élections législatives israéliennes dans un bureau de vote à Kafr Manda près de Haïfa le 17 septembre 2019 - Photo : Ahmad Gharabli

Par Abdaljawad Omar

On ne demande plus seulement aux Palestiniens détenant la nationalité israélienne de prêter un serment d’allégeance à Israël, mais de renier leur propre histoire. C’est exactement ce qu’a fait Sami Abu Shehadeh, candidat palestinien à la Knesset, devant la Cour suprême d’Israël, avant d’être tout de même écarté.

Jeudi 1er octobre, Sami Abu Shehadeh a comparu devant un collège de neuf juges de la Cour suprême d’Israël à Jérusalem pour contester sa disqualification de la liste de la Liste commune en vue des élections israéliennes du 27 octobre.

La requête à son encontre avait été déposée par le Parti du pouvoir juif (Otzma Yehudit), un parti kahaniste dirigé par le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben-Gvir, partisan de la ligne dure, qui a plaidé sa cause en personne.

Elle a obtenu le soutien de la Commission électorale centrale par une marge d’environ 30 voix contre 4, avec l’appui du procureur général et des partis de l’opposition sioniste.

La tentative d’exclure la représentation politique arabe devient une constante de la politique israélienne, alors que les partis politiques rivalisent pour mettre en place des mesures visant à discipliner symboliquement et politiquement les citoyens palestiniens d’Israël.

Abu Shehadeh est un Palestinien originaire de Jaffa, ville en grande partie détruite et vidée de sa population palestinienne lors de la Nakba de 1948, lorsque les milices sionistes menèrent une vaste campagne de nettoyage ethnique.

Il est également le dirigeant du parti Balad, une formation politique palestinienne qui prône un seul État démocratique pour tous les peuples entre le fleuve et la mer.

Au lendemain de l’« Opération Déluge d’al-Aqsa » (Tufan al-Aqsa) du 7 octobre 2023, Abu Shehadeh a rédigé un court article dans le journal arabe régional al-Araby al-Jadeed, axé sur les répercussions stratégiques et politiques de cette opération.

Cet article met en avant des points de vue de bon sens qui soulignent le discours racialisé d’Israël, son économie de la vengeance, les similitudes entre la surprise du 7 octobre et la traversée égyptienne du canal de Suez en 1973, ainsi que les possibilités politiques qui émergent, en partie grâce à un événement qui a brisé l’impasse militaire et politique à Gaza.

Il évoque la loi de la physique selon laquelle toute action engendre une réaction, et rappelle que l’histoire n’a pas commencé ce samedi matin fatidique.

Selon les termes de son président, Isaac Amit, la Cour suprême israélienne a jugé l’article « douloureux, scandaleux et répugnant », tout en reconnaissant que les juges avaient des avis divergents quant à ses implications juridiques.

La Cour a alors demandé à Abu Shehadeh de se retirer volontairement de la course, lui épargnant ainsi la nécessité de rendre un arrêt motivé. Mais c’est cette scène qui, peut-être plus que toute autre, résume l’humiliation subie par Abu Shehadeh.

Voici un historien palestinien originaire de Jaffa, parfaitement conscient de la longue histoire des massacres perpétrés sans hésitation par Israël et le sionisme, des nettoyages ethniques, des discours racistes et des politiques sadiques, y compris un régime carcéral dont l’objectif avoué est désormais de réduire les prisonniers palestiniens à l’état de squelette.

Le voilà, debout devant la justice, rétractant et justifiant un article, et se battant pour entrer dans un parlement où il aurait dû prêter serment d’allégeance à un « État » qui a brisé son univers.

Accepter la déshumanisation des Palestiniens, est-ce du bon sens politique ?…

Le vieil argument en faveur de la participation au parlement israélien a trouvé un nouveau souffle au lendemain du génocide.

Les Palestiniens d’Israël évoquent la nécessité d’enrayer le fascisme de droite israélien, de garantir la formation d’une nouvelle coalition gouvernementale au sein de laquelle les partis arabes pourraient jouer un rôle, et d’obtenir des concessions, notamment concernant les syndicats du crime en pleine expansion au sein des communautés palestiniennes en Israël, ainsi que de mettre en place un gouvernement israélien plus souple, disposé à modérer son sadisme et à augmenter les budgets alloués aux municipalités et aux conseils locaux palestiniens (pour les villages et villes palestiniens situés en Israël).

Il s’agit là d’un programme politique qui coupe de plus en plus les Palestiniens d’Israël de leur histoire et de leur mémoire en raison de leur situation actuelle.

En ce sens, le procès n’était pas seulement celui d’un Palestinien comparaissant devant une instance qui préserve la suprématie juive-israélienne à travers le langage des convenances juridiques ; c’était aussi celui de Sami Abu Shehadeh, pris entre son histoire et son présent, un moi divisé contre lui-même et prêt à échanger un présent oppressif contre son histoire et sa mémoire.

Ce qui rend d’ailleurs le procès de Sami Abu Shehadeh difficile à ignorer, c’est la convergence frappante entre la stratégie électorale de la coalition de droite israélienne et celle menée par les républicains et les démocrates centristes aux États-Unis : la tentative de définir les limites légitimes de l’appartenance politique et, par extension, du discours politique admissible. C’est également ce à quoi est confrontée Elif Erlap à Berlin, à la suite de son excellent score aux élections de septembre. En Israël, cependant, cette stratégie a acquis une force particulière car la déshumanisation politique et l’ostracisme des responsables politiques palestiniens ont pu s’imposer comme une sorte de « bon sens politique », sans rencontrer de résistance significative au sein de la société juive israélienne.

Le silence et la complicité de toutes les principales forces politiques juives israéliennes pourraient également servir de base pour juger la participation palestinienne aux élections israéliennes.

En termes de bénéfices socio-économiques, les résultats de cette participation sont maigres pour les communautés palestiniennes en Israël — alors qu’elle s’accompagne d’un coût symbolique et politique élevé.

Une partie de ce coût réside dans la manière dont Israël s’en sert comme outil de propagande, présentant la participation des Palestiniens détenant la citoyenneté israélienne au Parlement comme un signe de son caractère « juif et démocratique », même si les conditions juridiques, symboliques et politiques suggèrent qu’ils ne sont inclus que pour être exclus.

La participation des partis politiques palestiniens a toujours été contestée, et chaque scrutin a été marqué par d’importantes campagnes de boycott.

L’interprétation la plus favorable de l’argument en faveur de la participation aux élections mettrait l’accent sur la nécessité d’une large participation, en soulignant que la coalition israélienne de droite craint elle-même une forte mobilisation arabe lors du scrutin, qui réduirait sa part de sièges et rendrait presque impossible le retour au pouvoir du gouvernement qui a dirigé Israël ces quatre dernières années.

Mais ce qui est plus intéressant dans le cadre de notre réflexion, c’est ce que signifie « se présenter devant la loi » pour un dirigeant politique palestinien prêt à se nier lui-même au nom d’un présent sur lequel il n’a aucune influence significative.

La tragédie réside ici dans la complicité d’Abu Shehadeh face à son propre destin. Il rétracte l’article qu’il a écrit « devant la loi », il condamne la résistance palestinienne « devant la loi », et il va même jusqu’à se déclarer opposé à tout ce qu’a fait le Hamas, y compris les prétendus viols collectifs systématiques d’Israéliennes — dont la réalité est largement contestée — « devant la loi ».

Il semble ébranlé, et il accorde une légitimité à un tribunal qui, comme il le savait pertinemment avant d’en franchir les portes, avait pour objectif de l’empêcher de se présenter aux élections. Il accepte même de retirer sa candidature, permettant ainsi aux gros titres des médias grand public occidentaux de ne pas évoquer l’interdiction faite aux responsables politiques palestiniens dans un Israël soi-disant démocratique, mais de parler du retrait d’un responsable politique palestinien de la course électorale.

Redéfinir la citoyenneté

Ce qui est redéfini ici, en partie par le biais de ces manœuvres juridiques et politiques, n’est rien de moins que la substance même de la citoyenneté.

Il ne suffit plus à un Palestinien en Israël de prêter serment à l’État pour être digne de siéger, sans réelle influence, comme une coquille symbolique vide, à la Knesset ; il doit également se plier à la formalité de condamner de manière réflexive chaque acte commis par un Palestinien dans le cadre de la résistance à l’occupation.

Il ne suffit pas d’obtenir un siège à la Knesset, de parler hébreu, de se tenir dans un silence solennel face au drapeau israélien en écoutant l’Hatikvah (l’hymne national d’Israël), de se conformer à ses règles et procédures, et de se soumettre aux interrogatoires de ses juges.

Au-delà de tout cela, un citoyen palestinien d’Israël doit désormais renoncer à sa mémoire et vivre comme un amnésique. Abu Shehadeh n’a été autorisé à s’exprimer devant la justice que lorsque les conditions de son intervention avaient déjà été fixées par un État plus indigné par un article analytique qualifiant la résistance de « résistance » que par la corruption morale au cœur même de l’État, une perversion qui l’a incité à anéantir ouvertement la vie de millions de personnes.

Abu Shehadeh a avoué, comme un Palestinien avoue en présence d’un interrogateur des services de renseignement israéliens – et il a quand même été exclu.

L’erreur d’Abu Shehadeh réside en partie dans le fait qu’il a exprimé ce que le colonisateur a toujours su au fond de lui : que les autochtones de cette terre, même lorsqu’ils reconnaissent Israël et vivent côte à côte avec lui au quotidien, sont en réalité des prisonniers, et qu’au moindre signe d’un changement radical dans les rapports de force, ils montreront leur vrai visage.

Écrire un article qui évoque les suites politiques de l’opération Tufan al-Aqsa et présenter cette opération comme une conséquence de la politique israélienne constituent une preuve de culpabilité.

C’est au moment où Israël est ébranlé dans ses fondements que la vérité des autochtones se révèle.

Ce que le colonisateur a toujours su et craint a semblé se confirmer avec le choc du 7 octobre et l’article rédigé par Abu Shehadeh ; l’autochtone a donc été convoqué « devant la loi » pour être condamné.

La tâche du tribunal consiste à escamoter cette mise en lumière d’une vérité cachée et à transformer la crainte du colon en une procédure qui permettrait à Abu Shehadeh de s’exclure lui-même.

Oui, la présence des Arabes dans leur ensemble reste un fait démographique qu’il faut gérer et auquel on accorde un semblant de participation politique, mais l’Arabe, au niveau individuel, doit être « mis au pas » pour avoir osé penser que le monde pourrait être autrement.

Être prêt à troquer son histoire et sa mémoire contre les besoins pragmatiques du présent, ne vous empêche pas d’être considéré comme un suspect. On vous fait croire que la porte est ouverte, mais vous découvrez vite qu’il n’a jamais été question que vous la franchissiez.

Dans la parabole de Kafka, Josef K. attend devant la porte jusqu’à sa mort. On demande au citoyen palestinien de se confesser devant la porte, puis on lui fait savoir qu’il doit se suicider.

Israël n’a jamais eu pour vocation d’inclure les Palestiniens – il a toujours eu pour but de les exclure en les incluant, ou de les inclure en les excluant, jusqu’à ce qu’il puisse enfin « finir le travail ».

5 octobre 2026 – Mondoweiss – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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