Covid-19 en Palestine : la double lutte des Palestiniens contre une épidémie et l’apartheid

Photo : Ahmad Hasaballah - via The Electronic Intifada
Des artistes de la bande de Gaza ont lancé le 30 mars une initiative visant à encourager les habitants à porter des masques pour aider à contenir la propagation du coronavirus - Photo : Ahmad Hasaballah - via The Electronic Intifada

Par Samah Jabr

J’écris ceci un jour qui a vu la confirmation d’une augmentation soudaine et à contretemps des cas de Covid-19 parmi les Palestiniens du petit quartier de Silwan, à Jérusalem-Est.

Ce même jour, des soldats israéliens au poste de contrôle de Qalandia m’ont interdit l’accès à mon lieu de travail à Ramallah, bien que je leur ai montré montré ma carte de responsable officielle d’urgence du ministère palestinien de la Santé – un document qui a été ignoré par les soldats avec les mots suivant : « Nous ne reconnaissons pas une telle carte. »

En Palestine occupée, la pandémie de Covid-19 a déjà frappé les différentes communautés palestiniennes, dont chacune expose un système de santé fragile qui ne s’intègre pas dans un ensemble national. Dans le même temps est documenté le fait que les Palestiniens de Jérusalem et les Palestiniens de 1948, qui sont servis par le système de santé israélien, souffrent depuis longtemps d’inégalités dans les soins.

Ces inégalités ont déjà eu un impact sur les maladies chroniques, l’espérance de vie et les taux de mortalité. La réponse du système de santé israélien au Covid-19 a creusé l’écart entre la majorité juive à 80% et la minorité palestinienne à 20%, desservies par le même système.

Bien que la minorité palestinienne soit surreprésentée parmi les agents de santé au sein du système de santé israélien, leurs communautés ont été largement mal desservies pendant cette pandémie. La fourniture de matériel pédagogique en langue arabe a été tardive, l’accès aux stations Covid-19 dans les villes arabes a été difficile. Il n’y avait pas de représentation arabe au sein du Comité de santé d’urgence et il y a eu une énorme lacune dans les tests.

Tous ces éléments contribuent à l’augmentation des cas que nous observons actuellement dans les communautés arabes. Tout en mobilisant la majorité juive pour faire face à la pandémie, le Premier ministre israélien s’est occupé d’une campagne haineuse et discriminatoire contre la participation arabe au gouvernement, et a critiqué de façon mensongère les Palestiniens en affirmant qu’ils ne respectaient pas les règles d’isolement – peut-être pour fournir à l’avance une fausse explication en cas d’une augmentation du nombre de Palestiniens contaminés.

En réalité, les quartiers palestiniens ont adhéré plus fortement que les quartiers juifs orthodoxes aux réglementations liées à la pandémie, bien qu’ils soeint traités plus durement. Le surintendant de la police Yaniv Miller, chargé d’assister les patrouilles dans les zones juives qui ne respectaient pas le confinement, a déclaré aux recrues de l’armée: « Je vous rappelle, les gars, que nous ne sommes pas dans les territoires (occupés) de Cisjordanie et pas sur la frontière. Un policier met beaucoup de temps à tirer une balle. Un policier ne tire qu’en dernier recours après qu’on a tiré sur lui », (cité dans Haaretz, 3 avril 2020).

Dans une autre tentative de masquer les inégalités dans la prestation des services de santé, la ministre israélienne de la Culture Miri Regev a réussi à débusquer deux citoyens arabes, Ahmad Balawneh, un infirmier, et Yasmine Mazzawi, une ambulancière, pour accepter son invitation à allumer une torche lors des commémorations du jour de l’indépendance qui se tiendra le 29 avril, et qui est aussi le jour de la Nakba palestinienne… Une insulte collective, travestie en honneur !

La situation en Cisjordanie et à Gaza reflète les différents niveaux d’oppression politique auxquels sont confrontés ces deux régions. J’ai récemment décrit les mesures prises par le ministère de la Santé en Cisjordanie dans une interview, expliquant que les mesures strictes concernant le confinement avec tous ses effets économiques dévastateurs sont la meilleure ligne de conduite que l’Autorité palestinienne pouvait adopter, étant donné notre manque de ressources au niveau des soins de santé tertiaires et le manque de souveraineté sur nos frontières.

Gaza est encore moins préparée et plus désavantagée; la situation peut y être très dangereuse en raison des impacts très négatifs du siège et des conditions socio-économiques dévastatrices. La population de Gaza survit avec une densité de 5000 habitants au kilomètre carré, une prévalence élevée d’anémie, de la malnutrition et de l’insécurité alimentaire.

Les habitants de Gaza souffrent d’une série toute aussi présente de maladies chroniques et de problèmes de santé mentale;. Ils sont à la merci de toute une variété de pouvoirs oppressifs qui décident de tout et de quiconque entre et s’échappe de sa cage. L’interruption de l’aide américaine – une punition politique – a été préjudiciable à l’UNRWA, aux hôpitaux palestiniens de Jérusalem et à de nombreux autres aspects du système de santé en Palestine.

Malgré ces réalités, Israël veut se prévaloir de son soutien, de sa générosité et de son aide à l’Autorité palestinienne. Les Nations Unies ont félicité Israël pour son « excellente » coopération avec l’Autorité palestinienne dans la lutte contre le Covid-19 à travers diverses étapes : le transfert de 25 millions de dollars à l’Autorité palestinienne (à partir de l’argent des impôts précédemment retenu !), l’envoi d’équipement médical en Cisjordanie et Gaza – dont 20 systèmes d’assistance respiratoire pour augmenter les 80 qui sont déjà présents – ainsi que 300 kits de test et 50 000 masques.

Israël a laissé passer le matériel commandé par l’OMS vers les territoires palestiniens et a permis à Gaza d’accepter de l’argent qatari. Ceux qui sont impressionnés par la bonté d’Israël semblent ignorer l’article 56 de la 4e Convention de Genève qui stipule: « Dans toute la mesure des moyens dont elle dispose, la puissance occupante a le devoir d’assurer et de maintenir, avec la coopération des autorités nationales et les autorités locales, les établissements et services médicaux et hospitaliers, la santé publique et l’hygiène dans le territoire occupé, en particulier en ce qui concerne l’adoption et l’application des mesures prophylactiques et préventives nécessaires pour lutter contre la propagation des maladies contagieuses et des épidémies. Le personnel médical de toutes les catégories est autorisé à exercer ses fonctions. »

Ceux qui font l’éloge d’Israël semblent également ignorer que l’épidémie de l’occupation continue de sévir comme à l’accoutumée, avec des démolitions de maisons – alors que tout le monde est sommer de « rester à la maison » – des meurtres et des emprisonnements, tout en planifiant l’annexion de la vallée du Jourdain.

Passe inaperçue la seule considération spécifique pour la pandémie : que les soldats israéliens doivent porter un équipement de protection individuelle lorsqu’ils entrent à Bethléem pour arrêter des gens. Et passe inaperçu le fait que les forces israéliennes déversent littéralement des ouvriers palestiniens aux postes de contrôle de Cisjordanie chaque fois qu’elles soupçonnent ces travailleurs d’être contaminés.

On ne note pas plus la tentative du gouvernement israélien d’échanger des prisonniers israéliens contre de l’aide médicale à Gaza ! La vérité est qu’Israël est le responsable de la maladie des Palestiniens et de la détérioration de leur bien-être, ce qui se répercutera dans notre épigénétique (*) pour les générations à venir.

En ces circonstances, les Palestiniens se joignent à tous ceux sur Terre qui luttent aujourd’hui contre la pandémie. Ce faisant, nous paraissons affirmer notre désir de souveraineté et nous nous sentons même mieux préparés à faire face à l’enfermement et à l’incertitude que de nombreuses autres populations où l’on se dispute pour acheter des armes à feu ou stocker des marchandises des supermarchés, ou se procurer du matériel médical au marché noir.

En Palestine, nous essayons de relever ce défi avec un esprit de collaboration sociale et d’altruisme. Nos résultats nous permettent de dire que « jusqu’ici tout va bien », et nous réalisons que ce n’est pas la station la plus difficile dans notre longue lutte pour l’autodétermination et la liberté.

L’urgence pandémique contribue en effet à renforcer la confiance des Palestiniens dans nos capacités d’indépendance et nous ne nous sentons pas seuls dans cette bataille. Au-delà de cela, nos espoirs grandissent pour utiliser le domaine de la médecine comme une forme de diplomatie en temps de crise, en créant des canaux pour des partenariats avec d’autres pays. Pays qui nous avaient laissés seuls dans notre lutte nationale…

La crise actuelle ne doit pas nous empêcher de travailler pour nos objectifs sur le long terme. Il est maintenant plus urgent que jamais de mettre fin au siège de Gaza et au système d’apartheid qui réduit la Palestine à un incubateur d’épidémies médicales et sociales.

Note :

(*) Mécanismes modifiant l’expression des gênes.

A3 * Le Dr Samah Jabr est une psychiatre qui exerce à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Elle est actuellement responsable de l’Unité de santé mentale au sein du Ministère palestinien de la Santé. Elle a enseigné dans des universités palestiniennes et internationales. Le Dr Jabr est fréquemment consultante pour des organisations internationales en matière de développement de la santé mentale. Elle est également une femme écrivain prolifique. Son dernier livre paru en français : Derrière les fronts – Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation.

22 avril 2020 – Middle East Monitor – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah