Bien-être animal et hiérarchies des souffrances à Gaza

Photo : Hosni Salah

Par Asmaa Abu Mezied

Le 14 novembre 2025, les médias allemands ont écrit que quatre ânes, sortis de Gaza par l’organisation israélienne Starting Over Sanctuary, avaient été « sauvés », avant d’être transférés dans un zoo à Oppenheim. On a donné des noms allemands à ces animaux et on a déclaré qu’ils avaient « laissé derrière eux la faim et la misère, les coups et les épreuves ».

Les médias ne faisaient aucune mention, aucune, des enfants de Gaza privés d’évacuation, ni du génocide israélien, ni des attaques incessantes subies par les Palestiniens, après le soi-disant « cessez-le-feu » d’octobre 2025. Le contraste choquant entre la visibilité et la mobilité accordées à la souffrance animale et l’effacement acharné de la vie humaine palestinienne est au cœur de ce « théâtre de la bienveillance ».

Cet article décrit ce théâtre de la bienveillance comme la manifestation d’une préoccupation humanitaire façonnée par une hiérarchie racialisée de la « griefabilité (*) », dans laquelle certaines vies sont considérées comme dignes de tous les efforts tandis que d’autres sont vues comme politiquement suspectes.

Il démontre que : premièrement, le sauvetage des animaux à Gaza s’inscrit dans une politique coloniale de la bienveillance qui privilégie l’innocence apolitique attribuée aux animaux, rendant ainsi les Palestiniens moins dignes de compassion.

Deuxièmement, les interventions en faveur du bien-être animal ont un lien concret avec la destruction des infrastructures de survie palestiniennes, en particulier lorsque des animaux essentiels à la survie quotidienne sont évacués sous prétexte de protection.

Il apparaît donc que les systèmes humanitaires canalisent la compassion vers des souffrances dont ils cachent les causes et les responsables, transformant ainsi la bienveillance en un outil de dépossession.

La politique de la bienveillance

Les systèmes humanitaires ne répondent pas de la même manière à toutes les souffrances. Ils s’articulent autour de critères particuliers qui privilégient la victime innocente, le corps passif et les vies qui ne remettent pas en cause les rapports de force existants.

Dans le même ordre d’idées, Miriam Ticktin décrit une politique de la prise en charge qui mobilise l’intervention autour de sujets présentés comme moralement purs et politiquement neutres.

Dans cette logique, le droit d’être pleuré est politiquement réparti : certaines vies peuvent faire l’objet d’un deuil public et méritent donc d’être sauvées, tandis que d’autres ne seront ni pleurées ni vengées.

Dans ce cadre, la souffrance animale devient particulièrement éligible car, présentée comme détachée de la lutte politique, elle permet de parler de la souffrance sans remettre en cause les structures de pouvoir qui la produisent.

Dans le cas de la Palestine, cela signifie que le sauvetage des animaux peut se dérouler sans aucune remise en question du colonialisme de peuplement. On le voit clairement dans la manière dont les opérations de sauvetage passent sous silence le fait que le régime israélien et ses forces d’occupation tuent des animaux à Gaza, tant directement qu’indirectement par le biais du siège et des conditions génocidaires qui érodent la vie.

La compassion envers les animaux est émotionnellement immédiate et politiquement sans risque pour les acteurs humanitaires et le public international, mais il n’en est pas de même pour les Palestiniens qui, eux, n’ont droit à aucune compassion.

Pire encore, les reportages des grands médias occidentaux et les campagnes internationales en faveur du bien-être animal dépeignent les Palestiniens comme des gardiens soit incompétents, soit cruels, légitimant ainsi le transfert des animaux vers les soins « civilisés » des refuges occidentaux ou israéliens.

Cette logique est évidente, par exemple, dans la qualification répétée du zoo de Khan Younis, à Gaza, de « pire zoo du monde » dans la couverture médiatique et dans les campagnes de sauvetage de FOUR PAWS, qui ont célébré l’évacuation des animaux survivants de Gaza tout en accordant relativement peu d’attention aux conditions structurelles engendrées par les assauts militaires israéliens répétés et le blocus.

Ces récits présentent le siège et la destruction de Gaza comme une toile de fond contextuelle plutôt que comme un élément constitutif des conditions auxquelles ils cherchent à remédier, faisant de la négligence palestinienne – plutôt que de la violence structurelle – l’explication principale de la souffrance animale.

Dans cette perspective, les Palestiniens ne sont jamais considérés comme des vies innocentes ayant besoin d’être sauvées par des organisations humanitaires, car ils sont vus comme des acteurs politiques. Les animaux, en revanche, sont perçus comme existant en dehors de la politique.

Cette hiérarchie est illustrée par l’histoire de Hamed Ashour, un Palestinien résidant à Gaza dont le chien est resté à ses côtés pendant le génocide, partageant sa tente et lui tenant compagnie au milieu de la dévastation.

L’histoire d’Ashour est devenue virale, a été traduite en sept langues, et sa publication a touché plus de cinq millions de lecteurs. Suite à cette large couverture médiatique, une organisation irlandaise de protection des animaux a contacté Ashour — non pas pour s’enquérir de sa sécurité, mais pour étudier la possibilité d’évacuer son chien de Gaza.

Comme l’a rappelé Ashour : « Ils voulaient une vie meilleure pour lui, un endroit plus propre, un ciel plus vaste. Personne, cependant, n’a songé à s’enquérir de moi — moi qui vivais sous la tente, dans des conditions trop horribles pour un chien. »

Son récit révèle comment la compassion est répartie de manière inégale : la souffrance du chien a suscité une inquiétude transnationale et mobilisé des efforts de sauvetage, tandis que sa propre souffrance n’a ému absolument personne.

La compassion humanitaire ne répond pas vraiment à la souffrance ; elle détermine, en fait, quelles souffrances peuvent être reconnues et traitées, sans remettre en cause les structures qui les produisent.

L’évacuation d’animaux de Gaza ne remet pas en cause le génocide perpétré par Israël ni son siège de Gaza, n’oblige aucunement l’État hébreu à rendre des comptes devant une quelconque juridiction pour la destruction des infrastructures civiles et n’implique aucune confrontation politique avec la source même de la violence dont on protège les animaux.

En ce sens, le sauvetage des animaux devient un spectacle moral qui perpétue la violence coloniale.

Sauvetage des animaux et dépossession des Palestiniens

Ce théâtre de la bienveillance opère également concrètement par le retrait des animaux des systèmes de survie palestiniens.

En juin 2025, au milieu des bombardements israéliens, les Palestiniens ont déroulé un tapis rouge pour leurs ânes. C’était à la fois un geste d’hommage et de satire politique, qui soulignait l’incapacité de la communauté internationale à protéger les Palestiniens.

Ce geste rendait hommage aux ânes en tant que compagnons de survie tout en dénonçant un ordre international dans lequel le soin apporté aux animaux semble plus populaire que la protection de la vie humaine palestinienne.

Les animaux jouent souvent un rôle infrastructurel dans la vie palestinienne, ce qui fait de leur retrait une perturbation directe des systèmes de survie. À Gaza et dans toute la Palestine, les animaux sont profondément ancrés dans la mobilité, la subsistance et le sumud.

Au cours du génocide en cours, les ânes ont été des compagnons indispensables aux Palestiniens et souvent essentiels à leur survie. Ils transportent les blessés lorsque les ambulances sont bombardées, participent aux efforts d’évacuation et acheminent de la nourriture et de l’eau.

En conséquence, l’évacuation des animaux de Gaza doit être comprise dans le contexte de l’histoire plus longue de la violence coloniale israélienne, qui a systématiquement pris pour cible le bétail et les systèmes pastoraux palestiniens dans le cadre de son contrôle sur la terre, les déplacements et la subsistance.

Les autorités israéliennes émettent depuis longtemps des ordres militaires visant à restreindre l’accès des Palestiniens aux pâturages, à désigner de vastes étendues de pâturages comme zones de tir fermées et à confisquer le bétail en vertu de réglementations administratives et autres.

Depuis 1967, de vastes zones de pâturages traditionnels situées sur les versants orientaux de la Cisjordanie ont été déclarées zones militaires fermées, ce qui a contribué à une baisse d’environ 43 % du cheptel en 1970 par rapport à 1966.

Le régime israélien a également instrumentalisé la gouvernance environnementale et la protection de la nature comme outil de dépossession, en utilisant la désignation de réserves naturelles pour empêcher les Bédouins palestiniens d’accéder aux pâturages. Les politiques israéliennes criminalisent le mode de vie pastoral palestinien, notamment par le biais d’amendes et de poursuites judiciaires lorsque les animaux des éleveurs palestiniens, principalement des chameaux, s’abreuvent à des points d’eau situés dans des zones protégées.

La violence des colons à l’encontre des animaux s’inscrit dans ce système de dépossession et le renforce. Les attaques des colons israéliens contre le bétail appartenant à des Palestiniens reflètent cette logique d’effacement.

B’Tselem a documenté l’abattage d’environ 83 chèvres à al-Mu’arrajat en septembre 2024, ainsi que le vol de 350 moutons et l’abattage de plus de 100 animaux en juillet 2025.

De tels actes sapent les fondements matériels de la subsistance palestinienne en ciblant le bétail, la mobilité et les systèmes alimentaires dont dépendent les communautés rurales palestiniennes. Ils remettent également en cause les discours sur le sauvetage des animaux qui laissent entendre que les Palestiniens constituent la principale menace pour le bien-être animal.

Plutôt que de protéger les systèmes de survie palestiniens, les organisations internationales retirent les animaux qui sont devenus indispensables à ces communautés, tout en présentant ce retrait comme un sauvetage humanitaire.

Depuis octobre 2023, les organisations internationales de protection des animaux ont intensifié leurs campagnes de collecte de fonds pour « sauver » des ânes de Gaza, souvent en coordination avec l’armée israélienne et grâce à des dispositions logistiques qui ont facilité le pillage d’animaux par des soldats et des réservistes.

Par exemple, des institutions européennes en Belgique et en France se sont coordonnées avec Starting Over Sanctuary pour faciliter l’évacuation des ânes, alors même que les pays de l’UE maintenaient des politiques restrictives en matière d’immigration et d’asile à l’égard des Palestiniens.

Présentées sous l’angle d’un discours humanitaire promettant de sauver les ânes de la « maltraitance, du travail pénible et de la peur » et de leur offrir « liberté et sécurité », ces interventions ont occulté le rôle du régime israélien dans la création des conditions génocidaires dont ces animaux étaient censés être sauvés.

Elles s’inscrivent également dans une longue histoire au cours de laquelle des organisations israéliennes et internationales de protection des animaux ont évacué des chiens, des lions et des ânes de Gaza, entremêlant davantage encore l’aide humanitaire et la spoliation matérielle de la vie palestinienne.

Ces opérations de sauvetage ne constituent donc pas des interventions humanitaires neutres, mais s’inscrivent dans une économie politique coloniale plus large de la prise en charge, dans laquelle la souffrance animale est mobilisée pour légitimer des interventions qui aggravent l’érosion de la vie palestinienne.

Des appels tels que ceux lancés par Network for Animals, qui affirment que les dons financeront des missions de sauvetage menées avec le soutien de l’armée, mettent en évidence une contradiction frappante : l’institution même responsable de massacres est présentée comme une protectrice de la vie.

Dans le même temps, les Palestiniens — victimes humaines et cibles principales des politiques génocidaires israéliennes — sont présentés comme les principaux auteurs de violences envers les animaux. La « bienveillance » devient ainsi un spectacle dépolitisé à travers lequel les organisations humanitaires et leurs donateurs revendiquent une action morale sans s’attaquer aux structures de violence qui rendent ces sauvetages nécessaires.

Ce n’est pas anodin. Il s’agit d’un système racialisé de gestion des affects grâce auquel les institutions occidentales et israéliennes, ainsi que leurs partisans, éprouvent la satisfaction morale de la compassion tout en laissant intactes les structures coloniales qui produisent les souffrances qu’elles prétendent soulager.

Conclusion

Le théâtre de la bienveillance mis en scène à Gaza révèle comment l’humanitarisme international peut fonctionner non pas comme un remède à la violence coloniale, mais comme l’une de ses modalités.

En érigeant la vie non humaine en victime apolitique et innocente, les médias occidentaux et les organisations humanitaires produisent des formes de bienveillance qui rendent la vie palestinienne moins digne d’être pleurée et politiquement suspecte. Ce faisant, ils hiérarchisent la compassion et la rendent compatible avec le maintien de la violence coloniale de peuplement, au lieu de la remettre en cause.

Il ne s’agit pas seulement d’effacer l’existence des Palestiniens en la passant sous silence ; c’est une dynamique, bien plus profonde, qui contribue à la dépossession matérielle du peuple palestinien.

L’extraction d’animaux qui constituent une infrastructure vitale pour la survie quotidienne, le déplacement et la subsistance au cœur d’un génocide démontre comment le bien-être animal est détourné pour accélérer le démantèlement de la vie palestinienne.

L’objectif ici n’est pas d’opposer la protection des animaux à celle des humains, ni de minimiser la souffrance d’aucun être. Il s’agit plutôt de se demander pourquoi la protection des animaux devient une préoccupation internationale alors que la protection de la vie humaine palestinienne est sans cesse reportée, subordonnée à la sécurité d’Israël ou carrément niée.

En fin de compte, le sauvetage très médiatisé d’animaux à Gaza ne représentent pas un triomphe de l’empathie mondiale. Au contraire, il met à nu une économie politique des soins profondément racialisée qui permet aux acteurs internationaux de faire preuve de compassion, du haut de leur supériorité morale, tout en contribuant activement à la destruction de la vie humaine.

Note:

Griefabilité : Le mot est calqué sur l’anglais grievable. Il désigne le caractère d’une décision ou d’une situation susceptible de faire l’objet d’un grief, c’est-à-dire d’une plainte officielle, d’un reproche juridique ou d’un recours.

11 août 2026 – Al-Shabaka – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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