Une fillette vivant dans un camp de déplacés à Khan Yunis, dans la bande de Gaza, s'occupe d'un groupe de chats retrouvés dans des conditions déplorables, le 3 octobre 2026. Sa mère, Amal Alian, qui présente un handicap et ne peut pas parler, aide son neveu Muhammad, qui a trouvé ces chats alors qu'il était contraint de fuir son domicile à Rafah. Malgré l'absence de refuges pour animaux et la disponibilité limitée de nourriture, d'eau, de médicaments et de produits d'hygiène, de nombreuses personnes comme Amal et Muhammad s'occupent d'animaux partout à Gaza - Photo : Doaa Albaz/Activestills
Par Hani al-Salmy
Quand j’appuie sur ma blessure, la douleur jaillit soudain, comme s’il y avait sous ma peau un minuscule ressort qui dormait et n’attendait que mon doigt.
Je retire rapidement ma main, et la douleur disparaît un instant, pour revenir dès que je m’approche un peu trop.
Ma mémoire a elle aussi des ressorts. Lorsque je passe un examen et que je lis la question, ma mémoire passe des mathématiques à la géographie, de la géographie à l’histoire, de l’histoire à la géométrie, puis soudain à quelque chose qui n’a rien à voir avec l’examen : le sandwich au fromage que j’ai laissé dans mon cartable, un jeu auquel j’ai joué hier, ou le nom d’un enfant assis à côté de moi en classe.
Parfois, je me souviens de tout, sauf de la réponse que je cherche. Quand j’ai faim, mon nez réagit avant mes pieds. L’odeur du pain chaud ou des oignons frits qui vient du bout de la rue suffit à me pousser à chercher d’où elle provient, comme si mon nez connaissait un chemin secret que j’ignore. Et si j’aperçois un morceau de pain sur la table, mes yeux se précipitent vers lui avant même que ma main ne puisse l’atteindre.
Quand je suis heureux, je ne sais pas trop ce qui m’arrive. Mes pieds s’emballent, mes mains s’agitent, ma voix monte, et les mots jaillissent de ma bouche si vite que parfois je ris avant même de savoir pourquoi je ris.
Même quand je vais acheter des vêtements pour l’école, mes yeux se transforment en petits ressorts. Ils bondissent d’une chemise à l’autre, des pantalons aux chaussures, et parfois ils s’arrêtent sur quelque chose qui me plaît vraiment, et mon cœur bondit avec eux. Puis je me souviens qu’il n’y a assez d’argent que pour une seule chose, et mon cœur se met à osciller entre la chemise, les chaussures et le pantalon jusqu’à ce que nous en choisissions finalement une seule.
L’argent lui-même est doté d’étranges ressorts. Il peut rester tranquillement dans une poche pendant des jours, mais dès que l’on entre dans un magasin, une pièce s’en échappe, puis une autre, et avant même de repartir, une troisième a disparu.
Même les portes ont des ressorts : on les ouvre et elles se referment d’elles-mêmes. Un stylo qui tombe par terre peut rebondir une ou deux fois avant de s’immobiliser. Une balle ne sait pas rester en place lorsqu’elle trouve le bon endroit où rebondir.
Plus je remarque ces choses, plus je découvre un nouveau ressort caché au cœur de quelque chose d’ordinaire autour de moi. C’est peut-être pour cela que les choses ne restent jamais exactement telles qu’elles sont.
Parfois, il suffit d’une légère pression pour qu’elles bondissent soudain ailleurs. Et parfois, je me demande : où est le ressort qui me fait bondir ?
Les chapeaux de mon père
J’ai toujours connu mon père chauve… Je n’ai même pas pu trouver une seule vieille photo de lui avec une chevelure abondante. Et pourtant, il était beau — et d’une certaine manière un peu effrayant — avec ce crâne chauve.
Je posais souvent ma paume dessus et je riais. Il riait aussi, puis disait : « Laisse ma tête tranquille, mon garçon. » Mais mon père s’est mis à adorer les chapeaux. Il ne les enlevait jamais, sauf quand il allait se coucher.
Il a un chapeau pour faire les courses. Quand il le met, mon père change un peu. Il se promène dans la maison comme s’il se rendait quelque part très loin. Il transporte des choses d’un endroit à l’autre, répare tout ce qui est cassé, achète tout ce qui manque, et rentre à la maison les mains pleines de sacs.
Ce chapeau me fait le voir comme un agriculteur pendant la récolte des olives, même si je ne l’ai jamais vu porter une échelle jusqu’à un olivier.
Et puis il y a le chapeau noir. Quand il le porte, j’ai l’impression qu’il est un athlète. Il marche vite, puis de plus en plus vite, comme s’il ne voulait pas être en retard pour quelque chose qui l’attend au bout de la rue. Parfois, j’ai l’impression qu’il ne marche pas du tout… J’ai l’impression qu’il court vers le ciel.
Il a un autre chapeau qui transforme mon père en facteur. Il ne porte ni sac ni lettres affranchies, mais il part et revient toute la journée, nous apportant des choses que nous ne pouvons pas voir. Un morceau de pain. Des médicaments. De bonnes nouvelles. Le rire de ma mère. Un vieux livre.
Et parfois, il apporte un petit rêve qu’il ne sait pas où mettre, alors il le laisse parmi nous. Je crois que mon père est un facteur entre nous et les choses que nous souhaitons.
Et puis il y a le chapeau coloré. C’est le plus étrange de tous ses chapeaux. Dès que mon père le met, le soir commence. Non pas parce que le soleil se couche, mais parce que mon père se met à raconter des histoires. Ma sœur s’assoit à côté de lui, et je m’assois là où je peux voir clairement son visage.
Puis les histoires commencent, et après cela, la cuisine commence. Avec ce chapeau, mon père sait faire pleurer les oignons avant nous, et transformer l’odeur de la nourriture en quelque chose qui ressemble à une histoire. Nous mangeons et rions.
Puis l’histoire retourne à la cuisine, et la cuisine retourne à l’histoire.
Et il y a un chapeau qu’il ne porte que lorsqu’il va à la prière. Chaque fois que je le vois sur sa tête, j’ai l’impression que mon père est devenu comme mon grand-père. La même façon de se tenir. Le même calme. Même sa main, quand il la lève, me fait penser à celle de mon grand-père sortant d’une vieille photo.
Parfois, je fixe ce chapeau pendant un long moment et je me demande : est-ce que mon père a hérité de ce chapeau de mon grand-père ? Ou bien a-t-il hérité d’autre chose de lui — quelque chose que je ne peux pas voir ?
Mais mon père ne me répond jamais. Peut-être ne m’entend-il pas. Ou peut-être sait-il que certaines choses n’ont pas besoin de réponse.
Et quand la nuit tombe, tous les chapeaux commencent à disparaître. Le chapeau de courses. Le chapeau noir. Le chapeau coloré. Le chapeau de prière. Un à un, mon père les range. Puis il va se coucher.
Je lui demandais souvent : « Pourquoi enlèves-tu ton chapeau avant de dormir ? » Il répondait : « Parce que le sommeil n’aime pas les chapeaux. »
En grandissant, j’ai compris que le monde du sommeil avait ses propres règles. Là-bas, on n’a pas besoin d’un chapeau pour travailler, ni d’un chapeau pour courir, ni d’un chapeau pour raconter des histoires, ni même d’un chapeau qui nous fasse ressembler à nos grands-pères.
Dans le sommeil… mon père redevient chauve. Et c’est quand il est comme ça que j’aime le plus mon père.
Auteur : Hani al-Salmy
* Hani Al-Salmi est un écrivain palestinien originaire de la bande de Gaza. Il a publié plus de vingt romans et contes pour enfants et a reçu des prix littéraires dans tout le monde arabe.Al-Salmi vit toujours à Gaza, où lui et sa famille continuent de subir les réalités de la guerre, du déplacement et du siège.
Septembre 2026 – Facebook – Traduction : Chronique de Palestine – Éléa Asselineau

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