Les 70 ans de la Nakba, la conférence IARPP de 2019 en Israël et les actions en protestation

"L'esprit des Palestiniens est plus fort que n'importe quel mur !"
Elizabeth Berger, Rebecca Fadil, Samah Jabr & Christine Schmidt Les récents massacres à Gaza n’ont fait que renforcer l’héritage de la Nakba comme un arc d’atrocités permanent plutôt qu’un seul événement de 70 ans, isolé dans le temps.

Résister à la Nakba en tant que réalité historique et contemporaine est donc un défi de taille pour nous en tant que cliniciens de la santé mentale et en tant qu’êtres humains.

Néanmoins, nous aimons croire que notre trousse professionnelle à outils nous prépare spécialement à ce travail dans une certaine mesure, en tant qu’étudiants de la motivation qui accordent une grande importance à des réalités attestées; et plus encore, en tant que professionnelles de la santé qui s’engagent à défendre le bien-être du public et tentent de parler au nom des victimes, de ceux dont on interdit la parole et des opprimés.

Bien que cette mission soit très difficile en ce qui concerne la Palestine, nous considérons que l’appel au Boycott, au Désinvestissement et aux Sanctions (BDS) de la société civile palestinienne offre de puissantes voies de résistance non violentes, suscitant un intérêt et un engagement croissants à l’échelle internationale. Nous rapportons ici des actions de protestation qui ont été lancées récemment en parallèle avec le mouvement BDS qui agit dans le même sens.

En décembre 2017, le Conseil d’administration de l’Association internationale de psychanalyse relationnelle et de psychothérapie (IARPP) a révélé son intention de tenir sa réunion annuelle de 2019 en Israël. Nous, soussignées, avons envoyé une lettre par courrier électronique au Conseil pour lui demander de reconsidérer ce choix de lieu, citant la politique israélienne de violation des droits de l’homme et l’extrême difficulté rencontrée par les cliniciens palestiniens pour assister à une telle réunion.

Le Conseil a rapidement refusé, affirmant que notre requête « étouffait le débat ». Nous avons ensuite obtenu l’aide du Réseau de santé mentale UK-Palestine et de la Jewish Voice for Peace pour rééditer notre lettre sous forme de pétition qui a été signée (situation d’avril 2018) par plus de 1300 professionnels de la santé mentale dans le monde.

Loin de clore le débat, l’action de protestation a ouvert la porte à un vigoureux débat tant au sein des membres de l’IARPP qu’en de nombreux autres lieux. L’action de protestation a fait l’objet de nombreuses déclarations de soutien telles que celle du groupe directeur du Réseau de santé mentale Royaume-Uni-Palestine et publiée par Alice Rothchild MD du Conseil consultatif de Jewish Voice for Peace–Health Advisory Council.

Fait important, 24 professionnels de la santé mentale palestiniens qui sont citoyens d’Israël ont rédigé une déclaration en appui de la pétition et 34 professionnels de la santé mentale membres de l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme Psychoactive (dont 11 sont également membres de l’IARPP) ont publié une déclaration séparée en appui à la pétition de protestation.

Parfois, les parcours suivis par ces groupes et qui ont conduit à ces déclarations étaient très pénibles. Dans certains cas, ceux qui soutenaient la protestation étaient sous l’intimidation de ceux qui défendaient la position officielle israélienne, et des menaces étaient proférées pour faire taire les voix de ceux qui résistaient, exigeant ainsi un grand courage de la part de ceux qui prenaient la parole.

Nous avons été heureuses de constater que la protestation a rassemblé non seulement des signatures mais aussi de nombreux bénévoles désireux d’organiser leurs propres communautés dans une action coordonnée. La pétition et d’autres documents et lettres ont été traduits en plusieurs langues et des groupes de travailleurs de la santé mentale d’autres pays ont exprimé leur intérêt à former leurs propres réseaux locaux en faveur de la Palestine.

En outre, une attention considérable a été accordée à la conférence internationale de 2018 que l’IARPP organise à New York, stimulant un large éventail de réactions de protestation. Certains participants aux présentations programmées ont choisi de retirer leur participation; une table-ronde n’a pas pu se dérouler. D’autres membres de l’IARPP ont écrit des lettres à l’IARPP expliquant leur retrait complet de l’organisation. Par contre, d’autres présentent à la réunion de New York des communications en appui à la Palestine.

Les soussignées ont organisé un forum alternatif de trois heures intitulé « Voices on Palestine », une session par et pour les travailleurs de la santé mentale sympathisants de la Palestine. Notre forum se tiendra à la mi-journée dans une salle de conférence du même hôtel que la réunion de l’IARPP et a été programmé pour éviter tout conflit avec un conférencier de l’IARPP. Nous invitons tous les travailleurs de la santé mentale intéressés à se joindre à nous. Le Conseil et les membres de l’IARPP ont également été invités à y participer, dans l’espoir de développer une véritable interaction avec eux.

Nous pouvons donc conclure que les initiatives de protestation de nature professionnelle ne font pas cesser le dialogue, comme on l’a souvent soutenu dans la critique des boycotts culturels et universitaires. Les initiatives de protestation ne font taire personne. Au contraire, le processus et le but de telles actions de protestation font surgir de manière créative des désaccords latents, et de façon à ce qu’ils puissent être discutés ouvertement. Bien que personne ne puisse parler au nom de ceux qui ont été réduits au silence, sauf ceux qui se sont tus, nous observons que les actions de protestation peuvent élargir le débat entre toutes les parties et approfondir l’engagement international. La résistance est donc elle-même un mode puissant de discussion, empêchant que les voix qui ont été réduites au silence ne restent à jamais inaudibles.

* Dr Berger est une pédopsychiatre de New York qui travaille avec des cliniciens en Palestine depuis de nombreuses années pour développer des programmes de formation en santé mentale. Elle est également consultante en planification politique et écrit des articles et contribue à des ouvrages sur le bien-être en Palestine, dans le monde académique comme pour le grand public. Elle est membre du comité directeur du USA-Palestine Mental Health Network.

* Rebecca Fadil, LCSW, a fréquenté l’Université de Tel Aviv pendant les années du processus d’Oslo et a fini par travailler pour un petit village sur la ligne verte. Fadil a travaillé à la Karen Horney Clinic, à l’Arab American Center de Brooklyn et au Council on Foreign Relations en tant qu’assistante spéciale du directeur du projet États-Unis/Moyen-Orient. Fadil est impliquée dans le Réseau Palestine-Israël de l’Association Épiscopale pour la Paix, Kairos USA, L’Arbre de Vie, et co-fondateur avec Liz et Christine, du USA Palestine Mental Health Network. Avec sa famille et ses amis vivant dans la diaspora, et des deux côtés de la ligne verte, les conséquences de la Nakba sont bien sûr devenues profondément personnelles pour elle. Fadil est psychothérapeute en pratique privée, et partage son temps entre Washington DC et Charlottesville, Virginie.

* Dr Jabr est une psychiatre et psychothérapeute basée à Jérusalem-Est. Elle a un rôle majeur dans l’analyse du domaine de la santé mentale en Palestine. Elle est consultante pour de nombreuses agences internationales et enseigne dans les facultés de plusieurs écoles de médecine. Elle est connue internationalement comme auteure prolifique et conférencière sur les droits de l’homme en Palestine.

* Christine Schmidt LCSW, CGP, est une psychothérapeute en pratique privée à Brooklyn, New York. Elle est également médiatrice et consultante en éducation. Elle a publié sur les dynamiques du racisme, avec un accent particulier sur l’impact de la couleur blanche. Elle fait partie du comité de direction du réseau USA-Palestine Mental Health Network.

24 avril 2018 – Psychoanalyticactivist.com – Traduction : Chronique de Palestine