Illustration : al-Mayadeen
Par Romana Rubeo
Ancien employé de Dell, Alex Mitov raconte à FloodGate comment Gaza a bouleversé sa vision du monde et l’a finalement conduit à rompre avec une entreprise qu’il considère comme complice.
Pendant quatre ans, Alex Mitov a travaillé au service client de Dell, un emploi qu’il avait été reconnaissant de décrocher, notamment après avoir éprouvé des difficultés à trouver du travail en tant que personne malvoyante.
Mais en septembre 2025, il était prêt à partir — non seulement de Dell, mais aussi d’un univers professionnel et politique qu’il avait fini par regarder sous un autre oeil.
Dans un nouvel épisode de FloodGate, une émission de Chronique de Palestine, Alex Mitov s’entretient avec le journaliste et analyste politique Robert Inlakesh de la prise de conscience qui l’a finalement conduit à démissionner publiquement du géant américain de la technologie et à dénoncer la complicité des grandes entreprises technologiques dans le génocide commis par Israël à Gaza.
Avant le 7 octobre 2023, Mitov se décrivait comme « plutôt apolitique ». Ce sont Gaza, le mouvement de protestation étudiant et ses recherches sur le rôle des institutions et des entreprises américaines qui ont progressivement remis en question sa vision du monde.
« Ce que j’ai surtout compris après l’intifada étudiante, c’est que je vivais dans un pays fondé sur des mensonges », confie-t-il à Inlakesh. « Toute ma vision du monde reposait sur des mensonges. »
Mitov a également transmis à Chronique de Palestine la lettre de démission qu’il a adressée à la direction de Dell le 15 septembre 2025. Destinée à Michael Dell et à l’équipe dirigeante de l’entreprise, elle précise que sa démission visait à ne plus mettre son travail au service d’une entreprise qu’il estimait être devenue complice des actions d’Israël à Gaza.
« Je ne trouve plus de sens à mon travail de support technique auprès des clients de Dell », écrit Mitov, ajoutant qu’il souhaitait « cesser de mettre mon travail au service de cette entreprise afin de ne plus faire partie de ceux qui se rendent complices ».
Cette lettre donne une dimension supplémentaire à son entretien pour FloodGate : son départ n’était pas simplement une décision personnelle de changer de carrière, mais un acte politique délibéré, qu’il souhaitait que la direction de Dell comprenne comme tel.
Gaza a bouleversé la vision du monde de Mitov
La transformation de Mitov n’a pas commencé avec Dell. Avant le 7 octobre, explique-t-il, il était « plutôt apolitique » et observait la politique avec une certaine distance. Au début de la guerre, il pensait également que l’offensive israélienne contre Gaza deviendrait « une crise politique comme une autre », avant de finir par disparaître des gros titres.
Le véritable tournant est survenu lors du soulèvement étudiant américain en soutien à la Palestine, en avril 2024.
« Lorsque l’intifada étudiante a éclaté et que la police a commencé à réprimer brutalement et violemment les manifestants sur les campus universitaires, ça a été le déclic qui m’a poussé à aller plus loin », se souvient Mitov.
Ce qui a suivi n’a pas été un simple changement d’opinion sur la Palestine, mais une remise en question profonde du système politique dans lequel il avait grandi.
« Je croyais sincèrement que les États-Unis étaient une démocratie qui apportait la liberté au monde », dit-il. Découvrir que ce en quoi il avait cru était faux a représenté, ajoute Mitov, « une rupture profonde ».
Sa volonté de quitter les États-Unis s’est encore renforcée lorsque l’administration Trump s’en est prise à des militants solidaires avec la Palestine, notamment Mahmoud Khalil et Rumeysa Ozturk. La détention d’Ozturk, raconte-t-il, a constitué son « point de non-retour ».
La découverte du rôle des Big Tech
Mitov ne prétend pas avoir eu un accès privilégié aux contrats militaires de Dell. Son poste concernait le service client et les demandes de garantie, et il reconnaît ne pas avoir eu connaissance de l’ensemble des relations et contrats de l’entreprise.
Ce qui l’a plutôt bouleversé, explique-t-il, a été de découvrir le rôle plus large joué par le secteur technologique américain.
« Quand j’ai découvert la complicité de Dell, j’étais déjà profondément sous le choc », raconte-t-il. « Mais ce qui m’a encore davantage choqué, c’est la complicité des Big Tech et le rôle essentiel qu’elles jouent en tant que secteur. »
Selon Mitov, son propre parcours montre comment des employés peuvent passer des années au sein de grandes entreprises technologiques sans nécessairement comprendre comment leur travail s’inscrit dans une infrastructure politique ou militaire beaucoup plus vaste.
« La plupart des employés des Big Tech ne savent peut-être pas à quoi leur travail contribue, directement ou même indirectement », estime-t-il, soulignant que l’accès à l’information au sein des entreprises dépend largement du poste occupé par chacun.
Pour Mitov, cette prise de conscience a transformé ce qui lui apparaissait autrefois comme un simple emploi dans le secteur technologique en une question morale : quelle responsabilité incombe à un salarié lorsqu’il estime que le système qui l’emploie contribue à l’injustice ?
Un acte de libération personnelle
Lorsque Mitov a découvert les informations faisant état de la complicité présumée de Dell, il envisageait déjà de partir. Mais organiser une mobilisation en interne n’était pas une option réaliste, explique-t-il à Inlakesh. Mitov travaillait à distance et n’était pas particulièrement proche de ses collègues. Il a donc décidé de partir publiquement, « selon mes propres conditions ».
La lettre de démission qu’il a partagée avec Chronique de Palestine montre à quel point il a voulu inscrire cette décision dans une démarche politique assumée.
« Je démissionne parce que, compte tenu de la complicité de Dell dans le génocide en cours à Gaza et dans l’apartheid israélien en Palestine, je ne trouve plus de sens à mon travail de support technique auprès des clients de Dell », écrit-il.
Il explique avoir décidé de « cesser de mettre mon travail au service de l’entreprise afin de ne plus faire partie de ceux qui se rendent complices ».
Mitov distingue néanmoins ses critiques envers l’entreprise de son expérience avec les personnes avec lesquelles il a travaillé. Il remercie Dell de l’avoir employé alors que, en tant que personne malvoyante, il avait essuyé des refus ailleurs.
Il décrit également ses supérieurs directs comme « excellents, professionnels, respectueux » et attentifs à ses besoins. Mais, écrit-il, la position de Dell sur Israël aura finalement coûté à l’entreprise le respect de Mitov et, avec lui, son service en tant qu’employé.
Dans sa lettre, Mitov évoque également ce qu’il décrit comme les liens matériels de Dell avec Israël, notamment un contrat de 150 millions de dollars qui aurait porté sur des serveurs et des services destinés à l’armée israélienne, ainsi que des informations selon lesquelles le système « Lavender » de l’armée israélienne fonctionnerait sur du matériel Dell.
Il appelle Dell à rompre ses liens avec Israël et affirme que l’entreprise a la responsabilité de ne fournir aucun soutien matériel ou technologique à des atrocités.
Selon Mitov, la réponse de l’entreprise a été le silence.
« Rien. Pas un mot de la direction, ni de mes collègues, rien », raconte-t-il à FloodGate.
Mais sur le plan personnel, la portée de cette décision a été immense.
« Le jour où j’ai envoyé cette lettre, j’avais l’impression de voler », se souvient Mitov. « J’étais enfin libre. Comme si mon âme n’était plus accablée. »
Hind Rajab a rendu la question morale impossible à ignorer
Vers la fin de l’entretien, Inlakesh demande à Mitov de revenir sur une histoire palestinienne qu’il avait précédemment décrite comme particulièrement marquante : celle de Hind Rajab, six ans.
Mitov raconte avoir entendu à plusieurs reprises les enregistrements liés au meurtre de Hind et à l’attaque contre les membres de sa famille. Pour lui, cette histoire a fait tomber ce qui subsistait d’abstraction dans les discussions sur Gaza.
« C’était comme si je réalisais enfin : voilà qui sont vraiment ces gens », raconte-t-il.
Cette expérience l’a également contraint à réfléchir à ce que sa propre réaction face au génocide signifiait, au-delà de Gaza elle-même.
« Je veux m’assurer que, quoi que je fasse pour le reste de ma vie, je sois exactement l’inverse », affirme Mitov, ajoutant qu’il souhaite pouvoir dire : « Je m’y suis opposé — pas seulement à ce génocide, mais à toutes les formes d’injustice dans le monde, dans la mesure de mes capacités. »
Le chemin politique parcouru par Mitov est peut-être l’élément le plus marquant de son histoire. Avant le 7 octobre, dit-il, il connaissait à peine la question palestinienne et ne comprenait pas vraiment ce qu’était un génocide.
« Et me voilà aujourd’hui », clôture-t-il.
Pour Inlakesh, c’est précisément ce qui rend ces récits importants. De nombreuses personnes, estime-t-il, traversent un processus similaire à mesure qu’elles en apprennent davantage sur Israël, sur la Palestine et sur les institutions politiques auxquelles elles accordaient autrefois leur confiance.
Auteur : Romana Rubeo
* Editrice du site internet Palestine Chronicle, Romana Rubeo est traductrice freelance et vit en Italie. Elle est titulaire d’une maîtrise en langues et littératures étrangères et spécialisée en traduction audiovisuelle et journalistique. Ses centre d'intérêt sont principalement la politique et la géopolitique.Suivez ses comptes Facebook et Twitter.
26 août 2026 – The Palestine Chronicle – Traduction : Palestine Chronicle

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