En mémoire du Président Mohammad Morsi

Photo : Archives
Le Président égyptien Mohamed Morsi lors de son procès le 7 décembre 2014 au Caire. Mohammed Morsi a été le premier Président élu démocratiquement en Égypte - Photo : Archives
Abdel Bari AtwanLe défunt président égyptien Mohammad Morsi a été victime d’une injustice flagrante.

J’avoue que j’aimais et restais attaché à Muhammad Morsi, ancien et unique président égyptien élu démocratiquement. J’ai été choqué d’apprendre lundi soir qu’il s’était effondré et était mort dans une salle d’audience, vêtu de l’uniforme bleu des prisonniers, après avoir présenté une défense de 20 minutes au cours de laquelle il a dénoncé toutes les charges retenues contre lui comme étant des « fabrications » concoctées par ses ennemis politiques et le ministère public.

J’ai rencontré le président Morsi à deux reprises. La première fois, c’était en septembre 2012 à Ankara, où j’avais été invité à assister à la conférence annuelle du parti au pouvoir, Justice et Développement. La seconde a eu lieu le 3 juin 2013 au Palais Ittihadiya au Caire, environ un mois avant sa destitution.

La première fois, j’étais assis à la cafétéria de l’hôtel Marriot, dans la capitale turque, où moi-même et un très grand nombre d’autres clients séjournions. Le plus célèbre d’entre eux était Morsi, et Recep Tayyip Erdogan, qui venait tout juste de terminer son second mandat de Premier ministre turc, lui avait réservé un accueil de premier ordre. Soudain, il y a eu une agitation dans le hall et le président égyptien est apparu entouré d’un groupe d’assistants et de gardes du corps. Nos regards se sont croisés et il changea de direction et se dirigea vers moi en souriant. Il m’embrassa et, en plaisantant, me reprocha de ne pas m’être rendu en Égypte pour le féliciter d’avoir remporté l’élection présidentielle. Il m’a emmené dans l’ascenseur avec sa suite pour une brève conversation. Il se préparait à rentrer au Caire car il ne passait que quelques heures à Ankara.

Le Président Morsi m’a de nouveau demandé pourquoi je n’avais pas visité le Caire et j’ai répondu que la réponse était simple : son prédécesseur, Hosni Moubarak, m’avait fait l’honneur de m’accorder une place de choix sur la liste noire des personnes interdites d’entrée en Égypte. Il a ri et m’a assuré que la liste serait effacée. Il déclara aussi qu’il m’invitait à me rendre en Égypte, que j’avais de nombreux admirateurs et que je devais considérer son pays comme mon propre pays et qu’il n’y aurait désormais plus de liste noire. L’Égypte entrait dans une nouvelle ère, dit-il, et était maintenant un endroit différent. Je le remerciai et pris mon congé avec l’espoir de le revoir en Égypte.

Je pris un peu de temps avant de répondre à l’invitation, car l’Égypte était constamment en bouleversement. À peine une manifestation avait-elle pris fin qu’une autre avait commencé. Mais au début du mois de juin, j’ai décidé de me rendre au Caire, qui regorgeait de visiteurs du monde entier et qui vivait une renaissance des médias sans précédent. D’innombrables émissions de télévision témoignaient d’un degré d’ouverture et de liberté d’expression que ni l’Égypte ni aucun autre pays arabe n’avaient connu auparavant.

J’ai dit à mon ami Hassanein Kroum – le responsable du bureau d’al-Qods al-Arabi au Caire, que je voulais rencontrer le président Morsi à sa propre invitation. Il pâlit et n’apprécia pas la demande. Ancien partisan de Nasser, il n’aimait pas les Frères musulmans et ne s’en cachait pas. Mais il a réponduqu’il contacterait le bureau du président et transmettrait ma demande. Dans l’heure qui suivit, il apprit que le président nous attendrait au Palais Ittihadiya le lendemain à midi.

Hassanein a refusé de m’y accompagner. Vous irez seul, a-t-il déclaré, insistant sur le fait qu’il ne reconnaissait pas le président et qu’il n’avait aucun désir de le rencontrer. Il a réaffirmé son opposition aux Frères Musulmans et a plaisanté en me disant : »vous êtes les bienvenus pour eux. »

J’ai été conduit au palais présidentiel dans une voiture envoyée conformément au protocole. Je n’ai pas été fouillé lors de mon entrée, si ce n’est en passant à travers un détecteur de métal, accompagné d’un assistant. Un homme très bien vêtu, portant une mallette remplie de documents, m’a reçu. Il s’est présenté comme étant le général Murad Muwafi, chef du département des renseignements généraux et successeur du tristement célèbre Omar Suleiman. Il m’a adressé un salut égyptien typiquement joyeux, et j’ai répondu en plaisantant que j’avais une faveur à lui demander: que ses collaborateurs ne me fassent pas passer des moments difficiles à l’aéroport lorsque je repartirai. Il a ri et m’a assuré que personne ne m’ennuierait.

Le bureau du président Morsi était très modestement meublé. Je me suis assis sur un canapé en face de lui, en présence de son chef de bureau, le docteur Yaser Ali, et nous avons parlé pendant environ une heure. Il était amical et aimable, comme la grande majorité des Égyptiens ordinaires. Il a parlé de ses aspirations à réformer l’économie, à réindustrialiser le pays et à le rendre autonome, en particulier dans la production alimentaire. Il a déclaré qu’il souhaitait subventionner les agriculteurs égyptiens pour produire du grain afin de réduire la dépendance du pays à l’égard du blé américain importé à bas prix, et a évoqué diverses autres questions.

Dès que j’ai quitté le palais Ittihadiya, mon téléphone portable a commencé à sonner à plusieurs reprises. Je ne réponds pas aux appels de numéros que je ne reconnais pas, et je les ai donc ignorés. Puis un collègue de Londres a appelé pour indiquer que le général Abdelaziz Seifeddin, membre du conseil militaire et chef de l’organisation d’industrialisation militaire, avait tenté de prendre contact avec moi et voulait que je le rappelle. En effet, c’était lui l’appelant anonyme. Ce soir-là, il m’a invité à dîner avec un groupe de ses collègues au club des officiers à Héliopolis. L’une des personnes présentes devait être le général Abdelfattah As-Sisi, mais on m’a dit qu’il avait été convoqué par Morsi à une réunion d’urgence sur la « crise » du barrage Renaissance, en Éthiopie. Je suis parti pour Londres le lendemain et je ne suis plus retourné depuis dans la capitale égyptienne, où j’ai passé les meilleures années de ma vie d’étudiant à l’université et qui occupe une place particulière dans mon cœur.

Le général Seifeddin et ses collègues étaient amicaux, courtois et hospitaliers. Je me souviens que le seul autre civil présent était l’ancien ministre de l’Information, M. Usama Haikal. Mais au cours de la conversation, j’ai compris que des plans étaient concoctés pour destituer Morsi et qu’ils étaient à un stade avancé.

Je n’ai jamais été partisan des Frères musulmans. Mais je persiste à croire que le président Morsi, comme beaucoup de ses collègues, a été soumis à une injustice flagrante en étant emprisonné, traîné et humilié devant les tribunaux, tandis que les personnes qui ont pillé le pays, persécuté et commis des crimes contre son peuple sont en liberté. Il a fait de son mieux, il a commis des erreurs mais fait aussi des choses justes. Je suis en désaccord avec beaucoup de ses politiques, mais il n’a jamais mérité les durs et cruels traitements auxquels il a été soumis, qui violent toutes les normes de la justice et des droits de l’homme.

Je suis bien conscient que cela va déplaire à beaucoup de monde. Cela pourrait bien faire en sorte que je reste définitivement sur cette liste noire des voyageurs interdits de visite en Égypte. Mais la vérité doit être dite.

A1 * Abdel Bari Atwan est le rédacteur en chef du journal numérique Rai al-Yaoum. Il est l’auteur de L’histoire secrète d’al-Qaïda, de ses mémoires, A Country of Words, et d’Al-Qaida : la nouvelle génération. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @abdelbariatwan

Articles du même auteur.

18 juin 2019 – Raï al-Yaoum – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah