« La justice est indivisible » : remettre la Palestine au centre du discours musulman en Occident

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Times Square, New York, en juillet 2014, lors de la brutale attaque militaire israélienne sur Gaza - Photo : via AMP

Par Ramzy Baroud

C’était il y a près de vingt ans, lors d’une conférence musulmane à Washington D.C., que j’ai entendu l’argument désolant selon lequel la Palestine ne devrait pas être un sujet central dans les objectifs politiques et musulmans américains.

Ce point, qui a surpris beaucoup de monde, a été énoncé par un jeune universitaire américain musulman d’origine pakistanaise, dont le nom n’est pas important pour la suite de mon propos.

Ce qui m’a rassuré, cependant, c’est que presque tous les participants à la réunion ont secoué la tête en signe de désaccord. Le jeune universitaire était clairement un paria intellectuel. Il était clair que les musulmans, du moins les participants à cette conférence en particulier, n’abandonneront pas de sitôt leur exigence de la liberté pour le peuple palestinien.

Quelques mois plus tard, les attentats du 11 septembre ont eu lieu, ouvrant une boîte de Pandore de violence, de racisme, d’orientalisme et d’islamophobie, dont les conséquences se feront encore sentir pendant des années.

Une partie moins discutée de la guerre américaine contre l’Islam et les musulmans au cours des vingt dernières années est la tentative systématique et organisée d’anéantir la société musulmane américaine. On peut bien sûr en dire autant du sentiment anti-musulman qui a fleuri en Europe pendant les guerres occidentales contre l’Afghanistan et l’Irak, et d’autres pays musulmans.

Depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, les musulmans américains se sont vus contraints de faire des choix pénibles pour éviter la diabolisation des médias et la persécution du gouvernement.

Certains ont choisi de suivre la ligne dominante, pour se transformer en défenseurs des puissances coloniales et sans scrupules qui se sont déchaînées contre les musulmans partout dans le monde – tuant, torturant, emprisonnant et punissant sans aucun égard pour le droit international que l’Occident lui-même avait façonné après la Seconde Guerre mondiale.

Hamza Yusuf, officiellement connu sous le nom de Mark Hanson, était et reste peut-être le meilleur exemple de ce que l’on appelle le « musulman de compagnie« , ainsi qu’il est devenu célèbre en raison de sa collaboration avec le régime de George W. Bush pendant les guerres génocidaires en Irak et en Afghanistan.

Des personnalités comme Yusuf sont devenues extrêmement importantes pour les projets américains et occidentaux dans les pays musulmans, car elles représentaient l’amalgame idéal entre l’ « informateur de souche » – un musulman soi-disant savant, bien qu’il soit lui-même blanc – et l’orientaliste typique – l’érudit occidental à qui l’on peut faire confiance pour déchiffrer et disséquer l’ « Orient » musulman de l’Occident colonialiste.

Selon le journal The Guardian, Yusuf a déclaré un jour à des dissidents politiques musulmans : « Si vous détestez l’Occident, émigrez dans un pays musulman », affichant ainsi le même sentiment raciste que les chauvinistes d’extrême droite adressent souvent à tous ceux qui osent remettre en question les politiques gouvernementales en matière de guerre, d’immigration ou autre.

Ce sentiment a été repris à son cmpte par le président américain Donald Trump lorsqu’il a tweeté en juillet dernier : « En Amérique, si vous détestez notre pays, vous êtes libre de partir ».

Selon l’infinie « sagesse » de Yusuf et Trump, on ne peut gagner le droit d’être un citoyen à part entière que si l’on abandonne complètement son droit d’afficher son désaccord avec les politiques de son gouvernement.

Dans la honteuse pensée de Yusuf, il s’ensuit également qu’un musulman ne peut jamais vraiment être un citoyen permanent dans aucun régime politique occidental, un sentiment partagé par les mouvements néofascistes qui sévissent actuellement en Europe.

Il n’est donc pas surprenant que lorsque le secrétaire d’État américain – et fanatique antimusulman bien connu – Mike Pompeo, a annoncé la création de la Commission des droits inaliénables – une autre plateforme pour les préjugés politiques et religieux visant les ennemis de Trump dans le monde – Yusuf a immédiatement été choisi pour être membre de cette commission.

Le problème, cependant, est plus important qu’un seul orientaliste. Il est devenu évident que les terribles conséquences du 11 septembre – les guerres sanglantes qui ont suivi, et le contrecoup tragique mais prévisible du militantisme anti-occidental aux États-Unis, en Europe et ailleurs – ont, malheureusement, réduit à néant le discours musulman dominant dans les pays occidentaux, en particulier aux États-Unis.

Il était une fois, chaque vendredi, des centaines d’imams dans les mosquées américaines qui rappelaient à tous la solidarité avec la Palestine, le Cachemire, l’Afghanistan, la Tchétchénie, etc. L’argent était collecté pour diverses organisations qui apportaient une aide aux victimes des guerres dans le monde musulman. En fait, l’unité autour de la Palestine semblait rassembler des millions de musulmans malgré leurs cultures et classes très différentes, et même leurs propres interprétations de l’Islam lui-même.

L’issue du 11 septembre, à savoir la « guerre contre le terrorisme », a changé tout cela, imposant un nouveau paradigme et un choix radical aux communautés musulmanes de tout le pays.

La fermeture de la Fondation de Terre Sainte, en raison de son soutien aux Palestiniens et aux autres victimes de la violence israélienne, n’était que la partie émergée de l’iceberg. Les comptes de nombreuses organisations caritatives et organisations musulmanes ont été vidés de leur substance, tandis que des centaines, voire des milliers d’intellectuels musulmans bien formés et au franc-parler ont été détenus, déportés, licenciés ou contraints au silence par d’autres moyens.

Malheureusement, c’était l’aube d’une nouvelle ère tragique où des intellectuels musulmans détestés, égoïstes et opportunistes – et à vendre – régnaient en maîtres.

C’est grâce à cette bande compromettante que les gouvernements occidentaux ont réussi à élaborer leur propre version du « bon musulman » – divinophobe et libre-penseur – et à l’opposer au musulman convaincu, ce dernier injustement mais sans cesse considéré comme un sympathisant des terroristes.

Ces vingt dernières années, j’ai eu le malheur de connaître ou d’apprendre l’existence de nombre de ces « bons musulmans », qui sont si prompts à se faire remarquer lors de fausses conférences de « dialogue interconfessionnel », jouant avec verve le rôle du musulman bien élevé chaque fois qu’on leur demande.

Pour cette étrange race de musulmans, la Palestine est un obstacle, et le Cachemire est une terre oubliée, désolée, car leur mission n’est pas de défendre les opprimés. Au contraire, ils sont souvent utilisés comme des intermédiaires qui transmettent les diktats officiels des gouvernements, des États et de leurs diverses institutions à leurs concitoyens musulmans. En d’autres termes, ils deviennent les musulmans « officiels », dont les objectifs ne sont pas ceux de leur propre communauté – aider à mobiliser, organiser pour défendre les intérêts d’autres groupes marginalisés tout en construisant la solidarité – mais, comme dans le cas de Yusuf, sont d’adopter le programme de Trump lui-même.

Le problème de ces charlatans spirituels est qu’ils alimentent l’idée erronée selon laquelle les musulmans ne peuvent être que des valets de la pègre ou des terroristes potentiels ; que les musulmans doivent être soumis ou qu’ils deviennent un danger pour la société ; et que les musulmans ne peuvent pas faire partie d’un collectif plus large de dissidents politiques qui prônent la justice et l’égalité dans leur propre société, et dans le monde entier.

Actuellement, dans de nombreuses mosquées aux États-Unis, la Palestine, le Cachemire, l’Afghanistan et d’autres lieux de grande et perpétuelle injustice sont à peine mentionnés. Nombreux sont ceux qui évitent même de défendre des causes politiques et de s’engager dans des actions à grande échelle au sein de leur propre communauté. Peut-être craignent-ils que cela ne les place dans le collimateur du FBI ou des agences locales d’application de la loi…

Mais, qu’est-ce que l’Islam sans justice ?

Dans un verset du Coran (5:8), Dieu dit : « O vous qui avez cru, tenez ferme pour Dieu, soyez témoins de la justice, et ne laissez pas la haine d’un peuple vous empêcher d’être juste. Soyez justes ; cela est plus proche de la justice ».

L’accent mis sur la justice et la construction de communautés et de nations qui défendent ce qui est juste est au cœur des valeurs islamiques, et Mark Hansen ni aucun autre musulman autoproclamé ne peut changer cela.

Quant aux gouvernements qui ne cessent de caricaturer les musulmans et l’Islam pour les rendre conformes à ses objectifs, ils ne se rendent pas service non plus, car une société forte repose sur la liberté des individus et des groupes d’agir dans un cadre légal et démocratique, avec pour objectif primordial de faire progresser les intérêts de la nation tout entière.

La liberté pour la Palestine, le Cachemire, l’Afghanistan, ainsi que les droits des minorités, la justice sociale, l’égalité des sexes et des races, vont tous de pair. Aucun défenseur sincère de la justice, érudit qui se respecte et, il va sans dire, vrai musulman, ne serait en désaccord avec l’idée que la justice est indivisible, une doctrine morale qui définit l’Islam et les musulmans depuis quinze siècles.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

4 mai 2010 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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