Robert Fisk était un esprit libre, et c’est pourquoi il irritait tant gouvernements et médias

Photo : via The Independent
Robert Fisk - Photo : via The Independent

Par Patrick Cockburn

Il avait compris qu’en période de guerre, les gens qui veulent s’entretuer n’hésitent pas à raconter des mensonges les uns sur les autres, et sur les journalistes qui cherchent la vérité.

Robert Fisk et moi avons souvent discuté des avantages et des inconvénients de rédiger des réponses à toutes les attaques personnelles truffées de mensonges avérés que nous subissions. Il est difficile de résister à la tentation de réfuter ces mensonges, mais nous sommes arrivés à la conclusion que c’était un piège, car les meilleurs arguments ne pourront jamais contrebalancer la publicité qu’on donne au mensonge en le réfutant.

Nous savions aussi que les menteurs n’allaient ni s’excuser, ni faire profil bas si leur mensonge ou leur désinformation étaient mis en lumière, mais qu’ils allaient simplement remplacer une série de mensonges par une autre. L’efficacité de ce dédain effronté pour la vérité est démontrée quotidiennement par Donald Trump qui a failli être réélu malgré ses mensonges.

Robert, qui est mort le 30 octobre, a fait des reportages sur les guerres et les guerres civiles au Moyen-Orient et ailleurs pendant près d’un demi-siècle. Il a compris que les gens qui cherchent à s’entre-tuer n’hésitent pas à mentir les uns sur les autres, et sur tous ceux, notamment les journalistes, qui rapportent des informations qui ne les arrangent pas – surtout si elles sont vraies.

Il était courant d’être traité de pion de Saddam Hussein en 2003 si l’on disait, comme Robert le faisait souvent, que l’invasion anglo-américaine de l’Irak se terminerait mal. Des accusations similaires ont été proférées contre tous ceux qui ont décrit le conflit syrien après 2011 comme une véritable guerre civile, l’opposition arabe armée comme étant principalement composée de djihadistes ou qui ont suggéré que Bachar al-Assad resterait probablement au pouvoir étant donné l’équilibre des forces en présence.

Les gouvernements et leurs soutiens n’aiment pas être contredits et font de leur mieux pour discréditer ceux qui osent le faire. Robert le savait très bien et il a écrit qu’ « il fallait considérer les armées en guerre – tout comme leurs gouvernements – avec un certain degré de scepticisme, voire de cynisme. Les armées et les milices ne valent pas mieux les unes que les autres ». En tant que journaliste, il a travaillé à partir de ce constat réaliste. Cela ne voulait pas dire qu’il croyait qu’il n’y avait pas de bonnes personnes, mais pour lui, elles se trouvaient presque toujours parmi les victimes et non parmi les agresseurs.

Robert était obsédé par la recherche de la vérité. Il voulait savoir ce qui se passait réellement et il s’entêtait, même lorsque ce qu’il écrivait était contredit ou ignoré par d’autres journalistes. C’est sans doute cette indépendance d’esprit qui a agacé tant de médias. Année après année, j’ai entendu les journalistes s’indigner d’un nouveau scoop de Robert en première page. Au début, je gardais le silence, en me disant que le feu de l’enfer n’est pas aussi implacable qu’un journaliste qui s’est fait damer le pion, comme cet ami américain, un journaliste connu, qui balayait ces médisances contre Robert, en disant qu’elles étaient « à 80% de l’envie »

Puis, lassé et irrité par ces propos venimeux, je me suis mis à demander à ceux qui les exprimaient de les justifier. Cela les mettait généralement mal à l’aise et ils me sortaient des ragots de troisième main, ou me disaient qu’ils étaient allés au même endroit que Robert et qu’ils n’avaient pas vu la même chose. Mais, lorsque j’approfondissais la question, il s’avérait généralement qu’ils n’avaient pas été aussi près de la ligne de front que lui et qu’ils n’y étaient pas restés aussi longtemps que lui.

Aucun de ces ragots malveillants n’a grande importance ; ils entrent dans la catégorie des critiques biaisées que Robert et moi avions convenu d’ignorer. Certaines de ces médisances ont refait surface dans les nécrologies de Robert, bien qu’il soit globalement reconnu comme un grand journaliste et historien. En tout cas, il était le meilleur journaliste que j’ai jamais connu. Mais il y a certaines de ces nécrologies négatives que j’ai néanmoins trouvées intéressantes parce qu’elles sont le reflet d’une conception du journalisme qui s’oppose totalement à celle de Robert.

Pour lui, le bon journalisme se caractérisait par l’observation incessante et méticuleuse des événements, le refus de voir les conflits complexes en termes de noir et blanc, la capacité de garder un sens moral et de continuer à s’indigner de ce qui est vraiment mal. Le plus notable chez Robert est peut-être qu’il a toujours refusé de revenir sur ses affirmations lorsqu’elles étaient niées, dénoncées ou ignorées par les politiciens et les médias.

Il avait tout à fait raison à mes yeux, même si sa conception du journalisme était très différente de celle qui apparaît dans l’hommage funèbre de Robert publié par le Times, où il a travaillé pendant 17 ans, jusqu’à ce qu’il rejoigne The Independent en 1989. Cette nécrologie cite, comme exemple de son parti-pris en faveur des victimes, son reportage sur le massacre de plus de mille hommes, femmes et enfants palestiniens dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila à Beyrouth en 1982. Il y décrivait « un vieil homme en pyjama couché sur le dos dans la rue principale, sa canne inoffensive près de lui, deux femmes et un bébé abattus à côté d’un cheval mort ». Dans l’un des premiers récits de témoins oculaires de ce massacre hideux, il mentionne « les armées de mouches, l’odeur de la décomposition » des corps de femmes qui avaient été violées avant d’être tuées.

L’auteure de l’éloge funèbre conclut de manière surprenante : « La tragédie de Fisk est que cette expérience a changé sa façon de voir pour toujours », et elle ajoute que, lorsque Robert s’est rendu en Irlande du Nord comme correspondant en 1972 – l’année du « Bloody Sunday » au cours de laquelle treize civils ont été abattus par les Parachutistes à Derry – « il a été choqué, peut-être naïvement, par le traitement des manifestants par les soldats britanniques ». En fait, c’est l’indignation face à de tels massacres, dont le génocide arménien de 1915, qui a motivé le parti-pris de Robert en faveur des victimes, comme ce devrait être le cas de tous les journalistes.

Il est curieux – et déprimant – que des commentateurs continuent d’en vouloir à un journaliste parce qu’il a critiqué des politiques gouvernementales à l’époque où elles étaient mises en œuvre, alors même qu’elles sont aujourd’hui complètement discréditées. Les reportages de Robert sur l’Irak en 2003, qui critiquaient abondamment l’invasion, ont poussé, selon le Times qui semble considérer cela comme un argument de poids, le ministre britannique de la défense de l’époque, depuis complètement oublié, à dénoncer les reportages de Fisk et à le traiter de « marionnette du régime de Saddam Hussein ».

Robert a fait preuve d’un grand courage physique, et pas seulement à certains moments, mais pendant de longues périodes d’isolement et de danger, ce qui est beaucoup plus difficile. En temps de guerre, les audaces ponctuelles sont généralement bien perçues par la presse et l’opinion publique, mais l’endurance morale est beaucoup plus rare, et elle suscite souvent plus d’insultes que d’applaudissements de la part de ceux pour qui le monde se divise en deux : le diable et les anges. Ils se font un devoir de clouer au pilori le malheureux qui ose mettre en lumière les comportements rien moins qu’angéliques de ces derniers, en le traitant d’ami secret du diable.

Le vrai journalisme n’est pas compliqué, ce qui est très difficile, c’est de bien le faire. Son but est de recueillir des informations importantes le plus rapidement possible et, sans se laisser impressionner par les efforts déployés par les gouvernements, les armées et les médias pour les censurer, de les transmettre au public afin qu’il puisse mieux comprendre et évaluer ce qui se passe dans le monde qui l’entoure. C’est ce que Robert a fait, et il l’a fait mieux que quiconque.

Patrick Cockburn * Patrick Cockburn est un journaliste de The Independent spécialisé dans l’analyse de l’Irak, la Syrie et les guerres au Moyen-Orient. Il est l’auteur de Muqtada Al-Sadr, the Shia Revival, and the Struggle for Iraq et de Age of Jihad: Islamic State and the Great War for the Middle East.

14 novembre 2020 – The Independent – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet