La face sombre de la campagne de vaccinations en Israël

Photo : Fawzi Mahmoud, / The Palestine Chronicle
Des artistes palestiniens manifestent leur solidarité avec les prisonniers palestiniens qui ont contracté le coronavirus dans les prisons israéliennes - Photo : Fawzi Mahmoud / The Palestine Chronicle

Par Yara Hawari

Israël refuse de fournir le vaccin aux millions de Palestiniens sur lesquels il impose sa domination et son contrôle.

Le 19 décembre, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est fait administrer le vaccin Pfizer-BioNTech COVID-19 en direct à la télévision. Cela a marqué le coup d’envoi d’une campagne nationale de vaccination accélérée qui a permis à plus d’un million d’Israéliens, soit environ 12 % de la population du pays, de recevoir le vaccin en moins de deux semaines – le taux le plus élevé au monde.

De nombreux facteurs ont permis à Israël de se placer à la tête de la course mondiale à la vaccination.

Le fait d’être un pays relativement petit – tant par sa superficie que par sa population – a certainement contribué à cette réussite. Le fait de disposer d’un système national de santé numérisé, qui exige l’enregistrement de tous les citoyens, a également contribué à ce succès.

De plus, contrairement à d’autres États, le gouvernement israélien n’a pas hésité à recruter l’armée pour la distribution et l’administration du vaccin.

Ce déploiement rapide comporte également une dimension politique : Netanyahu lutte pour sa survie politique et un succès dans la course au vaccin pourrait faire pencher la balance en sa faveur lors des prochaines élections du mois de mars.

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Mais il y a un côté sombre à cette « success story du vaccin » en Israël : alors que ce dernier immunise ses citoyens contre le coronavirus à un rythme sans égal, le gouvernement israélien ne fait rien pour vacciner les millions de Palestiniens vivant sous son occupation militaire.

Par une cruelle ironie, des centaines de doses sur le point de dépasser les dates de péremption auraient été mises à la poubelle dans des cliniques israéliennes la semaine dernière, alors que des millions de Palestiniens se voient refuser le même vaccin.

En effet, alors que le déploiement du vaccin en Israël inclut les citoyens palestiniens d’Israël, il n’inclut pas les quelque cinq millions de Palestiniens vivant en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Depuis 1967, ces deux territoires palestiniens sont sous occupation militaire israélienne, Gaza subissant en plus un blocus rigoureux depuis 2007.

Entre autres choses, ce contrôle absolu a eu un effet direct et préjudiciable non seulement sur l’accès des Palestiniens aux soins de santé, mais aussi sur la qualité des soins délivrés en Cisjordanie et à Gaza.

L’occupation israélienne a laissé le système de santé palestinien sous-approvisionné, équipé d’installations médicales insuffisantes.

Depuis des années, plutôt que d’être autorisés à développer leur autosuffisance dans ce domaine, les Palestiniens vivant dans les territoires occupés se sont vus obliger de compter sur une aide extérieure pour répondre à leurs besoins les plus fondamentaux en matière de soins.

Ainsi, lorsque COVID-19 a frappé, les autorités palestiniennes n’étaient pas en mesure de faire appliquer des stratégies efficaces de contrôle de la pandémie, ou de se procurer les médicaments et vaccins nécessaires pour protéger les Palestiniens.

L’Autorité palestinienne (AP) doit encore fournir une quantité suffisante de vaccins pour immuniser la population palestinienne contre COVID-19. Et en raison de sa situation financière catastrophique, elle aura besoin d’une aide extérieure importante pour effectuer tout achat important.

Plusieurs responsables de l’AP ont mentionné la possibilité de bénéficier du programme COVAX, dirigé par l’OMS et qui a pour but de fournir des vaccins COVID-19 aux pays les plus pauvres. Mais il est probable que cela prendra beaucoup de temps, les vaccins destinés à COVAX n’ayant pas encore obtenu l’approbation « d’utilisation d’urgence » de l’OMS, condition préalable pour que la distribution puisse débuter.

Début décembre, l’Autorité palestinienne a déclaré avoir conclu un accord avec la Russie pour recevoir dans les semaines à venir quelque quatre millions de doses de son vaccin Spoutnik V. Mais les responsables russes ont récemment fait savoir à l’Autorité palestinienne qu’ils ne disposaient pas encore de suffisamment de produits pour répondre aux commandes venues de l’extérieur du pays.

Tout cela n’aurait pas eu d’importance si Israël avait respecté ses obligations légales, morales et humanitaires de vacciner les Palestiniens vivant sous son occupation militaire.

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Les responsables israéliens tentent de se soustraire à leur responsabilité en affirmant que l’AP n’a pas encore demandé à Israël de l’aider à se procurer le vaccin et que, selon les accords d’Oslo qui n’ont jamais été totalement mis en œuvre, tous les programmes de vaccination en Cisjordanie devraient être sous la responsabilité de l’AP.

Pourtant, cela ne tient pas compte du fait que l’article 56 de la quatrième Convention de Genève prévoit spécifiquement qu’un occupant a le devoir de veiller « à l’adoption et à l’application des mesures prophylactiques et préventives nécessaires pour combattre la propagation des maladies contagieuses et des épidémies ».

En d’autres termes, le régime israélien a l’obligation légale de se procurer une quantité suffisante de vaccins COVID-19 pour les Palestiniens vivant sous son occupation militaire.

De plus, le droit israélien et international interdit à Israël de distribuer à Gaza et en Cisjordanie un vaccin qu’il n’a pas validé pour sa propre population. Ainsi, Israël n’est pas seulement responsable de la vaccination des Palestiniens vivant dans les territoires occupés, mais il a également l’obligation légale de s’assurer que les vaccins que ceux-ci devront recevoir répondent aux critères d’approbation du système de santé israélien.

Cependant, depuis le début de cette urgence mondiale sans précédent en matière de santé publique, Israël a non seulement refusé de respecter ses obligations légales pourtant clairement définies envers le peuple palestinien, mais il a également créé une fausse image dans laquelle il collaborait avec l’AP pour vaincre la pandémie.

En mars de l’année dernière, par exemple, lorsqu’il a « autorisé » l’entrée de fournitures et d’équipements médicaux à Gaza, Israël a reçu des félicitations de la part de l’ONU pour sa « coopération » avec les Palestiniens dans le cadre de la lutte contre le coronavirus.

En effet, le régime israélien, qui a démoli à lui seul les capacités du système de santé palestinien par son occupation militaire de plusieurs décennies, a été félicité pour avoir permis le transport à Gaza de quelques fournitures médicales venant d’organisations internationales. Ceci, en dépit de la responsabilité qui lui incombe de fournir lui-même ces fournitures en vertu du droit international en tant que puissance occupante.

Donner l’impression qu’Israël aide de bonne foi les Palestiniens à lutter contre le virus tout en les maintenant sous occupation, a été un succès remarquable de la machine de propagande israélienne. Mais ce n’est pas surprenant si l’on considère qu’Israël a trop souvent dissimulé la violence de son régime grâce à sa machine propagandiste, et depuis des décennies.

En effet, Israël est souvent loué par la communauté internationale et les médias pour avoir permis à certains patients palestiniens de Gaza de recevoir un traitement dans les hôpitaux de Tel-Aviv. Cependant, dans ces récits « à l’eau de rose », la véritable raison pour laquelle les Palestiniens doivent se rendre en Israël pour recevoir un traitement est rarement mentionnée : le siège militaire paralysant et implacable qui empêche les hôpitaux gazaouis d’obtenir les équipements et les médicaments nécessaires pour traiter eux-mêmes ces patients.

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Il ne fait aucun doute que chaque fois que l’AP réussira à obtenir un stock de vaccins, cette avancée sera une fois de plus présentée à la communauté internationale comme un signe de « grande coordination » entre les Israéliens et les Palestiniens. En réalité, pour fournir les vaccins aux Palestiniens vivant dans les territoires occupés, l’AP devra se plier aux conditions du régime israélien, qui maintient un contrôle total de tout ce qui entre et sort de Cisjordanie et de Gaza.

Et si les Israéliens « autorisent » la livraison de vaccins aux Palestiniens, ils seront probablement félicités par de nombreux membres de la communauté internationale pour leur « coopération » et leur « coordination » avec les Palestiniens.

Les Palestiniens, bien évidemment, ne sont pas les seuls à avoir été de fait écartés de la course aux vaccins avant même qu’elle ne commence. La plupart des pays du Sud ont aussi placés en marge de la course, et la majeure partie des doses de vaccin disponibles à court terme est affectée aux pays riches qui ont les moyens de payer et l’influence politique pour se les procurer.

Mais l’occupation militaire israélienne et son contrôle sans égal sur la population palestinienne rendent le défi auquel sont confrontées les autorités de Cisjordanie et de Gaza particulièrement redoutable.

Des espaces comme les territoires occupés, où l’infrastructure sanitaire est largement insuffisante et où il est difficile de respecter une distance sociale minimale ou de fortes exigences d’hygiène, devraient être prioritaires dans les plans de vaccination. Et pourtant, en raison des structures d’oppression qui prévalent, ce ne sera pas le cas.

Alors que le monde considère avec admiration le programme accéléré de vaccination d’Israël, il ne doit pas ignorer le tableau dans son ensemble : le fait que le régime israélien refuse de fournir le vaccin aux millions de personnes sur lesquelles il exerce un pouvoir absolu.

* Yara Hawari est Senior Palestine Policy Fellow d’Al-Shabaka. Elle a obtenu son doctorat en politique du Moyen-Orient à l’Université d’Exeter, où elle a enseigné en premier cycle et est chercheur honoraire. En plus de son travail universitaire axé sur les études autochtones et l’histoire orale, elle est également une commentatrice politique écrivant régulièrement pour divers médias, notamment The Guardian, Foreign Policy et Al Jazeera. Son compte Twitter.

11 janvier 2021 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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