L’expulsion « silencieuse » des Palestiniens de Jérusalem

Photo: Courtoisie : Salah Hammouri - via Al-Jazeera
Salah Hammouri, avocat et militant, a vu son statut de résident pour Jérusalem-Est menacé par les autorités israéliennes d'occupation - Photo: Courtoisie : Salah Hammouri - via Al-Jazeera

Par Ibrahim Husseini

En imposant un statut fragile de résident à Jérusalem-Est, Israël a réussi à déraciner plus de 14 200 Palestiniens.

Jérusalem [Al-Qods] sous occupation – Alors que de plus en plus de pays arabes normalisent leurs relations avec Israël, ce dernier poursuit une politique de « transfert silencieux » – un système complexe qui vise les Palestiniens de Jérusalem-Est occupée en leur retirant leur droit de résidence, en les déplaçant par des démolitions de maisons, en les empêchant d’obtenir des permis de construire et en leur imposant des taxes élevées.

La chercheuse palestinienne Manosur Manasra note qu’Israël a lancé cette politique de transfert contre les Palestiniens de Jérusalem-Est presque immédiatement après la guerre de 1967 et l’occupation de la partie orientale de la ville qui s’en est suivie.

Cette politique se poursuit encore aujourd’hui avec l’objectif de prendre un contrôle total de Jérusalem-Est.

Dès 1968, l’expropriation de terres pour les colonies juives s’est poursuivie autour de Jérusalem-Est et au cœur des quartiers palestiniens tels que les quartiers musulmans et chrétiens de la vieille ville et, au-delà, à Sheikh Jarrah, Silwan, Ras al-Amoud et Abu Tur.

Après la guerre de juin 1967, Israël a appliqué la loi israélienne à Jérusalem-Est et a attribué aux Palestiniens le statut de « résident permanent ». Cependant, dans les faits, ce statut est fragile. B’tselem, le centre d’information israélien sur les droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés, décrit ce statut comme étant « accordé aux ressortissants étrangers qui souhaitent résider en Israël », sauf que les Palestiniens sont les autochtones.

Les Palestiniens de Jérusalem-Est n’ont pas droit à la citoyenneté israélienne automatique et l’Autorité palestinienne (AP) ne leur délivre pas de passeport palestinien. Ils peuvent généralement obtenir des documents de voyage jordaniens et israéliens temporaires.

En accordant un fragile statut de résidence aux Palestiniens de Jérusalem-Est, Israël a réussi à révoquer puis à déraciner plus de 14 200 Palestiniens de Jérusalem-Est depuis 1967. Ces mesures sont menées en parallèle avec une pratique violente de démolition de maisons.

Les démolitions de maisons en Cisjordanie n’ont pas cessé malgré la pandémie de coronavirus.

Selon les Nations unies, le nombre de personnes expulsées a presque quadruplé entre janvier et août 2020, et le nombre de structures visées par des démolitions ou des confiscations a augmenté de 55% par rapport à l’année précédente.

A Jérusalem-Est, 24 structures ont été démolies le mois dernier, dont la moitié par leurs propriétaires eux-mêmes suite à l’émission d’ordres de démolition par la municipalité de Jérusalem.

Le statut de « résidence permanente » est maintenu aussi longtemps que les Palestiniens maintiennent une présence physique dans la ville. Cependant, dans certains cas, les autorités israéliennes retirent le statut de résident aux Palestiniens de Jérusalem-Est par mesure de rétorsion parce que ce sont des opposants politiques. La poursuite par Israël des militants palestiniens est étendue et n’épargne aucune organisation.

Le cas le plus récent est celui de Salah Hamouri, avocat et militant de 35 ans. Arye Deri, le ministre de l’intérieur israélien, affirme que Salah est membre du Front de libération de la Palestine (FPLP). Israël a mis le groupe hors la loi et veut chasser Hamouri de son pays.

Dans certains cas, les autorités israéliennes annulent les permis de séjour des conjoints des militants politiques en guise de sanction. Shadi Mtoor, un membre du Fatah de Jérusalem-Est, se bat actuellement devant les tribunaux israéliens pour que sa femme conserve sa résidence à Jérusalem-Est. Elle est originaire de Cisjordanie.

En 2010, Israël a révoqué la résidence à Jérusalem de quatre membres importants du Hamas – dont trois ont été élus au Parlement palestinien en 2006 et un a été ministre – au motif qu’ils représentent un danger pour l’État d’occupation. Trois d’entre eux vivent actuellement à Ramallah et un autre est en détention administrative. Une audience devant la Haute Cour israélienne est prévue le 26 octobre.

Dans certains cas, Israël ne délivre pas de carte de séjour pour un enfant dont le père est originaire de Jérusalem et la mère de Cisjordanie.

Le droit international condamne explicitement le transfert forcé de civils.

« En fin de compte, notre décision est de rester dans cette ville », dit Hamouri.

Début septembre, il a été convoqué par la police israélienne et informé de l’intention du ministre de l’intérieur israélien de lui retirer son droit de résidence à Jérusalem.

« On m’a dit que je constituais un danger pour l’État et que j’appartenais au Front populaire pour la libération de la Palestine », explique Hamouri.

Citoyen français, Hamouri est né à Jérusalem d’un père palestinien et d’une mère française. En 2017, la famille a été divisée lorsqu’Israël a interdit à sa femme, Elsa, qui est également une ressortissante française et à l’époque enceinte, d’entrer dans le pays. La raison serait basée sur un dossier secret dont Israël disposerait.

Hamouri s’attend à ce qu’Israël l’expulse vers la France après que sa résidence ait été officiellement révoquée. Le gouvernement français, en réponse, a publié une déclaration demandant à Israël de permettre à Hamouri de continuer à résider à Jérusalem. « M. Salah Hamouri doit pouvoir mener une vie normale à Jérusalem où il est né et où il réside », a-t-il déclaré.

Le ministère israélien des affaires étrangères prétend que M. Hamouri est un « agent de haut rang » d’une organisation [prétendument] terroriste et qu’il continue à se livrer à des « activités hostiles » contre l’État d’Israël.

Une campagne de solidarité réclamant le droit pour Hamouri de conserver sa résidence à Jérusalem est en cours en France, et les diplomates français à Jérusalem négocient actuellement avec les responsables israéliens afin d’obtenir qu’ils reviennent sur leur décision. Salah a l’intention de contester l’affaire par un recours devant un tribunal.

Hamouri a passé plus de huit ans dans les prisons israéliennes, sur différentes périodes. En 2011, au terme d’une peine de sept ans de prison, il a été libéré dans le cadre d’un accord d’échange de prisonniers entre le Hamas et l’occupant israélien (connu sous le nom d’accord Shalit).

Sahar Francis, directeur de l’association de soutien aux prisonniers et des droits de l’homme connue sous le nom d’Addameer, a déclaré à Al Jazeera que « l’annulation de la résidence est illégale selon le droit international ».

« L’État d’occupation n’a pas le droit d’annuler le séjour des personnes protégées en vertu de la quatrième Convention de Genève. Cela s’appelle un transfert forcé et le transfert forcé est interdit », a déclaré Sahar Francis.

Le FPLP s’est d’abord opposé aux Accords d’Oslo de 1993, mais en est venu à accepter la solution des deux États. Cependant, en 2010, il a demandé à l’OLP de mettre fin aux négociations avec Israël et a affirmé que seule une solution à un seul État pour les Palestiniens et les Juifs est possible.

« Je vois un horizon très sombre », dit Khaled Abu Arafeh, 59 ans, ancien ministre de l’AP.

« Israël veut profiter au maximum des récents développements locaux et régionaux sur la normalisation et le résultat sera l’expulsion des habitants de la Cisjordanie et la remise en cause de la position des Palestiniens de 1948 [autochtones Palestiniens vivant en Israël] », ajoute-t-il.

Abu Arafeh a été ministre des affaires de Jérusalem entre mars 2006 et mars 2007 dans le gouvernement d’Ismail Haniyeh, formé après que le Hamas a remporté la majorité des sièges aux élections législatives de 2006.

Deux mois après la formation du gouvernement palestinien, la police israélienne a notifié à trois membres du Conseil législatif palestinien (CLP) et au ministre Abu Arafeh, tous originaires de Jérusalem, qu’ils avaient 30 jours pour quitter leur poste ou que leur statut de résident serait révoqué.

La menace de la police israélienne a été rejetée et les quatre membres du CLP sont allés devant les tribunaux pour contester l’ultimatum du ministère de l’intérieur.

Le 29 juin 2006, la police israélienne a mené une vaste campagne d’enlèvements qui a visé 45 membres du Conseil législatif palestinien nouvellement élus et 10 ministres du cabinet. Les membres du CLP de Jérusalem Muhammad Abu Teir, Muhammad Totah, Ahmad Atoun et Abu Arafeh ont été parmi les personnes kidnappées. Israël les a accusés d’appartenir à la liste « réforme et changement », qui était affiliée au mouvement islamique du Hamas [résistance islamique].

Abu Arafeh a été condamné à 27 mois de prison et a été libéré en septembre 2008. Abu Teir et Totah ont été condamnés à des peines plus longues et n’ont été libérés qu’en mai 2010.

Photo : via Al-Jazeera
[de g. à d.] Muhammad Totah, Ahmad Atoun et Khaled Abu Arafeh en 2010 alors qu’ils étaient réfugiés dans le bâtiment du CICR à Jérusalem-Est – Photo : via Al-Jazeera

Le 1er juin 2010, la police israélienne a convoqué à nouveau les mêmes personnes. Cette fois-ci, elles ont reçu l’ordre de remettre leurs papiers d’identité de Jérusalem et se sont vues accorder un délai d’un mois pour quitter Jérusalem.

Alors que le délai était sur le point d’expirer, la police israélienne a arrêté Abu Teir.

Abu Arafeh, Atoun et Totah, pressentant une arrestation imminente, se sont réfugiés dans le bâtiment du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est. Leur séjour a duré 19 mois ; ils ont vécu sous une tente à l’intérieur des locaux. La police israélienne a finalement pris d’assaut le bâtiment et a kidnappé les trois hommes.

Ils ont été accusés d’appartenir à un « groupe terroriste » et d’occuper des postes de haut niveau au sein du mouvement Hamas, ainsi que d’incitation à la haine contre l’État d’Israël. Ils ont été condamnés à deux ans de prison. A leur libération, ils se sont établis à Ramallah.

« Loin d’al-Qods, je me sens loin, très loin », a déploré Abu Arafeh à propos de sa situation.

La famille d’Abu Arafeh continue de résider à Jérusalem-Est. « Je vis à Ramallah et eux à al-Qods », a déclaré Abu Arafeh à Al Jazeera. « Ils me rendent visite tous les week-ends, puis ils rentrent chez eux. »

Atoun est actuellement en détention administrative, sa quatrième depuis 2014.

En 2018, la Haute Cour israélienne a jugé que la décision du ministère de l’intérieur de lui retirer son statut de résident était illégale car il n’y avait pas de lois pour la soutenir. Cependant, elle a donné au ministère de l’intérieur six mois pour se rendre à la Knesset afin de promulguer une loi. La Knesset a donc adopté une loi qui permet la révocation des résidences pour les personnes qui sont jugées « non loyales » envers l’État d’Israël.

Les quatre Palestiniens n’ont à ce jour aucun papier d’identité qui leur permettrait de franchir les barrages militaires israéliens en Cisjordanie. Le seul document qu’ils ont pu obtenir est un permis de conduire de l’Autorité Palestinienne, mais seulement après l’approbation de l’armée israélienne.

Comme ils n’ont pas de papiers d’identité, ils s’aventurent rarement en dehors de Ramallah par crainte d’être arrêtés à un point de contrôle israélien.

Les quatre ont fait appel de la décision de la Haute Cour et ont exigé qu’Israël leur fournisse une autre résidence pour leur permettre de vivre légalement en Cisjordanie. Une audience est prévue pour le 26 octobre, mais Abu Arafeh ne s’attend pas à une décision.

« Nous n’attendons pas de décision ; les autorités d’occupation utilisent le temps contre nous », a-t-il déclaré.

Une femme palestinienne qui a demandé à être identifiée comme JA, âgée de 24 ans, est née dans la ville de Bethléem en Cisjordanie. Son père est originaire de Jérusalem-Est et détient une carte d’identité de Jérusalem. Mais sa mère est originaire de Bethléem et détient une carte d’identité délivrée par l’Autorité palestinienne.

Le ministère israélien de l’intérieur a rejeté toutes les demandes de délivrance d’une carte d’identité à JA parce qu’elle est née en Cisjordanie. L’AP n’a pas non plus fourni de carte d’identité parce que son père est titulaire d’une carte d’identité de Jérusalem.

Elle n’a donc actuellement aucun document. Cette situation a causé à JA d’interminables problèmes pour s’inscrire dans les écoles, trouver un emploi, ouvrir des comptes bancaires et autres nécessités habituelles. Elle n’a jamais voyagé.

JA poursuit maintenant le ministère israélien de l’intérieur pour obtenir un permis de séjour légal.

27 septembre 2020 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine