L’État français s’obstine à nier son racisme et ses violences policières

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Lors des manifestations des Gilets Jaunes, la police française - se comportant comme une véritable bande armée et couverte par les plus instances de l’État - n'a eu quasiment aucune retenue dans les violences exercées contre les manifestants - Photo : Archives

Par Rokhaya Diallo

En France, la lutte se poursuit pour briser le mur de déni et d’indifférence de l’État français face au racisme et à la brutalité de sa police.

« George Floyd et mon petit frère sont morts exactement de la même façon. » Ce sont les mots d’Assa Traore, dont le frère, Adama, est mort alors qu’il était aux mains de la police française dans la banlieue parisienne en juillet 2016.

Traore, un Français noir de 24 ans, a été appréhendé par trois gendarmes à la suite d’un litige concernant un contrôle d’identité. Il a perdu connaissance dans leur véhicule et est décédé dans un commissariat de police voisin. Il était toujours menotté à l’arrivée des secours. L’un des trois agents qui l’ont arrêté a déclaré aux enquêteurs qu’Adama avait été coincé avec leur poids à tous les trois après son arrestation.

Depuis sa mort, les membres de la famille de Traore se battent pour que justice soit rendue. Ils ont lancé des pétitions, organisé des manifestations et commandé des autopsies privées pour découvrir ce qui a provoqué la mort par asphyxie d’un jeune homme en parfaite santé quelques heures après son arrestation pour une affaire sans importance.

Malgré leurs efforts, ils n’ont toutefois obtenu aucune réponse satisfaisante de la part des autorités.

Le mois dernier, les experts médicaux français ont une nouvelle fois disculpé les trois policiers, rejetant un rapport médical commandé par la famille du jeune homme qui disait qu’il était mort par asphyxie. Aucun des agents qui l’ont arrêté n’a jamais été inculpé pour sa mort. Ils sont toujours employés par la même force de police. Certains membres de leur brigade ont même reçu des félicitations pour le rôle qu’ils ont joué dans la répression des manifestations qui ont suivi la mort de Traore.

Le meurtre brutal de George Floyd aux mains de la police de Minneapolis, et les protestations généralisées qui ont suivi, ont ramené l’attention sur la mort de Traore et ont renouvelé les appels à l’État français pour qu’il s’attaque au racisme et à la brutalité au sein des forces de police.

Lorsque le comité Justice et Vérité pour Adama a demandé aux gens de descendre dans les rues de Paris pour protester contre les brutalités policières racistes en France et dans le monde entier – et pour demander une nouvelle fois justice pour Adama Traore – 23 000 personnes (60 000 selon les organisateurs du rassemblement) ont répondu à leur appel.

« Aujourd’hui, nous ne parlons pas seulement du combat de la famille Traore. C’est le combat de tous. Quand nous nous battons pour George Floyd, nous nous battons pour Adama Traore », a déclaré la soeur d’Adama lors de la manifestation du 2 juin.

« Ce qui se passe aux États-Unis est un écho de ce qui se passe en France », a-t-elle ajouté.

Cette marche historique – la plus grande manifestation de ce type dans l’histoire récente du pays – a clairement démontré qu’une grande partie de la société française souhaite que les forces de sécurité rendent des comptes pour leurs actions et politiques violentes et discriminatoires. Néanmoins, l’État français a répondu à cet appel croissant à l’action par l’hostilité et le déni.

Les autorités ont non seulement essayé d’interdire la manifestation en raison de la pandémie du coronavirus, mais elles ont également exprimé leur sympathie pour la « douleur » que les policiers doivent ressentir à la suite des accusations et des protestations.

Dans une lettre adressée aux 27 500 agents de la force publique travaillant à Paris, le chef de la police de la ville, Didier Lallement, écrit qu’il compatit à la « douleur » que doivent ressentir les agents face aux « accusations de violence et de racisme, répétées sans cesse par les réseaux sociaux et certains groupes d’activistes ». La police de Paris « n’est ni violente, ni raciste : elle agit dans le cadre du droit à la liberté pour tous », a-t-il ajouté.

La lettre de M. Lallement a suscité colère et controverse, mais elle n’est en aucun cas une réponse incohérente des autorités aux accusations de racisme institutionnalisé et de brutalité policière en France.

Quelques jours seulement avant l’assassinat de George Floyd, l’actrice et chanteuse franco-algérienne Camelia Jordana avait publiquement condamné les brutalités policières racistes dans le pays.

Lors d’un talk-show sur France 2, l’actrice de 27 ans a déclaré : « Je parle des hommes et des femmes qui vont travailler tous les matins en banlieue et qui se font massacrer pour nulle autre raison que leur couleur de peau, c’est un fait. » Et d’ajouter : « Aujourd’hui, j’ai les cheveux défrisés, quand j’ai les cheveux frisés, je ne me sens pas en sécurité face à un flic en France. Vraiment. Vraiment. »

Pour beaucoup en France, et en particulier pour les minorités visibles, les paroles de Jordana n’étaient qu’une constatation de fait. Mais pour les autorités françaises, il s’agissait d’une attaque contre le cœur même de la République française.

Alors que les syndicats de police de tout le pays appelaient l’État à engager des poursuites contre Jordana, lauréat du prix César, pour diffamation à l’encontre des forces de police, le ministre de l’intérieur Christophe Castaner s’est joint à la polémique et a déclaré : « la liberté du débat public ne permet pas de dire tout et n’importe quoi ». « Ce qu’elle a dit est faux et injuste », a-t-il ajouté, « nous ne permettrons pas que l’honneur de la République soit terni de cette manière ».

L’affirmation de la ministre selon laquelle « tout et n’importe quoi ne peut être dit publiquement en France » est une attaque inattendue contre la liberté d’expression dans un pays qui est fier de son engagement séculaire en faveur de la liberté d’expression. Mais les mots de Castaner n’ont surpris personne qui connaît les efforts soutenus de l’État français pour faire taire toute personnalité publique qui oserait remettre en question l’idée mensongère selon laquelle les forces de sécurité françaises traitent tous les citoyens du pays de la même manière. Pas plus tard qu’en mars 2019, le président Macron avait déclaré aux Français : « ne parlez pas de répression ou de violence policière ; de telles paroles sont inacceptables dans un État de droit ».

Il est cependant établi depuis longtemps, grâce à d’innombrables documents de recherche, aux statistiques de l’État et aux expériences bien documentées des communautés minoritaires, que les populations non blanches et/ou à faibles revenus en France font l’objet d’une attention policière et de violences disproportionnées.

En 1999, le « pays des droits de l’homme » est devenu le premier État de l’Union européenne à être condamné pour torture par la Cour européenne des droits de l’homme, basée à Strasbourg, pour les violences et les abus sexuels infligés à un jeune homme en garde à vue. La victime, Ahmed Selmouni, était un citoyen français d’origine nord-africaine.

En 2012, Human Rights Watch a fait valoir dans un rapport de 55 pages que « la police française utilise des pouvoirs trop étendus pour procéder à des contrôles d’identité injustifiés et abusifs sur des jeunes hommes et des garçons noirs et arabes ».

« Les jeunes issus de minorités, y compris les enfants de 13 ans, sont soumis à des contrôles fréquents impliquant de longs interrogatoires, des fouilles corporelles intrusives et la fouille de leurs effets personnels », a ajouté le groupe international de défense des droits. « Ces arrêts arbitraires peuvent avoir lieu même en l’absence de toute indication de méfait ».

En 2015, la Cour d’appel de Paris a sanctionné l’État français pour avoir permis aux forces de sécurité de procéder à des contrôles d’identité arbitraires sur des citoyens, sur la seule base de leurs caractéristiques physiques. L’État a demandé à la Cour de cassation d’annuler le jugement et, selon les documents officiels obtenus et publiés par Mediapart, il a fait valoir que les forces de police effectuent légitimement un nombre disproportionné de contrôles d’identité sur les hommes noirs et arabes parce qu’ils sont « plus susceptibles d’être étrangers et donc sans papiers ».

Cependant, malgré les efforts de l’État pour légitimer les actions racistes des forces de sécurité, la Cour de cassation a confirmé la condamnation, soulignant le fait que les contrôles d’identité fondés sur la couleur de la peau sont une réalité quotidienne en France, régulièrement condamnée par les institutions internationales, européennes et nationales.

L’ACAT, une ONG anti-torture, a quant à elle constaté dans son enquête sur l’usage de la force par les forces de l’ordre en France que les « minorités visibles » constituent « une proportion significative des victimes … notamment … en ce qui concerne les décès ».

En 2016, le Comité des Nations unies contre la torture a également critiqué la France pour « l’usage excessif de la force par les fonctionnaires de police qui, dans certains cas, a entraîné des blessures graves ou des décès ».

Au cours des derniers mois, de nombreuses autres pratiques discriminatoires et violentes des policiers français ont été rendues publiques.

En avril, StreetPress a révélé l’existence d’un groupe privé sur Facebook qui compte 8 000 membres, dans lequel des policiers partageaient régulièrement des contenus sexistes et racistes, et se moquaient des victimes de violences policières.

En mai, le Défenseur des droits, l’autorité administrative chargée de la lutte contre les discriminations en France, a publié un rapport accablant accusant la police de Paris de « discrimination systématique » à l’encontre des jeunes issus des minorités.

La semaine dernière encore, Mediapart a révélé qu’un policier noir avait dénoncé certains de ses collègues à leurs supérieurs en décembre dernier pour avoir participé à un groupe WhatsApp dans lequel des messages racistes, suprématistes blancs, sexistes et homophobes étaient partagés. Cinq mois plus tard, tous les policiers accusés seraient toujours en fonction.

Les actions discriminatoires et violentes de la police française constituent une longue liste. Les forces de sécurité françaises n’utilisent peut-être pas les armes à feu aussi largement et ouvertement que leurs homologues américains, mais cette retenue sur la puissance de feu les empêche rarement d’infliger des violences mortelles aux membres des communautés minoritaires.

En France, la plupart des décès en garde à vue de ces dernières années ont été causés par l’obstruction des voies respiratoires des suspects. En 2007, Lamine Dieng est mort par asphyxie dans un fourgon de police. En 2008, Hakim Ajimi a perdu la vie après que deux policiers l’aient étranglé et lui aient comprimé la poitrine. En 2015, Amadou Koume est mort par asphyxie après avoir été arrêté dans un bar. Un an plus tard, Adama Traore est mort sous le poids de trois gendarmes. Tous les défunts avaient une chose en commun, autre que la façon dont ils sont morts : un nom à consonance arabe ou africaine.

Le 8 juin, à la suite des manifestations « Justice pour Adama » à Paris, le gouvernement français a finalement annoncé que la police ne pourra plus utiliser d’étranglement lors des arrestations.

Le ministre de l’intérieur Castaner a déclaré que l’utilisation d’étrangleurs était une « méthode dangereuse » et qu’elle ne serait plus enseignée dans le cadre de la formation de la police.

Contredisant sa récente affirmation selon laquelle la déclaration de Camelia Jordana sur les brutalités policières en France était « fausse et injuste », il a également affirmé qu’il entend maintenant les « appels contre la haine » dans son pays. « Le racisme n’a pas sa place dans notre société, pas dans notre République », a-t-il ajouté, le plus sérieusement du monde …

L’apparente volte-face du gouvernement concernant l’utilisation des étranglements prouve que la colère et les protestations généralisées de l’opinion publique peuvent réussir à briser le mur de déni et d’indifférence de l’État français face aux brutalités policières dans le pays.

Toutefois, ce n’est qu’un début.

Les militants, les ONG, les institutions internationales et les tribunaux présentent depuis longtemps à l’État français de nombreuses preuves des méfaits de ses forces de police. Le fait qu’il ait refusé d’agir, et même nié l’existence d’un problème, pendant tant d’années indique qu’il ne se contente pas de se reposer sur ses lauriers, mais qu’il soutient tacitement la violence que les forces de sécurité françaises infligent aux communautés minoritaires.

De plus, les tentatives permanentes de l’État de faire taire les personnalités publiques comme Jordana qui osent parler des abus dont sont victimes les Noirs et les Bruns aux mains des policiers français, et les affirmations répétées selon lesquelles « le racisme n’a pas sa place en France » montrent qu’il n’est pas encore prêt à reconnaître la gravité du problème.

Pour mettre fin définitivement aux brutalités policières en France, rendre justice à l’Adama et garantir que tous les citoyens français soient traités selon les principes directeurs du pays, à savoir « la liberté, l’égalité, la fraternité », le combat doit se poursuivre.

* Rokhaya Diallo, journaliste, écrivain et cinéaste français, est largement reconnue pour son travail en faveur de l’égalité raciale, de genre et religieuse. Elle est animatrice à BET-France et a produit et/ou réalisé des documentaires, des émissions de télévision et de radio. Son compte Twitter.

11 juin 2020 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine