De la Palestine aux États-Unis, nous devons défendre le droit des peuples à respirer

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Manifestation anti-raciste aux États-Unis - 2016 - Photo : Archives

Par Samah Jabr

Les meurtres récents aux mains de la police devraient alimenter une lutte plus large contre le racisme et la violence politique.

Nous avons quitté la solidarité mondiale engendrée par la crise du Covid-19 pour revenir à notre état familier de désunion dans la lutte contre le pouvoir oppressif, la domination et les politiques fascistes.

Dans Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon explique la révolte en Indochine : « Ce n’est pas parce que le peuple Indo-Chinois a découvert une culture qui lui est propre qu’il est en révolte. C’est parce que ‘tout simplement’, il lui était devenu à plus d’un titre impossible de respirer ».

Dans son film Derrière les fronts (2017), la réalisatrice française Alexandra Dols utilise également la métaphore de l’étouffement pour évoquer l’expérience palestinienne sous occupation. En ouverture du film, elle me présente discutant avec un psychanalyste israélien qui me met au défi de prendre en compte les besoins israéliens. Je réponds : « Nous vivons dans une réalité où plus les Israéliens respirent, plus les Palestiniens étouffent. »

Tout au long du film, nous entendons des Palestiniens cherchant leur souffle : pendant les interrogatoires dans les prisons, au checkpoint de Qalandiya, et sous les bombardements à Gaza.

Il n’est pas étonnant que les cris de George Floyd « Je ne peux pas respirer » aient provoqué tant de réactions en Palestine. Floyd a prononcé ces mots alors qu’il était étouffé sous le genou d’un policier – sous le regard approbateur de ses collègues – une technique couramment appliquée aux Palestiniens.

En effet, Israël a développé une industrie florissante de formation de la police internationale à l’utilisation de ces techniques mortelles. L’identification pleine de compassion des Palestiniens à l’impossibilité pour Floyd de respirer n’est pas seulement due à l’étouffement en toute facilité d’un Noir par un policier blanc ; elle résonne également avec la technique israélienne du « no-touch », dans laquelle les gens sont suspendus dans des positions où le poids de leur propre corps leur inflige des douleurs et des dommages, les menant parfois jusqu’à la mort.

Racisme institutionnel

Aux États-Unis et en Palestine, de tels actes ne se limitent pas à un policier fou de la gâchette, ou à une victime en particulier. Ils sont le résultat d’une dynamique de groupe et du racisme institutionnel qui permettent depuis longtemps ce type de meurtre fondé sur l’ethnicité, la couleur de la peau ou l’appartenance à un groupe.

On peut citer comme exemple le récent assassinat à Jérusalem de Iyad al-Halak, un Palestinien atteint d’autisme. Il a été abattu et laissé sur le sol se vidant de son sang, malgré les efforts de sa soignante pour expliquer à la police israélienne qu’il était handicapé – et malgré ses cris de « Je suis avec elle ».

Environ deux semaines auparavant, un autre patient en psychiatrie, Mustafa Younis, avait été tué à l’hôpital où il était soigné. Après une violente confrontation avec les agents de sécurité, Younis avait été désarmé et allongé sur le sol ; il a ensuite été abattu de plusieurs balles, devant sa mère.

Nous pouvons apprendre deux choses de ces récents assassinats. Tout d’abord, tout comme le meurtre de Floyd, les meurtres de Palestiniens à motivation raciale sont monnaie courante – même si Israël se vante de normaliser ses relations avec les pays arabes.

Israël agit selon la devise qu’un « bon arabe est un arabe mort ». De nombreux Palestiniens ont été abattus de balles dans le dos ou dans le haut du corps, avec ensuite une mise en scène pour légitimer le meurtre. Il y a eu des accusations de couteaux déposés sur place et autres « preuves » pour compromettre les jeunes Palestiniens, ainsi que d’images de caméras dissimulées lorsqu’elles contredisent la version officielle.

Et deuxièmement, un contexte politique violent ne génère pas seulement des patients avec des troubles mentaux, mais il en fait aussi des victimes plus faciles. Je connais des personnes qui ont eu des problèmes psychiatriques et qui ont été tuées parce que leurs délires paranoïaques leur faisaient porter un couteau, ou parce que leurs capacités cognitives limitées leur faisaient sous-estimer les risques réels, ou parce que leur irritabilité les faisait se défendre lorsqu’ils étaient battus ou humiliés par des soldats.

La réaction aux terribles assassinats tels que ceux de Floyd, Younis et Halak ne doit pas se limiter à demander justice pour les victimes et leurs familles. Leur mort devrait contribuer à une lutte plus large contre le racisme, et contre la violence policière et politique.

Notre réponse doit englober une solidarité à plus grande échelle pour défendre le droit de respirer … pour toute l’humanité.

* Le Dr Samah Jabr est une psychiatre qui exerce à Jérusalem-Est et en Cisjordanie. Elle est actuellement responsable de l’Unité de santé mentale au sein du Ministère palestinien de la Santé. Elle a enseigné dans des universités palestiniennes et internationales. Le Dr Jabr est fréquemment consultante pour des organisations internationales en matière de développement de la santé mentale. Elle est également une femme écrivain prolifique. Son dernier livre paru en français : Derrière les fronts – Chroniques d’une psychiatre psychothérapeute palestinienne sous occupation.

15 juin 2020 – Middle East Eye – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

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