Talib Kweli explique pourquoi il a été désinvité du festival allemand Open source

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Le chanteur Talib Kweli - Photo : réseaux sociaux
Steve BramucciTalib Kweli s’est fait un nom en tant que rappeur éveillé. Il s’est toujours fait un devoir – depuis les premières mesures de Mos Def & Talib Kweli Are Black Star – de dire la vérité aux puissants, quelles qu’en soient les conséquences. Cela ne facilite pas vraiment la vie d’un artiste. Kweli est membre actif de mouvements politiques et sociaux et il est amené à défendre publiquement ses positions presque chaque jour.

Le rappeur/animateur aime ça. Il est bien implanté sur la scène culturelle et cela ne risque pas de changer. Mais cela engendre malgré tout quelques difficultés. La dernière en date est l’annulation récente d’une tournée allemande, qui devait débuter ce week-end avec le Festival Open Source de Düsseldorf. Kweli a été désinvité du festival parce qu’il a refusé de désavouer le mouvement palestinien BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions).

Quelques jours après l’annulation de sa participation au festival, des artistes et militants, de Boots Riley à Peter Gabriel, ont publié une lettre ouverte dans le Guardian :

« Nous ne pensons pas tous la même chose du BDS, mais nous sommes d’accord avec 240 universitaires juifs et israéliens qui ont récemment écrit que les trois principaux objectifs du BDS – la fin à l’occupation, la pleine égalité pour les citoyens arabes d’Israël et le droit au retour des réfugiés palestiniens – sont conformes au droit international ».

Dans les jours qui ont suivi, la décision du festival ainsi que ses conséquences ont suscité un grand débat sur la liberté d’expression, les objectifs du BDS et le prix à payer pour rester fidèle à ses idées. Uproxx parle de tout cela avec Kweli qui anime l’émission d’Uproxx, People’s Party :

Tu as pris une position très ferme sur la Palestine cette semaine quand tu as dit : « Écoutez, je ne désavouerai pas ce mouvement essentiellement palestinien qui milite pour le désinvestissement en Israël, tant que certaines revendications palestiniennes ne seront pas satisfaites ». Comment savais-tu que tu devais dire cela? Comment as-tu pris cette décision?

Ce n’est pas une décision que j’ai prise au hasard. Elle est basée sur mon expérience en tant qu’artiste et sur ce que j’ai appris en discutant avec des Palestiniens et des Israéliens. Je dois dire tout de suite que je ne suis pas membre du BDS. Je ne parle pas de BDS dans mon spectacle, je ne distribue pas de tracts BDS, je ne suis membre d’aucune des organisations qui soutiennent le BDS. J’ai compris ce qu’était le BDS il y a quelques années. Je devais aller me produire en Israël et j’ai été critiqué par des soutiens du BDS inquiets et furieux. Et j’ai discuté avec eux et… pour faire court, parce que c’est une assez longue histoire… des militants du BDS m’ont convaincu d’annuler mon concert en Israël.

Le concert que je devais donner en Israël était – j’étais payé 10 fois plus que d’habitude… et donc, tu comprends, j’ai accepté tout de suite d’y aller. Je ne savais pas qu’il y avait un boycott culturel d’Israël du même genre que le boycott culturel de l’Afrique du Sud dans les années 1980. Mes parents ont participé activement au boycott de l’Afrique du Sud, ils étaient très actifs dans le mouvement anti-apartheid. Je pense qu’on peut dire que ce qui arrive aux Palestiniens en Israël est un apartheid, mais, personnellement, j’évite d’utiliser le mot « apartheid ». Je pense que ça fait dérailler la conversation et on se met à se disputer pour savoir si c’est vraiment un apartheid au lieu de discuter du fond : c’est très mal ce qui se passe là-bas.

On peut se retrouver coincés dans la sémantique quand on fait référence à l’apartheid, à l’esclavage, aux camps de concentration, et ainsi de suite.

Exactement. Alors, j’essaie d’éviter ça. Pour en revenir à notre sujet, les membres du groupe de hip-hop palestinien DAM, qui habitent en Israël, m’ont expliqué qu’ils faisaient partie de mes fans et qu’ils aimeraient beaucoup assister à mon concert en Israël, mais qu’il fallait que je respecte le boycott. Comment aurais-je pu leur dire non? Tu comprends, comment pourrais-je dire à des Palestiniens qui vivent en Israël comme des citoyens de seconde zone, qui me disent qu’ils sont mes fans, qu’ils voudraient me voir mais qui me demandent de ne pas venir – comment pourrais-je leur dire : « Je vais venir quand même parce que ma musique est si puissante qu’elle va guérir le monde ».

Voilà ce qui s’est passé. Et donc j’ai dit : « D’accord, je respecterai le boycott. » Et comme tu sais, après, je me suis fait beaucoup troller sur Twitter. En ce moment, ce sont surtout les trolls de l’ADOS (American Descendants Of Slaves). Mais tu sais, j’ai été trollé par des gamers, des fans d’anime, j’en ai eu de toutes les sortes. Mais la fois où j’ai été le plus trollé, c’est quand j’ai annulé ce concert en Israël. J’ai été harcelé par des trolls sionistes. Pendant deux semaines, j’ai reçu un tweet de troll toutes les deux minutes, 24 heures sur 24. Je lui ai demandé : « Comment fais-tu ? » Il m’a répondu : « On est une équipe qui se relaie, je ne suis pas tout seul. »

Eh bien dis donc !

Je ne sais pas s’il plaisantait, tu comprends, je ne sais pas du tout. Mais cela ne change rien au fait que je recevais un tweet toutes les deux minutes de ce compte.

Les critiques que m’ont faites les soutiens du BDS et de la Palestine étaient… c’était féroce. Les gens étaient déçus, ils étaient en colère contre moi, mais la plupart des critiques étaient tout de même respectueuses. Ils ne me traitaient pas de négro, de bamboula ou de singe. Mais quand j’ai annulé le concert en Israël en solidarité avec le BDS, j’ai été traité de tout ça et de pleins d’autres monstruosités par ces trolls sionistes, et ça m’a fait immédiatement comprendre que j’avais bien fait de faire ce que j’avais fait.

Pendant toute cette séquence, j’ai fait de mon mieux pour montrer clairement que je n’étais pas antisémite et que je n’avais aucun problème avec le judaïsme, la culture juive ou le peuple juif. Il est vrai que je suis très critique à l’égard du gouvernement d’Israël. Mais je suis tout aussi critique à l’égard du gouvernement des États-Unis ou du gouvernement de la Chine ou du gouvernement de la Russie.

Compris !

Et si la communauté internationale décidait d’imposer un boycott culturel aux États-Unis, je le soutiendrais. Tu vois ce que je veux dire ? S’il y avait un mouvement BDS contre les États-Unis – que des artistes, activistes, écrivains, journalistes et combattants de la liberté disaient « nous allons boycotter les États-Unis ! » je les soutiendrais immédiatement. Mais ce n’est pas moi qui ai initié le BDS. Je le soutiens, c’est tout.

Et de toute façon – sauf erreur – c’est pour moins que ça qu’ils t’ont désinvité, non? C’est pour avoir seulement dit : « Je ne vais pas désavouer publiquement le boycott », en vertu d’une Résolution du gouvernement appelée Bundestag Resolutio – qui assimile officiellement le mouvement BDS à un discours de haine. Je me trompe?

Non, c’est exactement ça. C’était il y a environ trois ans. D’abord, il faut savoir que l’Allemagne est mon plus grand marché en Europe. Je peux aller faire une tournée d’un mois rien qu’en Allemagne.

J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour l’Allemagne et le public hip-hop allemand a toujours soutenu ma carrière. Sans les fans allemands de hip-hop, ma tournée en Europe n’aurait pas été aussi réussie. Il y a un endroit en Allemagne appelé Coney Island. J’y ai tourné des vidéos et j’ai fait salle comble chaque fois que j’y suis venu. Je devais donner un concert il y a trois ans, toutes les places étaient vendues quand j’ai reçu une lettre des propriétaires disant qu’ils allaient m’annuler à cause de mon soutien au… il ne s’agissait pas tant de mon soutien au BDS que du fait que j’avais annulé un concert en Israël.

J’avais l’impression qu’ils me disaient : « Tu as annulé un concert en Israël, donc tu es antisémite. » C’est comme ça que ça a commencé. C’est intéressant de noter que l’Allemagne, qui a une histoire assez récente de fascisme, se positionne maintenant comme l’autorité morale qui juge de l’éventuel antisémitisme d’un artiste. Personnellement, je ne pense pas qu’ils aient le droit de se présenter comme l’autorité morale de ce qui est antisémite et ce qui ne l’est pas.

C’est juste mon opinion, mais revenons aux faits. Coney Island a réglé cette affaire. Et cette année, il y a le festival Open Source. J’ai cinq concerts prévus en Allemagne, le premier au Festival Open Source. Ils ont envoyé une lettre, tu as lu la lettre qu’ils ont envoyée ?

Oui, elle est ici.

J’aurais plus de respect pour YAAM Berlin et le Festival Open Source si leur argumentaire se tenait. La lettre me demande de désavouer BDS, mais je ne parle pas de BDS dans mon spectacle. Alors pourquoi devrais-je le désavouer? Je suis sûr qu’ils invitent des artistes qui sont contre l’avortement ; je suis sûr qu’il y a des artistes au festival qui ont mille opinions politiques différentes. Pourquoi devrais-je signer quelque chose qui dit que je désavoue le BDS – BDS signifie en fait techniquement et littéralement Boycott, Désinvestissement et Sanction.

Alors je demande à Open Source et au gouvernement allemand : « A quoi reconnaît-on un discours de haine ? » Puisqu’ils prétendent que le soutien au BDS est un discours de haine. Alors, à quoi ? Montrez-moi où dans le manifeste du BDS il y a un discours de haine. Vous ne pouvez pas, parce qu’il n’y en pas, alors passons au point suivant. Voulez-vous dire que le soutien au BDS est du discours haineux parce que, selon vous, le BDS soutient des organisations palestiniennes qui ont commis des actes terroristes? Non, vous ne pouvez pas dire ça non plus.

Ce qui est intéressant, je pense, c’est que ce que tu vis, est arrivé des centaines de fois dans le passé. Il y a des célébrités qui, sont politiquement impliquées à un certain degré, mais qui ne font qu’un demi-pas pourrait-on dire – elles s’expriment avant d’avoir terminé leurs études et alors elles risquent de déraper, ou dans une situation comme celle-ci, et alors elles se mettent à s’excuser tous azimuts après chaque nouveau développement. Je pense que ce qui surprend les gens, c’est que tu connaisse aussi bien le sujet, tu as réfléchi à toutes ces questions, et tu peux répondre de manière sensée et logique. C’est comme si tu disais : « Écoutez, j’ai beaucoup réfléchi, j’ai approfondi la question – alors allons-y, discutons ! » Du coup, on se demande s’ils n’auraient pas mieux fait d’entamer un vrai dialogue avec toi au lieu d’annuler l’invitation.

Tu comprends, c’est pour ça que j’ai l’impression d’avoir reçu une gifle. Ils ont annulé l’invitation, puis ils ont planifié une table ronde sur le BDS à leur festival. C’est comme s’ils disaient : « On ne veut pas entendre parler de ce Noir, on ne veut pas savoir ce qu’il a à nous dire ». La pétition que tout le monde a signée – je suis vraiment reconnaissant envers tous les artistes, les activistes, les écrivains et les personnes qui l’ont signée – rassemble des gens qui ont des positions diverses sur le BDS et sur ce que Boycott, Désinvestissement et Sanction signifie réellement.

Mais ceux qui ont signé la pétition dénoncent le fait que le gouvernement allemand, par l’intermédiaire du festival, exige que « Talib Kweli désavoue le BDS avant de pouvoir se produire sur une de nos scènes, qu’il parle ou non du BDS ». Quiconque soutient les arts et la culture, quels que soient ses sentiments à l’égard de la Palestine, devrait condamner une telle décision.

Aux États-Unis et en Allemagne en particulier, on a souvent l’impression que s’élever contre le gouvernement israélien va être immédiatement associé à de l’antisémitisme. C’est ce que tu en penses ?

Bien sûr, c’est fait exprès. De fait, il y a des gens qui le pensent vraiment. Netanyahou décrit Israël comme un Etat ethnique, il dit publiquement : « Israël est pour le peuple juif. » C’est là-dessus que je me concentre. A partir de là, il est très facile de dire que quand on critique Israël, on critique le peuple juif en général, et de le faire croire aux gens. Je vois la même chose se produire avec ADOS – ils utilisent l’argument de l’homme de paille, ils disent : « Si vous critiquez ce que nous faisons dans cette organisation, vous critiquez 40 millions de noirs ».

C’est malhonnête. Comment pouvons-nous avoir une discussion si, quand je te critique, je critique tous les Juifs ? C’est une tactique tout à fait déloyale.

La question suivante est un peu délicate, je te préviens. Il y a eu d’autres personnes – comme Ben Shapiro par exemple, je ne prends pas Milo comme exemple parce que je pense que parfois il frôle l’incitation à la violence – qui ont été désinvités ou dont la visite a été annulée. Penses-tu que chaque festival, chaque événement ou chaque université a le droit de choisir d’inviter ou non des gens ? Est-ce que ces événements ont changé ta perception des choses?

Je sais très bien ce qu’est la liberté d’expression et ce qu’elle n’est pas. Quand Ben Shapiro est désinvité d’un débat dans une université, ce n’est pas une violation de sa liberté d’expression. C’est juste la conséquence de ce qu’il choisit de faire avec sa liberté d’expression.

Quand on me désinvite comme ça, ça m’amuse, oui ça m’amuse, parce que je ne m’attends pas à ce que l’establishment me comprenne tout le temps. Je ne m’attends pas à ce que l’establishment me soutienne tout le temps. Quand ça arrive, je me dis : « Pas de problème, je vais en profiter pour faire de toi un emblème. » Je suis tout excité. Allez, désinvite moi, ça me donne l’occasion de parler de ces questions. Tu vois ce que je veux dire ?

Ce qui me déçoit, c’est l’attitude de la communauté qui dit « nous sommes pour la culture » ou de celle qui dit « nous voulons que les gens défendent leurs droits » ! Mais quand il se passe de telles choses, ils se taisent. Pour moi, les artistes, les écrivains, les poètes, les activistes, les peintres et les cinéastes forment une communauté. Évidemment, je ne suis pas d’accord avec tout le monde. Il y a des artistes avec lesquels je ne suis pas d’accord, tu sais, comme les paroles des chansons d’Eminem parfois. Je suis capable de critiquer honnêtement des aspects de notre culture. Alors, tu sais, ce qui me déçoit le plus, c’est quand des artistes ne défendent pas leurs collègues.

Comme je suis noir, les gens ont essayé de me réduire au silence toute ma vie. Alors pour moi la liberté d’expression est une idée très, très noble, c’est l’un des plus grands principes et idéaux qui aient jamais existé. Pour moi, les gens devraient pouvoir parler librement, sans entraves, tant que leur discours n’incite pas à la violence et ne cause aucun tort, aucun dommage physique à qui que ce soit. La liberté d’expression n’est pas la liberté de dire ou faire n’importe quoi, j’en suis profondément conscient.

C’est quelque chose que les autres perdent de vue.

J’utilise ma liberté d’expression très, très, très, très souvent. J’ai fait carrière grâce à ma liberté d’expression. Avec comme conséquence que parfois on me désinvite. Je l’assume. C’est normal. Je n’ai pas besoin d’être ton ami, je n’ai pas besoin de te rencontrer, je n’ai pas besoin d’aller à ton festival, ta décision ne me dérange pas. Mais puisque tu te conduis de la sorte, je vais en profiter pour faire de toi un exemple et je soutiendrai les autres artistes, et je dénoncerai ta décision.

Merci d’avoir accepté de nous parler. Nous apprécions vraiment ta disponibilité et ton énergie. Je sais que c’est le 4 juillet, je sais que tu as beaucoup de choses à faire.

Avoir cette conversation avec toi est certainement ce que je peux faire de plus patriotique aujourd’hui.

9 juillet 2019 – Uproxx.com – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet