Seule une pression internationale peut sauver le peuple Rohingya

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Réfugiés à la frontière du Bangladesh - Photo : capture vidéo
Tun KhinCombien faudra-t-il de tués avant que le monde ne réagisse ?

Des dizaines de milliers de Rohingyas fuient pour sauver leur vie alors que l’armée birmane s’engage dans une politique de la terre brûlée. Mon organisation, Birmanie Rohingya Organisation au Royaume-Uni, a confirmé plus de 1000 tués jusqu’à présent, mais le chiffre est probablement beaucoup plus élevé. Plus de 10 000 foyers ont été brûlés ou détruits, tout comme les magasins et les entreprises. L’armée se déplace systématiquement d’un village à l’autre, pille et détruit tout. Elle ne laisse rien derrière. Il n’y a plus rien que les Rohingyas puissent un jour retrouver.

La question qui m’est posée par mes frères et sœurs Rohingyas en Birmanie est de me demander comment cela a-t-il pu encore se reproduire ?

Le Haut Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme, Zeid Ra’ad Al Hussein, a décrit ce qui se passe actuellement dans la région de Rakhine, en Birmanie, comme prévisible et évitable. L’histoire se répète, mais à une échelle plus horrible.

En octobre dernier, les attaques contre les postes de police par une nouvelle organisation Rohingya armée, qui s’est nommée l’Arakan (Arakan est un autre nom utilisé pour l’État de Rakhine), Rohingya Salvation Army (ARSA) a déclenché une opération militaire majeure dans laquelle des centaines de personnes ont été tuées et leurs villages détruits, et des viols collectifs de femmes Rohingya ont eu lieu. L’Organisation des Nations Unies a qualifié ce qui se produit comme possibles crimes contre l’humanité, et le Conseil des droits de l’homme a nommé une mission pour enquêter. Mais le gouvernement de la Birmanie refuse de la laisser entrer dans le pays.

On craignait toujours que davantage d’attaques par l’ARSA n’entraînent une nouvelle offensive de l’armée, et c’est ce qui s’est passé le 25 août. En 2016, l’offensive militaire ne visait pas l’ARSA, mais a visé des civils, commettant des massacres et détruisant des biens.


Nettoyage ethnique de la population rohingya par les militaires birmans

Nous avions l’espoir que lorsqu’un nouveau gouvernement dirigé par Aung San Suu Kyi arriverait au pouvoir en 2016, les choses changeraient. Au lieu de cela, Aung San Suu Kyi a conservé toutes les lois et politiques qui nous oppriment. Elle a même conservé des restrictions sur l’aide attribué aux Rohingyas vivant dans les camps après que leurs maisons aient été détruites par des attaques en 2012. Ces restrictions tuent les enfants et laissent d’autres personnes terriblement affaiblies et en état de malnutrition.

Une initiative positive du gouvernement a été la création d’une commission présidée par l’ancien secrétaire général de l’ONU Kofi Annan. Cependant, cette commission exclut tout représentant Rohingya et dispose d’un mandat limité, n’étant pas autorisée à examiner les violations des droits de l’homme de la semaine passée. Parfois, cette commission semble être une tactique servant d’excuse au gouvernement pour des retards dans l’évolution de sa politique et son refus d’une enquête de l’ONU. La semaine dernière, cette commission semble avoir présenté des propositions positives, que le gouvernement aurait acceptées.

Cependant, en même temps que Aung San Suu Kyi parlait de la mise en œuvre des recommandations, son bureau et son gouvernement faisaient le contraire de ce que le rapport recommandait, en utilisant les médias sociaux et les médias d’État pour enflammer les craintes et les tensions contre les Rohingyas. Son gouvernement est même allé jusqu’à affirmer que l’ONU et d’autres organismes d’aide internationale aidaient ce que le gouvernement appelle « les terroristes extrémistes bengalis ». Les travailleurs humanitaires sont ainsi placés dans une situation à risque et devront probablement stopper l’aide humanitaire aux personnes vulnérables, dont des dizaines de milliers d’enfants.

Lorsque l’armée a lancé son opération contre nous en octobre 2016, le gouvernement d’Aung San Suu Kyi, au lieu d’essayer de nous protéger, a lancé une offensive de propagande défendant l’armée tout en niant les violations des droits de l’homme. Les panneaux clignotants « Fake Rape » [faux viol] étaient sur sa page et son site Facebook. L’ONU a ensuite confirmé les détails les plus horribles du viol en masse de femmes Rohingya.

Aung San Suu Kyi était notre seul espoir d’un changement de politique et d’attitude envers les Rohingya. Cet espoir s’étant évanoui, nous avons cherché de l’aide auprès de la communauté internationale, mais là aussi nous avons échoué.

En dépit de la mise en place, en mars, de l’enquête menée par l’ONU contre d’éventuels crimes contre l’humanité commis par l’armée birmane contre les Rohingyas, et les crimes possibles contre l’humanité et crimes de guerre contre d’autres groupes ethniques, aucune pression n’a été exercée sur l’armée. En fait, c’est le contraire s’est produit.


Le peuple Rohingya : un massacre silencieux

En Europe et en Asie, Min Aung Hlaing, chef de l’armée, reçoit un accueil princier. L’UE a un embargo sur les armes contre la Birmanie, mais les entreprises européennes continuent de fournir aux militaires d’autres équipements.

Alors que la communauté internationale essaie de lui vendre du matériel au lieu de le poursuivre pour violation du droit international, il n’est pas surprenant que le chef de l’armée ait maintenant en toute confiance lancé une nouvelle offensive contre mon peuple. A l’intérieur de la Birmanie, Aung San Suu Kyi le protège. Il sait qu’il peut agir en toute impunité et que mon peuple en paie le prix.

Au fur et à mesure que cette nouvelle offensive militaire se poursuivra, nous témoignerons de beaucoup plus d’atrocités commises par les militaires – des viols, des tortures, des bébés et des enfants tués… Toutes ces horreurs, comme l’a dit le responsable des droits de l’homme de l’ONU, auraient pu été évitées.

Un changement majeur d’approche est nécessaire pour la communauté internationale si nous voulons stopper ce cycle de violence contre les Rohingyas. Le gouvernement de la Birmanie doit être informé que le soutien international et les financements sont conditionnés par un changement majeur dans la politique à l’égard des Rohingyas. La propagande et l’incitation à la haine et à la violence contre le peuple Rohingya doivent cesser, les lois et les politiques discriminatoires doivent être abrogées, les recommandations de la commission dirigée par Kofi Annan doivent être mises en œuvre immédiatement et intégralement.

La politique doit également changer envers l’armée. Une interdiction de visa devrait être mise en place pour les responsables militaires, au lieu de leur dérouler le tapis rouge. Il doit y avoir un engagement, mais il doit s’agir d’un engagement critique sur les droits de l’homme et la démocratie, et non pas pour de la formation et de la coopération entre des forces armées. Des sanctions devraient être envisagées à l’encontre les entreprises appartenant à des militaires. Lorsque la mission d’enquête de l’ONU rendra son rapport en mars prochain, ses recommandations visant à incriminer directement les responsables de la violence et à mettre fin à l’impunité doivent être suivies.

La situation des Rohingya en Birmanie peut être résolue si la volonté politique existe. Ce ne sera pas facile, mais cela peut être fait. La seule alternative à l’action est de nous laisser nous faire tuer. Laisser le peuple Rohingya se faire massacrer a été l’approche de la communauté internationale jusqu’à ce jour. Il n’y a aucun signe que quelque chose soit en train de changer.

* Tun Khin est l’actuel président de l’Organisation birmane Rohingya au Royaume-Uni, qui a été une voix de premier plan pour le peuple Rohingya à travers le monde. Il a informé les responsables politiques des violations persistantes des droits de l’homme commises contre les populations Rohingya au Congrès américain et au Département d’État, au Parlement britannique, au Parlement suédois, au Parlement et à la Commission de l’Union européenne, au Forum indigène des Nations Unies à New York et au Conseil des droits de l’homme des Nations Unies à Genève.

30 août 2017 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah