Qu’entend-on par « cause palestinienne » ?

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L'occupant israélien a réprimé dans le sang la Grande Marche du Retour organisée à la clôture du territoire assiégé de Gaza - Photo : MEE/Mohammed al-Hajjar
Blake AlcottLors d’une récente conférence sur la Palestine à Istanbul, de nombreux orateurs ont parlé de « la cause palestinienne ». Nombreux sont ceux également qui ont parlé de « solidarité » avec les Palestiniens. Que veulent dire ces mots ?

Bien que je sois militant solidaire de la cause palestinienne depuis dix ans, il m’a fallu reconnaître intérieurement que si un « homme de la rue » en Occident me demandait ce qu’est la cause palestinienne et avec quoi on nous demande d’être solidaire je ne pouvais fournir qu’une réponse vague, voire contradictoire. Nous avons tous une idée générale et pouvons signaler des exemples spécifiques de violation des droits, ou savons que le sionisme lui-même est le problème, mais quant à donner une réponse courte et précise ?

Dans la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, des militants de la communauté internationale comme moi pouvaient répondre que la cause était « un homme, une voix » – une démocratie classique fondée sur le respect des droits de l’homme et modelée sur les constitutions du monde entier. On pouvait citer la Freedom Charter (Charte de la liberté) et le large consensus anti-apartheid, après le rejet de l’offre des Bantoustans, pour définir ce avec quoi les militants internationaux étaient solidaires.

Dans la bataille pour les droits civiques aux États-Unis, il y avait pareillement un appel clair et unanime en faveur de l’égalité en tant que citoyens. Et j’imagine qu’après que la plupart des féministes eurent rejeté diverses offres d’émancipation partielle, les hommes du monde entier pouvaient définir exactement la cause qu’ils défendaient lorsqu’ils soutenaient le droit de vote des femmes.

La Palestine est, bien sûr, plus compliquée, à la fois parce qu’elle a été divisée en plus d’être conquise et parce que l’OLP, à la fin des années 1980 et au début des années 1990, a abandonné l’objectif simple de libération nationale. Par conséquent, certains Palestiniens soutiennent la solution à deux États, certains un État démocratique réunifié et d’autres un État islamique réunifié. Il n’y a pas de vision claire ou simple.

Mais un mouvement de libération peut-il se passer d’une vision qui soit 1) enthousiasmante et 2) simple à faire passer ?

Quelle cause, quelle solidarité avec quels Palestiniens ?

Pour certains, la cause c’est un État souverain, n’importe quel État, même sur 15% du territoire de la Palestine. Cela, cependant, a un prix, laisser les Palestiniens de la diaspora dans la diaspora, et abandonner les Palestiniens d’Israël à leur sort. Cette cause c’est : une partie des droits pour une partie des Palestiniens.

Pour d’autres, la cause c’est récupérer toute la patrie, le droit au retour, non négociable, en étant la clé de voûte, et remplacer l’État d’Israël actuel et les territoires occupés en 1967 par une démocratie. Cela correspond à la réalisation de tous les droits de tous les Palestiniens.

Cette absence d’unité sur l’essentiel est peut-être inévitable aujourd’hui. Mais de 1918 à 1988, il y eut en fait une unité palestinienne sur les points suivants : libération de la Grande-Bretagne, du sionisme et d’Israël, pas de dépossession de la terre. Un tel objectif aujourd’hui rendrait la cause palestinienne plus facile à comprendre pour le reste du monde.

Il est inévitable et compréhensible que certains Palestiniens ayant mené une bataille suffisamment longue et dure de l’intérieur et de l’extérieur de la prison, et ayant perdu suffisamment de parents et d’amis se contenteront du compromis à deux États. Cette position doit être respectée, même si elle prend la forme d’un règlement définitif.

Il est également logique que certains Palestiniens regimbent contre l’injustice pure et simple de la solution à deux États et qu’ils soient peut-être aussi arrivés à la conclusion que la cause des deux États a maintenant été essayée et a échoué. Ainsi, pour des raisons éthiques aussi bien que pratiques, la cause devrait être celle d’un seul État indépendant et démocratique revendiqué par tous les Congrès arabes sur la Palestine, puis par l’OLP pendant 70 ans. Beaucoup pensent qu’il n’y a plus rien à perdre, alors pourquoi ne pas  » tenter le coup ».

Quoi qu’il en soit, si nous, les militants internationaux, voulons œuvrer et plaider en faveur d’une cause palestinienne, nous devons faire des choix. Quelle cause ? Solidarité avec quels Palestiniens ? Sinon, il ne nous reste que le message décourageant qu’il n’y a toujours pas de consensus palestinien, et nous devons revenir à l’approche qui consiste non pas à se fixer un objectif, mais à dénoncer des méfaits spécifiques d’Israël en tant qu’État colonial de peuplement et d’apartheid.

Pour nous, ce n’est pas une source d’inspiration et cela provoque même un sentiment d’impuissance. Dans mon cas, en discutant avec le public lors d’événements palestiniens et sur les marchés, je peux dire que les discussions se soldaient généralement par de vagues généralités, décevantes et mitigées, suivies d’un haussement d’épaules et d’un au-revoir. Il n’y avait pas de vision motivante et simple à pointer du doigt.

BDS et le droit de retour

Le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) offre ce qui se rapproche le plus d’une vision grâce à son appel en faveur de pressions non violentes sur Israël jusqu’à ce que trois exigences soient satisfaites : le retour, l’égalité à l’intérieur des territoires occupés en 1948, et la souveraineté dans les territoires occupés en 1967. Il réclame également « l’autodétermination », mais ce terme demeure vague dans la mesure où il laisse ouverte la question de l’autodétermination où ça ? Dans la majeure partie de la Cisjordanie et la Bande de Gaza, ou dans toute la Palestine ?

Nous partisans de BDS pouvons désigner ces trois objectifs, pris ensemble, comme « la cause palestinienne » et pouvons affirmer quelle est explicitement soutenue par beaucoup, beaucoup de Palestiniens.

De la même façon, nous pouvons suivre l’exemple courageux des Marches du Retour de Gaza, et exiger une seule chose : que les réfugiés deviennent des rentrants – chez eux, sur leur lieu d’origine, dans leur biens – où que ce soit en Palestine historique. C’est une cause clairement communicable, aux références impeccables tant sur le plan éthique que celui du droit international. Et elle concerne environ 7 millions de Palestiniens.

Mais le mouvement BDS et le Droit de Retour impliquent-ils des solutions politiques relativement simples, ou des ‘causes’ ultimes ?

Droits vs Solutions

De nombreux Palestiniens ont récemment commencé à argumenter qu’il faudrait s’abstenir de débattre de solutions politiques, ou de débattre en faveur ou contre un ou deux États. On entend souvent le message suivant : « Un État, deux États, cinq États, pas d’État, tout ce que je veux ce sont mes droits ».

Le choix, toutefois, se résume, de mon point de vue, à l’alternative suivante : un État démocratique ou la partition permanente, même si une fédération binationale est quelque peu différente d’un seul État démocratique et même si certains Palestiniens contemplent « l’option jordanienne » de rattacher une nouvelle fois la Cisjordanie à la Jordanie. (Personne ne semble prôner deux États sur la base des frontières délimitées par la Résolution 181 de l’Assemblée Générale en 1947, ce qui rendrait le débat plus intéressant.)

Au lieu de cela, ces personnes soutiennent qu’il faudrait seulement défendre les droits des Palestiniens, quelle que soit la solution qui en découle. Ou bien qu’il faudrait continuer à mener la lutte (négative) contre le colonialisme israélien et le nettoyage ethnique en cours, la destruction des maisons et l’apartheid.

D’après mon expérience, la plupart des Palestiniens qui s’opposent au fait de débattre de solutions favorisent la solution à deux États, mais même certains qui se concentrent sur le BDS, le droit de retour et même un État démocratique estiment que le moment n’est pas venu de régler la question d’un ou de deux États. Je ne comprends pas pourquoi œuvrer pour les droits et œuvrer pour l’une ou l’autre solution devraient s’exclure mutuellement, mais beaucoup pensent que il y a d’abord beaucoup à faire encore contre l’État israélien à la tête d’Hydre.

Mais droits et solutions sont-ils vraiment séparables ? Je ne le pense pas. Prenez par exemple BDS. Le boycott serait levé lorsque les trois objectifs seront atteints, et s’ils l’étaient, qu’en résulterait-il en terme de solution politique ?

Premièrement, la pleine égalité régnerait dans les territoires occupés en 1948. Deuxièmement, la Cisjordanie et la Bande de Gaza seraient totalement souveraines. Troisièmement, si seulement 4 millions des quelques 7 millions de Palestiniens exilés revenaient, il n’y aurait plus de majorité juive ou sioniste dans ce qui est aujourd’hui Israël – ce qui en résulterait également si seul le droit au retour était réalisé, sans égalité et sans fin à l’occupation de 1967.

Le résultat de la réalisation des objectifs du BDS serait littéralement la création de deux États démocratiques. Mais y aurait-il une raison de ne pas réunifier la Palestine le lendemain matin ? Si cette logique tient la route, alors le BDS implique en fait un État démocratique.

Autrement dit, il est facile de voir que la solution à deux États n’est compatible ni avec le droit de retour ni avec l’égalité en Israël, car l’un des deux États de la solution à deux États est l’État d’apartheid d’Israël, qui ne pourrait pas laisser revenir les réfugiés ou traiter ses citoyens palestiniens sur un pied d’égalité et pouvoir toujours s’appeler Israël.

Pour quoi faut-il plaider ?

Ceux d’entre nous qui, dans le cadre de la solidarité internationale, ainsi que les membres de nos sociétés qui réfléchissent à la question et que nous essayons de convaincre, réfléchissent naturellement à des solutions. On ne peut s’arrêter de réfléchir, ni faire l’idiot. Comment ne pas s’interroger sur l’adéquation entre quels droits et quelles solutions ? Pourtant, on nous dit parfois de simplement « laisser la question des solutions aux Palestiniens ». Bien sûr, mais ne pouvons-nous pas plaider pour l’une ou l’autre, afin de clarifier les options ?

Certains militants internationaux refusent d’entrer dans le débat sur les solutions parce que nous ne devrions pas « dire aux Palestiniens ce qu’ils doivent faire ». Je trouve cette position étrange, car aucun d’entre nous n’est en mesure de dire à un seul Palestinien ce qu’il doit faire. Nous n’avons aucun pouvoir et aucun Palestinien n’a à écouter un seul mot de ce que nous disons. Nous ne sommes pas Bernie Sanders, Jeremy Corbyn ou Cyril Ramaphosa, qui pourraient tous être en mesure de co-dicter une solution (et qui soutiennent tous la solution à deux États, soit dit en passant).

Après un siècle de sionisme imposé par des étrangers – et de débats sur la question de Palestine sans la présence de Palestiniens dans la salle – de nombreux Palestiniens s’opposent, à juste titre, à ce que des membres de la communauté internationale agissent comme s’ils étaient partie prenante. Mais cela signifie-t-il qu’il ne faille pas plaider en faveur d’une vision politique ?

Le dilemme des membres de la communauté internationale devant choisir parmi les causes palestiniennes et faire le choix de quels Palestiniens soutenir pourrait se résumer à devoir l’admettre, et dire que nous avons fait une sélection et choisi de soutenir les Palestiniens qui défendent l’une ou l’autre solution. De nombreux Palestiniens ont écrit en détail en faveur d’un seul État démocratique, et moi, par exemple, je les soutiens, mais pas l’Autorité palestinienne.

Ce que nous ne devrions pas faire, c’est prétendre que soutenir l’une ou l’autre solution, c’est soutenir « les Palestiniens ». Nous ne pouvons pas revendiquer cela simplement parce qu’il n’y a pas d’unité. En fait, si les Palestiniens de Cisjordanie et de la Bande de Gaza sont souvent sondés pour connaître leur opinion sur la meilleure solution politique à adopter, de même que les Palestiniens d’Israël, tous les Palestiniens ne le sont jamais. Ceux de la diaspora ne sont même pas enregistrés dans une base de données. On ne leur demande jamais leur opinion, alors on ne peut que spéculer sur ce que veut une majorité de Palestiniens.

Il se peut que l’hésitation à se prononcer pour l’une des solutions s’explique par certaines conséquences gênantes qui peuvent en découler. Ceux en faveur de deux États doivent répondre à l’accusation qu’ils soutiennent une solution sioniste, car Israël – oui, l’Israël que nous connaissons – existerait toujours, existerait plus sûrement et plus durablement que jamais. Voilà, l’État palestinien tronqué, a un prix, et ce prix c’est celui de deux États « en sécurité à l’intérieur de leurs frontières ».

D’autre part, ceux qui soutiennent un seul état démocratique doivent assumer la conséquence qu’il n’y aurait plus d’Israël, plus d’État juif en Palestine. Ceci comporte de devoir se frayer un chemin sur le terrain miné établi tout autour du concept de la « destruction » du « seul État juif au monde », de la dé-légitimation d’Israël et de la négation de son « droit d’exister ».

Cela représente un énorme défi, mais il y a des moyens de le désamorcer : dans la plupart des versions d’un seul état démocratique les Israéliens juifs pourraient rester comme citoyens. La violence n’est pas une option. Plus important encore pendant la chasse aux sorcières sur la question de « l’antisémitisme », on peut admettre ouvertement que Oui, un état juif quelque part pourrait être justifié, mais pas en Palestine – parce que c’est contre de la volonté du peuple autochtone et parce que c’est aux dépends des Palestiniens qui n’ont, pour commencer, rien à voir avec le « problème juif » européen. Mais qu’elle soit juive, chrétienne, ou hindoue, c’est l’imposition de l’extérieur d’une quelconque ethnocratie qui pose problème.

Vision

Je peux dire d’expérience qui sont ceux des membres de la communauté internationale et des Juifs israéliens qui défendent activement la solution à deux États. Ce sont ceux qui veulent sauver la peau d’Israël. Ils argumentent avec pragmatisme, que le sionisme doit renoncer à la « Judée et la Samarie » afin de préserver l’État sur environ quatre cinquième de la Palestine. Israël devrait rester, pour des raisons historiques qui ont principalement trait à la culpabilité européenne. Il devrait mieux se comporter, mais il est juste qu’il existe en Palestine. (Ceux qui « par solidarité » soutiennent deux États ne peuvent, cependant, se targuer d’être antisionistes.)

Je sais aussi d’expérience que la solution à deux États n’enthousiasme guère quasiment aucun membre de la communauté internationale. Ce qui les enthousiasme c’est BDS et ODS (un État démocratique) parce que leurs objectifs sont clairs et qu’ils ne se livrent à aucune compromission avant même que l’autre partie ne vienne à la table des négociations.

La vision d’un seul État démocratique, en revanche, est enthousiasmante, parce qu’elle comporte tous les droits de tous les Palestiniens et parce qu’elle est simple et explicable. C’est comme d’autres démocraties sur tous les continents. On peut, de toute évidence, consacrer plus d’énergie et de conviction à « justice pour tous » qu’à « justice pour certains, et tant pis pour les autres ».

Palestiniens et membres de la communauté internationale

Presque tous les Palestiniens m’assurent que la lutte de libération nationale a besoin d’un soutien extérieur. Qui peut douter qu’il serait utile si de plus en plus d’universitaires, de journalistes ressentaient la nécessité de faire pression sur leur gouvernement respectif pour qu’il fasse pression sur Israël afin que les droits des Palestiniens puissent être respectés, ou du moins pour qu’il abandonne son sionisme indéfectible.

On ne peut attendre des militants internationaux qu’ils suspendent leur propre jugement à ce qu’impliquerait la justice, ou qu’ils utilisent leur raisonnement pour voir comment s’imbriquent les différents éléments des droits des Palestiniens dans quelle solution. Nous ne sommes de fait pas en mesure de simplement suivre et soutenir les souhaits des ‘Palestiniens’ parce qu’il n’y a pour l’instant pas d’unité. J’ai vu, par exemple, un mouvement vers un seul État démocratique chez les militants de base de la Palestine Solidarity Campaign (Campagne de solidarité avec la Palestine) au Royaume Uni, même si cette organisation continue de freiner. C’est quelque chose que nous pouvons soutenir de tout cœur.

Je connais aussi beaucoup de Palestiniens qui regrettent qu’il n’y ait pas de vision claire, partagée au moins par une grande minorité de Palestiniens. Une vision non seulement claire mais aussi source d’inspiration. L’idée d’une simple réunification, de la démocratie et du droit de retour semble répondre à ces critères. Je crois qu’il serait bon pour la  » cause  » que prôner cette solution soit acceptée et que sa vision de combiner l’anticolonialisme, l’égalité des droits et le droit de retour prenne la forme d’un appel comme celui de BDS en 2005, mené par des Palestiniens.

* Blake Alcott est un économiste de l’environnement et le directeur de One Democratic State in Palestine (Angleterre). Toute information concernant une activité relative à ODS ou au bi-nationalisme est la bienvenue et à envoyer à blakeley@bluewin.ch.

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21 ma9 2017 – The Palestine Chronicle – Traduction: Chronique de Palestine – MJB