Pour en finir avec la résistance palestinienne et effacer les crimes israéliens, Trump allonge la monnaie

Photo : WCC/Sean Hawkey
Scène de l'apartheid - Traversée du checkpoint 300 en Cisjordanie occupée - Photo : WCC/Sean Hawkey
Robert FiskLa Palestine a été comparée à beaucoup de choses. La guerre coloniale la plus longue du monde, un « désastre infernal » – épithète mémorable de Churchill – et le lieu de la « guerre contre la terreur » pour les Israéliens, un conflit où nous sommes censés croire que les Palestiniens jouent le rôle d’Al-Qaïda ou Isis ou tout autre groupe que l’Occident et ses alliés ont aidé à créer, et qu’Israël va combattre en notre nom.

Mais il arrive parfois que la Palestine semble se trouver dans le Triangle des Bermudes. Les Palestiniens disparaissent. Ils cessent d’exister. Ils sont oubliés, insignifiants, en dehors du champ de la peur, de la douleur, de l’injustice et de l’occupation dont nous avons si souvent entendu parler. Personne ne peut imaginer ce qui est arrivé à ces Palestiniens. De la même manière que pour les avions et bateaux qui s’égaraient dans ce mythique triangle, ils n’auraient pas dû être là, au départ. Il est triste de les voir partir. Mais c’est un mystère.

Les deux dernières semaines en sont un exemple. Le gendre de Trump – une fée sans baguette magique – Jared Kushner, partisan de l’expansion coloniale israélienne sur les terres arabes, s’est attelé avec le « représentant spécial pour le processus de paix » choisi par Trump, Jason Greenblatt (l’homme qui dit que « les colonies de Cisjordanie ne sont pas un obstacle à la paix » ) à mettre en place le fondement économique de « l’accord du siècle » de Trump, afin de résoudre le Conflit israélo-palestinien.

Kushner est allé rendre visite à quelques États musulmans criminels, certains dirigés par des leaders épouvantables et tyranniques – avec parmi eux l’Arabie Saoudite et la Turquie – pour parler du « volet économique » de cet accord mythique.

Les dirigeants du Moyen-Orient sont peut-être des meurtriers qui se maintiennent au pouvoir avec l’aide de tortionnaires, mais ils ne sont pas complètement stupides. Il est clair que Kushner et Greenblatt ont besoin de beaucoup d’argent pour soutenir leurs plans pour la destruction finale de l’État palestinien – nous parlons de milliards de dollars – et les dirigeants arabes qu’ils ont rencontrés n’ont rien vu de la « dimension » politique de « l’accord » de Trump. Parce que, vraisemblablement, il n’en existe aucune. Après tout, Trump croit qu’en déplaçant son ambassade vers Jérusalem et en déclarant la ville capitale israélienne, il a retiré de la table des négociations la plus sacrée des villes.

Nos titans du journalisme sont restés silencieux – peut-être sont-ils, eux aussi, tombés dans le Triangle des Bermudes – et n’ont eu absolument rien à dire, que dalle, à propos de la tournée délirante de Kushner au Moyen-Orient. Ils l’ont appelée, inévitablement, une « tournée éclair », durant laquelle ce stupide jeune homme – les lecteurs reconnaîtront les clichés tout aussi inévitables de CNN – « a mobilisé des alliés pour un déploiement printanier » de « l’accord ».

Ce flou extrême est étonnant, car le fandango Kushner-Greenblatt était en réalité un événement très historique. C’était une situation sans précédent en plus d’être étrange, inégalée dans l’histoire arabe récente pour sa témérité et ses scandaleuses prétentions.

Car, c’était la première fois dans l’histoire arabe moderne – et d’ailleurs, l’histoire musulmane moderne – que les États-Unis conçoivent et préparent un pot-de-vin AVANT le consentement de ceux qui sont supposés prendre l’argent ; en réalité avant même de dire aux Palestiniens et aux autres arabes ce qu’ils sont censés faire pour pouvoir récupérer le magot.

D’habitude, les Américains ou l’Union européenne arrivent avec des propositions de « paix » cérémonieuses – les deux États, la sécurité d’Israël, la viabilité pour les Palestiniens, le discours sur une capitale commune, la fin des colonies juives sur les terres arabes occupées, la consolidation de la confiance mutuelle, les réfugiés… Tous les crayons de couleur habituels… – ensuite, ils suggèrent délicatement qu’il serait intéressant financièrement pour chacun d’en discuter.

Mais maintenant, le compte bancaire est ouvert avant l’accord du client. Les banques elles-mêmes – nous devons inclure l’Arabie Saoudite, n’est-ce pas – n’ont même pas été informées des investissements que leurs fonds vont soutenir. Combien de temps pourriez-vous faire tenir une bulle de la Mer du Sud dans le Triangle des Bermudes ?

Ce n’est pas un chèque en blanc que les Américains veulent des arabes. Ce sera un très gros chèque avec des montants spécifiques, pour les donner à un peuple qui n’a jamais – en tant que communauté occupée, réprimée, abandonnée – au grand jamais demandé de l’argent à qui que ce soit. Bien sûr – et c’était le propos de Kushner – les Palestiniens seraient plus heureux s’ils étaient mieux lotis.

Mais qui a vu, dans toutes les manifestations sanglantes des Palestiniens, des protestations et des cris de désespoir et des massacres, une seule pancarte – juste une seule requête – pour des opportunités commerciales, de nouvelles autoroutes, des hôtels cinq-étoiles, des hôpitaux ou des maternités ?

Les exigences palestiniennes sont uniformément identiques: justice, dignité, liberté et – oui – le retour des terres perdues, ne serait-ce que ces propriétés que leur a volées Israël en Cisjordanie. Parmi les milliers d’innocents non armés éviscérés par les grandes agressions contre Gaza, quelle est la famille qui se contenterait d’un chèque américain en échange de la fin de tous ses idéaux, ses rêves et ses exigences politiques ? Mais encore une fois, qui se soucie de ces familles ?

Car le Triangle des Bermudes a aspiré dans son vortex ces derniers jours, une autre victime palestinienne : le rapport préliminaire des Nations-Unies sur le massacre de masse des Palestiniens non armés de Gaza, par les troupes et les snipers israéliens, alors qu’ils manifestent depuis le 30 mars de l’année dernière – contre leur emprisonnement dans l’enclave et pour leur droit, sous la Résolution 194 de l’assemblée générale des Nations-Unis, pour retourner dans leurs foyers familiaux originels ou être indemnisés.

Plus de 200 palestiniens ont été assassinés et autour de 18 000 ont été blessés. Les Nations-Unies ont enquêté sur 189 morts. Ses investigateurs pensent que, peut-être, à deux occasions, des hommes palestiniens auraient infiltré la foule pour tirer sur l’armée israélienne, mais même la lecture la plus brève des 22 pages du rapport montrent clairement que les morts étaient largement les victimes de tirs délibérés et ciblés. Ce qui inclut les journalistes, les travailleurs de la santé et les enfants. Israël a « peut-être » commis des crimes de guerre, a conclu le rapport des Nations-Unies.

Mais chaque nouvelle guerre, chaque lot de nouvelles victimes, chaque nouveau rapport des Nations-Unies sont devenus habituels. Peut-être le mot le plus correct est « normalisé ». C’est le cas du document des Nations-Unies du 25 Février. Les manifestants appartiennent au groupe « terroriste » Hamas, selon Israël. L’enquête était un « théâtre de l’absurde », a annoncé un porte-parole israélien, « un rapport hostile, mensonger et partial envers Israël ».

Mais à quoi nous attendions-nous ? Depuis qu’Israël a démoli, dénigré et détruit politiquement le grand juriste juif Richard Goldstone après sa critique accablante du bombardement israélien de Gaza de 2008-2009 – l’accusation par Israël et les juifs américains d’antisémitisme et de « mal » inné (cette dernière accusation vient d’Alan Dershowitz, bien sûr) rend les prétendues fautes de la démocrate étasunienne Ilhan Omar totalement insignifiantes – les rapports des Nations-Unies n’ont été qu’un fond d’écran. Puisque rien de cela n’a d’importance.

Les Palestiniens sont même censés être dupés par la fermeture du consulat des États-Unis à Jérusalem et sa fusion avec l’ambassade de Washington pour renforcer « l’efficacité et l’efficience des engagements diplomatiques [des États-Unis] », selon l’ambassadeur David Friedman, qui par une chance extraordinaire, soutient aussi l’expropriation des terres de Cisjordanie par Israël, mais affirme vouloir une « solution à deux États ».

Hanan Ashrawi a expliqué de façon simple et éloquente que la fusion du consulat avec l’ambassade « n’était pas une décision administrative. C’est un acte d’agression politique contre les droits et l’identité des Palestiniens, et une négation de la fonction et du statut historiques du consulat, remontant à près de 200 ans ». Elle avait parfaitement raison. Et personne n’a montré la moindre attention. Le consulat étasunien a tout simplement été englouti par le Triangle des Bermudes.

Est-ce que tout cela serait lié au fait que Trump ait maintenant une moralité de rouleau compresseur et ait souillé de façon indélébile le drapeau américain, que nous avons tous, d’une manière ou d’une autre, clôturé au Moyen-Orient des idées comme les principes, les promesses et l’humanité, et accepté la nuit éternelle – même si on s’y réfère comme l’accord du siècle ? Est-ce ce qui se passe quand on tombe dans le Triangle des Bermudes ? Au revoir les Palestiniens. Ne savaient-ils pas que c’était un territoire dangereux ? N’ont-ils pas entendu les histoires ? C’est tout un mystère si vous voulez mon avis.

A1 * Robert Fisk est le correspondant du journal The Independent pour le Moyen Orient. Il a écrit de nombreux livres sur cette région dont : La grande guerre pour la civilisation : L’Occident à la conquête du Moyen-Orient.

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8 mars 2019 – The Independent – Traduction : Chronique de Palestine – Traduction : Lalla Fadhma N’Soumer