« Pêcher au risque de sa vie », ou comment Israël a détruit l’industrie de la pêche à Gaza

Photo : Activestills
Un travailleur palestinien fabrique des hameçons à la main pour les vendre à d'autres pêcheurs dans le port de Gaza - Photo : Activestills

Par Ramzy Baroud

Le 16 août dernier, la marine israélienne a fermé la mer de Gaza, déclarée zone militaire. Quelques jours plus tard, des pêcheurs de Gaza ont décidé de prendre le risque d’aller pêcher à deux ou trois milles nautiques de la côte de Gaza. Dès qu’ils ont lancé leurs filets, les balles de la marine israélienne se sont mises à siffler autour d’eux.

Peu après l’incident, j’ai parlé à l’un de ces pêcheurs. Il s’appelle Fathi.

« Ma femme, mes huit enfants et moi, nous vivons tous de la pêche. La marine israélienne nous a tiré dessus aujourd’hui et nous a ordonné de rentrer. Je suis revenu chez moi les mains vides, sans poisson à vendre et sans rien à donner à mes enfants », m’a dit Fathi.

L’histoire de ce pêcheur est emblématique : selon le groupe de défense des droits de l’homme israélien B’tselem, « environ 95% des pêcheurs de Gaza vivent en dessous du seuil de pauvreté ».

Les pêcheurs de Gaza sont de véritables héros. Malgré les dangers, ils vont en mer tous les jours pour assurer la survie de leur famille.

la Marine israélienne se comporte ni plus ni moins en pirates des temps modernes : elle ouvre le feu sur des hommes – et, dans certains cas, sur des femmes – palestiniens, coule leurs bateaux et les force à regagner le rivage. À Gaza, c’est la routine depuis près de 13 ans.

En imposant la fermeture complète de la zone de pêche de Gaza, Israël empêche des milliers de pêcheurs de subvenir aux besoins de leurs familles et détruit un secteur supplémentaire de l’économie déjà en ruines de Gaza.

Pour se justifier, l’armée israélienne a expliqué qu’elle avait agi en représailles contre des manifestants palestiniens qui auraient lancé des ballons incendiaires sur Israël ces derniers jours. Pour les médias traditionnels, qui ne vont jamais chercher bien loin, la décision israélienne peut sans doute sembler appropriée. Mais un minimum d’enquête sur le contexte de l’incident donne une image bien différente.

Les manifestants palestiniens ont bien lancé des ballons incendiaires en Israël, qui ont provoqué, dit-on, des incendies dans certaines zones agricoles adjacentes à la bande de Gaza occupée. Mais il s’agissait là d’un cri de désespoir pour attirer l’attention.

Gaza est presque à court de carburant. L’unique générateur d’électricité de la bande de Gaza a été officiellement fermé le 18 août. Le point de passage de Karem Abu Salem, par lequel des fournitures en quantités déjà très limitées arrivent à Gaza via Israël, a également été fermé par un ordre militaire israélien. La mer, dernier recours de Gaza, s’est récemment transformée en un champ de bataille où la marine israélienne attaque les pêcheurs de Gaza, dont le nombre diminue sans cesse. Tout cela a infligé de graves dommages à une région qui a déjà enduré d’énormes souffrances.

Le secteur de la pêche de Gaza, autrefois florissant, a été presque anéanti par le siège israélien. En 2000, l’industrie de la pêche à Gaza comptait plus de 10 000 pêcheurs enregistrés. Peu à peu, ce nombre est tombé à 3700, et beaucoup d’entre eux ne sont pêcheurs que de nom – car ils ne peuvent plus accéder à la mer, ni réparer leurs bateaux endommagés, ni s’en acheter de nouveaux.

Ceux qui sont encore pêcheurs, le sont parce que c’est leur dernier moyen de survie. S’ils ne pêchent pas, leur famille ne mange pas. L’histoire des pêcheurs de Gaza est aussi l’histoire du siège de Gaza. Aucune autre activité n’a été aussi directement affectée par la tragédie qui frappe Gaza que la pêche.

Lorsque les Accord d’Oslo ont été signés entre le gouvernement israélien et l’Organisation de libération de la Palestine en 1993, on avait promis aux Palestiniens que l’un des nombreux fruits de la paix serait l’expansion de la zone de pêche de Gaza – jusqu’à 20 miles nautiques (environ 37 km), précisément.

L’accord de pêche n’a jamais été respecté, pas plus que le reste des promesses d’Oslo. Jusqu’en 2006, les Gazaouis ont seulement été autorisés à pécher en deçà de 12 miles nautiques par l’armée israélienne. Et en 2007, lorsque Israël a mis en place le siège permanent de Gaza, la zone de pêche a été réduite encore davantage, d’abord à six milles nautiques et, finalement, à trois.

Après chaque agression israélienne ou embrasement à Gaza, la zone de pêche est fermée. Elle est rouverte après chaque trêve, accompagnée de la nouvelle promesse mensongère que la zone de pêche sera étendue de plusieurs milles nautiques afin d’améliorer les moyens de subsistance des pêcheurs.

Après la trêve négociée par l’Égypte, qui a suivi une brève mais meurtrière campagne israélienne en novembre 2019, la zone de pêche a été étendue à 15 miles nautiques, la plus grande portée depuis de nombreuses années.

Mais ce répit a été de courte durée. En un rien de temps, la marine israélienne a coulé des bateaux, tiré sur les pêcheurs et les a repoussés dans les petites zones où ils péchaient auparavant.

Bien qu’Israël ait redéployé ses forces à la périphérie de Gaza en 2005, il est toujours considéré, en vertu du droit international, comme une puissance occupante, obligée de garantir le bien-être et les droits des Palestiniens occupés qui y vivent. Bien sûr, Israël n’a jamais respecté le droit international, ni à Gaza, ni nulle part ailleurs en Palestine occupée.

En février 2018, Isma’il Abu Ryalah a été tué par la marine israélienne alors qu’il pêchait dans son petit bateau à cinq miles nautiques des côtes de Gaza. Comme on pouvait s’y attendre, aucun Israélien n’a jamais eu à répondre du meurtre d’Abu Ryalah. Peu après l’incident, le désespoir – mais aussi le courage – ont poussé des milliers de pêcheurs de Gaza à reprendre la mer, malgré la menace que représentent ces pirates des temps modernes qui se font passer pour une armée.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son dernier livre est «These Chains Will Be Broken: Palestinian Stories of Struggle and Defiance in Israeli Prisons» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

31 août 2020 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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