Palestine occupée : comment sortir de la dépendance ?

Photo : Anne Paq/Activestills
Les Gazaouis reçoivent des rations alimentaires de l'UNRWA lors d'un cessez-le-feu, à Gaza, le 17 août 2014. Chaque famille reçoit un sac de farine et un autre sac de riz. Photo : Anne Paq/Activestills
Alaa TartirIl y a quatre mesures que l’Autorité Palestinienne doit prendre pour garantir la dignité, l’auto-détermination et l’appropriation locale des aides.

Suite à la victoire du Hamas aux élections législatives palestiniennes régulières et démocratiques de 2006, les principaux donateurs de « l’industrie de l’aide internationale », mécontents du résultat des élections, ont interrompu leur aide à la Cisjordanie occupée et à la bande de Gaza.

A cette époque-là, je travaillais dans une grande université palestinienne, et nous avons reçu, jour après jour, des lettres de donateurs nous informant que nos projets conjoints avaient pris fin, que la collaboration avait été suspendue et que le financement avait été coupé.

Les effets pervers des aides

Nous avons tous paniqué. A la tristesse d’avoir à abandonner des projets que nous étions en train de mettre en œuvre, s’ajoutait l’humiliation que ces donateurs n’aient même pas pris la peine de nous appeler au téléphone ou de nous réunir pour nous informer d’une décision qui engageait notre avenir, mais se soient contentés de nous envoyer un fax. Cette expérience nous a fait prendre conscience des effets pervers de « l’industrie de l’aide » et nous a montré que rien n’était pire que de laisser les autres décider de notre avenir.

Elle nous a aussi montré que l’aide est un « cadeau » doublement empoisonné », un « cadeau » qui pervertit celui qui l’offre et celui qui le reçoit. Et nous avons compris une chose essentielle : Nous Palestiniens, sommes les seuls à pouvoir garantir que notre développement s’opère dans la dignité. Personne ne peut le faire à notre place.

Cette leçon essentielle n’a pas été bien comprise ni acceptée par les dirigeants politiques palestiniens et, depuis, l’aide internationale a continué d’être gaspillée au lieu d’être utilisée efficacement pour transformer la vie des gens. On a assisté au dernier épisode de ce triste feuilleton au début de l’année lorsque le président américain Donald Trump a menacé de retirer son aide à l’Autorité palestinienne (AP).

Non seulement il a réduit le montant de l’aide, mais il a aussi transféré l’ambassade des É>tats-Unis à Jérusalem, reconnu Jérusalem comme capitale d’Israël et attaqué l’UNRWA et le droit inaliénable des Palestiniens au retour.

En dehors de quelques déclarations enflammées et d’une rhétorique vibrante, les dirigeants politiques palestiniens n’ont pris aucune mesure significative pour contrer les États-Unis et leur Trumpisme.

La semaine dernière, l’administration américaine a décidé de réduire de plus de 200 millions de dollars l’aide palestinienne, une décision que les dirigeants politiques palestiniens condamnent, comme à l’habitude, par des mots aussi forts qu’inutiles, sans rien faire de concret.

Voici quatre mesures de bon sens que les dirigeants politiques palestiniens pourraient prendre en réponse à la récente réduction de l’aide américaine.

Mettre fin à la coordination répressive avec Israël

Premièrement, mettre un terme à toutes les relations de coopération avec le Coordinateur américain de la sécurité (USSC). Changer la dynamique sécuritaire et mettre fin à la coordination répressive palestino-israélienne répondrait à la décision de l’OLP, aux demandes de tous les partis politiques palestiniens, ainsi qu’à celles du peuple palestinien.

La coordination sécuritaire est l’une des principales raisons de la création du Coordinateur américain de la sécurité (USSC), il y a plus d’une décennie. Non seulement l’USSC viole les principes internationaux en matière d’aide, parce que son intervention cause du tort à la population bénéficiaire, mais il est un des bras de l’occupation coloniale israélienne.

L’aide américaine, à travers l’USSC, n’aide pas la Palestine ni les Palestiniens ; elle aide leur brutal oppresseur (l’occupation israélienne), les entreprises américaines et leur personnel de sécurité.

En outre, les efforts de l’USSC pour protéger la sécurité de l’oppresseur ont entraîné une plus grande répression du peuple opprimé (les Palestiniens) en donnant plus de pouvoir sur la population palestinienne aux forces de sécurité de l’Autorité Palestinienne, sous prétexte d’assurer la stabilité et l’ordre public.

Le mal causé aux Palestiniens par la mission de sécurité américaine (USSC) saute aux yeux ; il est temps d’en faire le bilan et de mettre fin à ses interventions.

L’intervention préjudiciable de L’USAID

Deuxièmement, il faut en finir avec les projets et les opérations de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID). L’ingérence de l’USAID dans la société palestinienne est profonde et néfaste depuis toujours. Les conditions qu’ils imposent aux Palestiniens et le type d’intervention qu’ils mènent ne conduisent pas seulement à une dépendance délétère aux aides et au maintien d’un statu quo préjudiciable, mais cela a également perverti la structure de la société civile palestinienne, ses valeurs et les fondements du contrat social entre les gouvernés et les gouvernants.

Il est temps d’inverser ces tendances et que l’USAID soit mise hors d‘état de nuire. La poursuite de cette ingérence serait d’autant plus dangereuse qu’elle serait nécessairement le reflet de la vision politique de l’administration américaine actuelle, ce qui n’augurerait rien de bon pour le développement, la prospérité ou la paix.

Il est temps que l’USAID cesse d’intervenir en Palestine. Il en va de la dignité du peuple palestinien. S’il n’est pas possible d’obtenir réparation pour les dommages que l’Agence a causés depuis le début de son action, nous avons maintenant une occasion en or de résoudre le problème en mettant fin à toutes les activités de l’USAID.

Couper les liens avec l’Ambassade des États-Unis à Jérusalem

Troisièmement, il faut couper les liens avec l’ambassade des États-Unis à Jérusalem et avec son aide, ses projets et son personnel. Il n’est pas raisonnable de continuer à accueillir à bras ouverts une entité qui mène une guerre ouverte contre nous, notre peuple et nos droits fondamentaux, et encore moins de renforcer sans cesse nos liens avec elle.

On ne peut pas s’abriter dernière les nécessités diplomatiques pour justifier nos relations avec l’Ambassade des États-Unis. La réaction normale serait au contraire de protester et de résister. Pendant que l’ambassade des États-Unis à Jérusalem met en avant les bourses d’études qu’elle offre aux jeunes Palestiniens les plus brillants, elle manœuvre dans l’ombre pour mettre en œuvre les politiques, les stratégies et les visions politiques du gouvernement étasunien dans le territoire palestinien occupé.

Se contenter de ne pas voir ce que fait l’ambassade des États-Unis à Jérusalem, comme le font les dirigeants politiques palestiniens, n’a évidemment aucune chance de changer la dynamique du pouvoir.

Réduire le budget de la Sécurité de l’AP

La quatrième et dernière mesure serait de réduire (de 200 millions de dollars) l’énorme coût de la Sécurité de l’Autorité palestinienne. Le poste de loin le plus important du budget de l’Autorité Palestinienne continue d’être son secteur de la sécurité qui absorbe environ 30 % du budget et qui, malgré cela, garantit très peu la sécurité et la protection du peuple palestinien. Cette récente décision de l’administration Trump donne aux planificateurs et aux dirigeants politiques palestiniens l’occasion de réévaluer leurs priorités et de renoncer à une organisation qui leur a été imposée pour qu’ils servent de sous-traitants efficients à l’occupation israélienne.

Diminuer ces dépenses de 200 millions de dollars et annoncer cette décision au peuple palestinien, preuves à l’appui, enverrait un message clair à l’administration américaine et aux principaux acteurs de l’industrie de l’aide, à savoir qu’il est temps de changer de méthodes et de garantir la dignité, l’autodétermination et l’appropriation locale de l’acheminement de l’aide aux Palestiniens.

Il est certain que ces quatre mesures sont de nature politique et qu’elles auront des conséquences sur les dirigeants politiques palestiniens actuels et futurs et qu’elles provoqueront quelques difficultés au début.

Toutefois, ce sont des mesures de bon sens que de nombreux Palestiniens souhaitent sûrement voir appliquer. Ah si seulement le bon sens était un peu mieux partagé en Palestine et ailleurs !

* Alaa Tartir est directeur de programme d’al-Shabaka : The Palestinian Policy Network, et chercheur post-doctorat à l’Institut universitaire des Hautes Études internationales et du développement, à Genève. Consultez son site Internet et il peut être suivi sur Twitter @alaatartir.

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27 août 2018 – Middle East Eye – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet

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