Normaliser l’anormal (I) : problèmes de terminologie

Azmi Bishara
Azmi Bishara - Photo via the Middle East Observer
Azmi Bishara – « Normalisation » n’est pas un terme autonome. Dans notre contexte, il se réfère à la « normalisation des relations avec l’État occupant », qui est Israël, dans le cadre du processus de paix israélo-arabe – en particulier les négociations qui ont eu lieu après la signature des accords de paix de Camp David entre l’Égypte et Israël, visant à parvenir à des accords pour l’établissement de relations.

Les accords d’Oslo sont le prélude à la « normalisation » avec l’occupant

L’ancien Premier ministre de l’Égypte, Mustafa Khalil, a utilisé le terme pour qualifié huit accords qu’il a signés avec Israël. Avant cela, les responsables israéliens ont insisté sur la formule de « normalisation des relations » – ce qui signifie des relations économiques et culturelles – mettant en garde contre l’obtention d’une paix limitée aux relations diplomatiques officielles.

Israël a insisté sur la normalisation des relations au cours des négociations en tant que demande fondamentale, pour renforcer les accords de paix et renforcer leur crédibilité. Cette formule fait partie de la terminologie de la diplomatie israélienne.

« L’anti-normalisation » est devenu un slogan pour les forces politiques opposées aux accords de paix, qu’elles soient partisanes d’une « paix juste, globale » sur la base d’une solution juste à la question palestinienne, ou qu’il s’agisse d’adversaires de toute sorte de paix avec Israël.

Lorsque l’OLP et la Jordanie ont signé des accords avec Israël et que des relations officielles ont débuté par le biais de bureaux et d’ambassades dans un contexte de relations commerciales et de coopération économique, la pression pour le rejet de la normalisation s’est reportée vers les sociétés civiles, surtout s’il était question de visites mutuelles et d’activités conjointes avec des organismes israéliens de commerce, des fédérations d’écrivains, des clubs sportifs, et ainsi de suite.

Le mouvement pour le refus de la « normalisation »t

Le rejet de la normalisation est un mouvement socio-politique solide et il subsiste donc, en dépit du fait que les régimes arabes l’ont utilisé pour réprimer leurs dissidents à un moment où beaucoup de ces régimes négociaient avec Israël et déclaraient ouvertement que la paix était leur choix stratégique.

L’anti-normalisation a également été marquée par un grand nombre de slogans, de la surenchère et des accusations de trahison contre les opposants politiques.

Il y a eu également quelques personnalités arabes qui ont cherché à développer les relations culturelles avec Israël. Dans le cadre des soi-disant accords de paix, des relations avec Israël à plusieurs niveaux ont été établies par les Arabes avant de parvenir à une paix juste, et il est devenu nécessaire de s’opposer à cette normalisation.

Cependant, certains en ont profité pour faire revivre des slogans vides de sens et appartenant au passé – ne valant guère mieux que leur feuille de papier – à propos de la triste réalité vécue par les Arabes depuis leur défaite de 1967 face à Israël. Certains termes ont été ramenés dans le discours public, en dépit de leur inutilité pour la compréhension des réalités arabes et encore moins de ce qui se passe dans la société israélienne elle-même.

Comme on pouvait s’y attendre, aucune stratégie au-delà de la rhétorique n’a été développée pour atteindre l’objectif déclaré. Au lieu de cela, de nombreux experts autoproclamés ont émergé pour saboter la lutte, principalement en transformant la bataille avec Israël en une bataille avec leurs opposants locaux qu’ils accusaient de trahison implicite.

Avec des amis comme ceux-ci, la Palestine n’a pas besoin d’ennemis.

Lutter contre la normalisation est une question centrale

Peu importe, la question de la normalisation est essentielle dans la la lutte. Les Arabes qui se cramponnent à la juste cause palestinienne comme à une cause panarabe, refusent d’accepter Israël comme une entité politique normale dans la région, et adoptent ainsi la posture anti-normalisation comme une position allant de soi contre une entité qui ne peut être acceptée comme normale.

Naturellement, le boycott systématique d’Israël et de ses institutions est l’approche la plus simple et la plus efficace. A l’opposé, accepter toute forme de relations normalisées avec Israël, même dans les « cas spéciaux », ouvre les vannes à une normalisation complète.

Beaucoup d’excuses sont invoquées – y compris aller prier à la mosquée Al-Aqsa – pour accepter un tampon israélien sur un passeport. Mais Israël se félicite de ces visiteurs à Jérusalem sous son occupation, tout en empêchant les indésirables de franchir la frontière, parfois d’une manière incompréhensible. En attendant, les Palestiniens dans les territoires occupés ne sont pas autorisés à entrer à Jérusalem, y compris pour visiter la mosquée Al-Aqsa.

La question de la normalisation est plus pertinente dans les pays arabes qui entretiennent des relations diplomatiques avec Israël. Par exemple, le défi en Égypte et en Jordanie est plus grand que le défi en Syrie, au Liban, en Irak et en Arabie Saoudite.

Pourtant, depuis Oslo, il y a eu des tentatives de certains pays arabes qui ne partagent pas les frontières avec la Palestine, de normaliser les relations avec Israël. Le prétexte souvent invoqué est que personne ne devrait être « plus Palestinien que les Palestiniens », puisque les Palestiniens ont accepté les relations avec Israël en vertu des Accords d’Oslo, au moins pour certains d’entre eux. Ainsi, la Tunisie et la Mauritanie ont accueilli des bureaux de représentation israéliens pendant un certain temps, et le Maroc et la Tunisie ont accepté des touristes israéliens, tandis que le Qatar et Oman ont accepté sur leur sol des missions commerciales israéliennes. Le Qatar a fermé la représentation israélienne à la suite de la guerre de 2009 contre Gaza.

Les dirigeants saoudiens collaborent ouvertement avec l’occupant israélien

Récemment, un événement sans précédent a eu lieu : une délégation saoudienne a visité Israël et rencontré les députés israéliens. Peu de temps après, les Émirats arabes unis ont pris part à des exercices militaires américains aux côtés d’Israël. Des rapports israéliens issus de sources crédibles suggèrent que des liens ont été établis entre Abu Dhabi et Tel-Aviv, et ce n’est pas un secret que certains pays du Golfe sont désireux de développer des liens politiques et sécuritaires avec Israël. Parfois cela est justifié sous le prétexte que l’Iran est un ennemi commun – ce qui est une exigence israélienne – et d’autres par la nécessité de renforcer les liens avec Washington via Tel Aviv.

Avec de telles politiques, débattre des détails devient futile. Il n’y a aucun intérêt à discuter de savoir s’il y a des preuves ou non que des rapports sécuritaires existent, et si une visite en Israël a été faite avec une approbation officielle ou non. Le fait est que toutes ces approches ne tiennent pas compte d’une réalité très claire, à savoir qu’il existe une approche politique qui non seulement accepte les négociations et la normalisation avec Israël, mais est déjà engagée dans des niveaux variables de relations avec Israël, et avant qu’un accord israélo-arabe soit négocié dans le cadre du conflit israélo-arabe.

Il est important d’être limpide à ce sujet, si l’on veut qu’une lutte populaire contre la normalisation réussisse. La position arabe est en baisse constante depuis les accords de Camp David, l’invasion du Koweït – puis l’effondrement qui a suivi de la solidarité arabe – et les Accords d’Oslo. Le déclin n’a rien à voir avec les soulèvements arabes récents qui, de fait, ont arrêté cette évolution pendant toute une année alors que les peuples arabes tentaient de prendre leur destin en charge.

La Palestine est une cause à l’échelle mondiale

Les protestations devant l’ambassade d’Israël au Caire étaient une étape importante, en même temps que se manifestait la solidarité égyptienne avec Gaza pendant la guerre israélienne. Cependant, la position arabe a repris sa pente descendante après le succès de la contre-révolution au Caire et le recours à la violence et à la guerre civile dans certains pays.

À mon avis, la lutte contre le régime d’apartheid israélien devrait converger avec la lutte pour la démocratie dans la région et le reste du monde.

Le peuple palestinien n’est pas le peuple choisi par Dieu pour que les Arabes le soutiennent sans prêter attention à leurs propres problèmes. Les Palestiniens sont les victimes d’un peuple qui prétend être le peuple élu de Dieu. En fin de compte, l’histoire de la Palestine a prouvé, depuis le début du XXe siècle, que sa cause fait partie des causes des peuples de la région, et vice versa.

Lire la seconde partie de cette série : (2) : Questions problématiques, la troisième partie : (3) : le boycott à l’intérieur de la Palestine, et la quatrième partie : (4) : pour un boycott systématique.

a1 * Azmi Bishara est un intellectuel palestinien, universitaire et écrivain. Consultez son site personnel et suivez-le sur Twitter: @AzmiBishara

22 août 2016 – The New Arab – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah