Moyen-Orient : une guerre sans pitié contre la liberté de la presse

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Le journaliste Yasser Murtaja et la petite Bisan Daher, à laquelle il était resté lié après avoir filmé son sauvetage - Photo : Réseaux sociaux

Par Ramzy Baroud

Il n’est guère surprenant de constater que les pays du Moyen-Orient sont au bas de l’indice mondial de la liberté de la presse, parmi les pires violateurs de la liberté de la presse.

Mais tout aussi alarmante est la polarisation complète de l’opinion publique produits par des médias autocentrés et financés par de riches pays arabes dont le seul objectif est de servir leurs propres objectifs, souvent sinistres.

Il n’est pas nécessaire de souligner à quel point les médias sous contrôle d’État au Moyen-Orient n’ont pas le degré minimal de partialité – et encore moins d’intégrité – que l’on pourrait attendre. Seule une personne naïve pourrait croire que des gouvernements qui tuent, torturent et emprisonnent des journalistes, des intellectuels et des militants des médias sociaux, ont un iota de respect pour la liberté de la presse et d’expression – en fait, de toute sorte de liberté.

Sur les 180 pays classés par le rapport annuel de Reporters sans frontières sur la liberté de la presse, sept pays du Moyen-Orient figurent dans la dernière tranche de 10% des pires violations du monde.

En 2018, Israël, qui se targue souvent d’être « la seule démocratie au Moyen-Orient », est classé 88e, un score peut surprenant compte tenu de ses attaques constantes, ses meurtres, les blessures infligées et les arrestations contre les journalistes palestiniens. L’Autorité palestinienne est tombée à un rang encore pire, à la 137e place. Il est révélateur qu’aucun pays du Moyen-Orient ne fasse partie du top des 30%.

Dans des pays comme l’Égypte, la Libye, la Syrie et le Yémen, où la surveillance indépendante des pratiques gouvernementales est quasiment totalement absente, des centaines de journalistes disparaissent purement et simplement dans le trou noir de violents systèmes carcéraux, où ils sont sous-alimentés, médicalement négligés et régulièrement torturés.

En novembre, un panel indépendant d’experts des Nations Unies a statué que la mort en prison du Président égyptien démocratiquement élu Mohammed Morsi était un « meurtre arbitraire décidé par l’État ». Si tel est le sort d’un président élu, imaginez le sort de journalistes ordinaires qui osent critiquer le gouvernement égyptien pour sa violence systématique, sa corruption et son manque de transparence.

Cependant, nous nous concentrons souvent sur cette situation déplorable et négligeons la situation dans son ensemble, le fait qu’un journalisme honnête, objectif et digne de confiance au Moyen-Orient est soumis à une mort lente et angoissante. Ce n’est pas seulement le résultat des mesures de répression prises par les gouvernements contre les médias, mais aussi le fait d’empires de propagande bien financés qui ont recruté des milliers de journalistes dans la région et au-delà pour mener une guerre intestine des plus laides et sans fin.

Cependant, il n’en a pas toujours été ainsi. Lorsque les États-Unis ont envahi l’Irak en 2003, une génération de journalistes arabes capables et courageux est sortie des cendres de cette guerre. Alors que les journalistes occidentaux se sont laissés embarquer parmi les soldats américains, pénétrant ainsi à Bagdad et dans d’autres villes irakiennes conquises à l’arrière de chars américains, des journalistes irakiens et arabes ont été tués, emprisonnés et torturés. En exploitant les marges étroites de liberté disponibles dans leur propre pays, des journalistes en Égypte, en Jordanie, en Arabie saoudite et ailleurs ont réagi au sort des Irakiens, écrivant ouvertement contre les États-Unis et kles objectifs occidentaux en Irak et dans toute la région.

Dans les années qui ont suivi, une nouvelle génération de journalistes arabes a pris place dans les tranchées en tant que journalistes citoyens. Ils nous ont tous mis au défi, nous amenant des récits qui n’ont jamais été exposés et écrivant sur des questions que les médias étatiques n’oseraient jamais aborder

Tout cela a abouti à l’exposition courageuse de reportages sans far qui ont d’abord accompagné les révoltes et les bouleversements dans le monde arabe, connu sous le nom de « printemps arabe« . Chaque fois que les médias d’État ne rendaient pas compte des répressions sanglantes des forces de sécurité gouvernementales, des citoyens-journalistes sont intervenus, comblant le vide et dévoilant les atrocités dans l’espoir de demander des comptes aux coupables.

Mais cette brève lune de miel s’est rapidement évaporée lorsque les forces contre-révolutionnaires ont réussi à reprendre l’initiative. Au cours des huit dernières années, les gouvernements arabes ont progressivement compris l’importance de la presse et en particulier des médias sociaux pour mobiliser le public. Depuis, une répression massive contre ces journalistes n’a pas cessé. Des milliers de journalistes ont été emprisonnés et soumis à la torture. Beaucoup ont disparu, ne laissant aucune trace faisant savoir à leurs familles s’ils sont morts ou vivants.

L’agression en cours a été rapidement rejointe par une autre forme de guerre médiatique. Tous les médias d’État du monde arabe se retrouvaient remplis de loyalistes. Tous les médias dirigés par l’opposition ont été fermés ou ont dû faire face à de nombreuses restrictions qui les ont empêchés de jouer un rôle significatif dans la remise en cause des discours officiels dans leur pays.

Alors que les pays arabes du Golfe s’enfonçaient dans leur propre conflit interne, d’importantes sommes d’argent ont été consacrées à l’expansion de leur portée et de leur influence politiques. Des milliers de journalistes étrangers, sans lien culturel ou politique avec le Moyen-Orient, ont été recrutés pour remplacer leurs collègues arabes et participer, volontairement ou non, aux campagnes pourries de propagande menées par un riche pays arabe ou un autre. Les frontières de cette guerre se sont étendues au reste du monde où des journaux ont été achetés, des sites Web créés et des chaînes de télévision télévisées mises en place, le tout avec un seul objectif en tête : contrer la propagande de l’ennemi et imposer la leur.

Malheureusement, de nombreux journalistes se sont volontairement engagés dans ce déploiement honteux, trahissant les normes minimum d’un bon journalisme, en fait d’un minimum de jugement moral. Bien sûr, il y a ceux qui ont refusé de se vendre, malgré le prix qu’ils auront à payer pour cela. Les milliers de journalistes actuellement détenus dans les prisons du Moyen-Orient témoignent du courage et de la bravoure de nos collègues.

Mais nous n’en avons pas fini. Le bon journalisme ne doit pas mourir ! Nous devons riposter, au nom de Tareq Ayyoub qui a été assassiné par les forces américaines en Irak en 2003, et Yaser Murtaja qui a été assassiné par des snipers israéliens à Gaza en 2018, et des milliers comme eux, qui soit sont morts soit languissent de nombreuses et pénibles années dans des prisons arabes ou israéliennes.

Nous ne pouvons pas laisser la peur nous faire taire ou l’argent compromettre nos valeurs. Les régimes arabes ont un seul objectif en tête : la nécessité de survivre à tout prix. Le gouvernement israélien a son propre objectif également : faire taire tout appel palestinien à la liberté. Les États riches du Golfe ont leurs propres objectifs : défendre leurs intérêts politiques, économiques et stratégiques. Mais qui défendra les objectifs des peuples, leur liberté, leurs droits humains et leur libération à venir ? Si ce n’est pas nous, alors qui ?

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

14 décembre 2019 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah