Meurtre de Jamal Khashoggi : des conséquences qui échappent aux commanditaires

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Azmi Bishara, citoyen arabe israélien, est universitaire et écrivain, ainsi que conseiller politique auprès des dirigeants quatari - Photo : Twitter
Azmi BisharaIls ont assassiné Jamal Khashoggi, mais les conséquences sont hors de contrôle des commanditaires, et les gouvernements ne sont pas en mesure de conclure un accord pour dissimuler ce crime, même avec un certain prix à payer pour des dirigeants saoudiens pris sur le fait.

Les dirigeants politiques peuvent prendre des décisions, mais ils ne peuvent en contrôler les conséquences. Cela est vrai de la décision prise de commettre ce crime odieux, ainsi que des tentatives de parvenir à un accord pour préserver les relations avec le royaume saoudien.

Aucune guerre n’a été provoquée par la mort d’un seul individu depuis l’assassinat de l’héritier du trône austro-hongrois, mais la Syrie avait effectivement été contrainte de retirer ses forces du Liban à la suite de l’assassinat de Rafic Hariri, et Damas ne l’avait certainement pas anticipé. Il semble que Mohammed bin Salman aura à payer un prix plus élevé.

L’affaire Khashoggi relève désormais de l’opinion publique et de la conscience de l’Est comme de l’Ouest. Son assassinat a découvert un cratère volcanique d’où ont fait éruption de la frustration et de la colère semblables à de la lave : la colère contre la guerre au Yémen et le mépris des civils yéménites; la colère suscitée par la détention de militantes des droits des femmes pour avoir réclamé le droit de conduire bien avant que le prince héritier saoudien ne se saisisse de la question, car sa vanité ne permettait à personne d’autre de le précéder pour ce grand « accomplissement »; la colère suscitée par l’arrestation de réformistes saoudiens dont la cause ne consiste pas uniquement à permettre le chant et la danse dans le royaume (même s’il s’agit d’un droit qui devrait être soutenu au même titre que d’autres formes d’activités humaines normales); et la colère suscitée par l’hostilité, en paroles et en actes, de toute forme de changement démocratique ou de libéralisation politique dans la région.

Aujourd’hui, l’Arabie saoudite et ses alliés qualifient tout opposant politique de « terroriste » et cherchent à les présenter comme tels en Occident. Ses dirigeants pensent que le mot « terrorisme » est un mot magique qui impressionne bien les « sponsors » occidentaux, ainsi que d’autres logorrhées comme exprimer leur admiration pour Israël, accuser les Palestiniens d’être responsables de leur tragédie, adopter avec fanfare les toutes dernières technologies numériques et prétendre être des personnalités s’apparentant à des PDG qui veulent avant tout que le travail soit fait et n’ont pas de temps pour de quelconques sentiments (le tout avec un accent américain tout en prononçant des phrases bourrées de clichés).

Tout le monde sait qu’attendre des preuves de l’implication des dirigeants saoudiens et des liens avec les officiels suspectés arrivés dans des avions privés – dont beaucoup sont des gardes du corps du dirigeant saoudien de facto – ou d’autres questions liées aux enregistrements est inutile, ou alors requis pour les porte-parole officiels pour des raisons de procédure, même si ceux-ci savent bien que le crime commis au consulat n’a pu être conçu, et encore moins exécuté sans les ordres exprès de celui qui est le dirigeant [saoudien] de fait.

Les détails horribles pourraient cependant être utiles dans le drame médiatique qui a saisi, et à juste titre, l’opinion publique mondiale, et peut-être pour le film qui pourrait être produit à l’avenir, éventuellement intitulé « Meurtre au consulat », sur la fin terrifiante de ce journaliste saoudien dissident qui était autrefois proche de la famille royale.

Ce qui devrait nous occuper n’est pas la responsabilité de Mohammed bin Salman pour cet acte barbare, car c’est établi, et les eaux de toute la mer d’Arabie ne suffiraient pas à laver ses mains du sang de Khashoggi, ni aucun accord ou version qui lui sera proposé par Trump et ses hommes de main. Non, ce que nous devrions demander est ce qui suit : quel type de dirigeant prend une décision aussi criminelle que stupide ?

Beaucoup s’interrogent sur la logique derrière l’assassinat de Khashoggi au consulat, alors qu’il aurait été plus simple d’obtenir le même résultat dans une ruelle obscure et que les soupçons officiels auraient porté sur des inconnus.

Alors pourquoi cela a-t-il été fait au consulat ? Peut-être voulaient-ils vraiment l’enlever, ou peut-être est-ce une combinaison d’orgueil et de stupidité, une rage aveuglante contre la victime pour son « insolence » malgré son « statut inférieur ». Pour qui Khashoggi se prenait-il, ont-ils dû penser, car il n’était ni un grand homme d’affaires, ni un officiel du régime, ni le fils d’un officiel juste emprisonné au Ritz.

Il existe une sorte de vanité injustifiée – soutenue par aucune réalisation intellectuelle, universitaire, économique ou militaire – qui afflige certains des enfants ignorants de familles riches ou puissantes, comme une sorte de folie. Et il existe une sorte de licence auto-assignée exhibée par des hommes pourris par des bénédictions imméritées qui, selon eux, leur confèrent le droit de mépriser quiconque n’est ni puissant, ni riche, ni digne d’attention. Le tout sur la base d’une logique de pureté du sang et de lignées tribales que toute personne sensée à l’Est ou à l’Ouest considère comme un signe de retard – à l’exception de ceux qui défendent sérieusement cette logique dans le monde virtuel de Twitter, le seul espace où existent leurs victoires.

Donc, qu’un « roturier » ose les critiquer représente un acte qui dépasse toutes leurs lignes rouges, un acte de profonde « ingratitude », comme si c’était eux qui accordaient les bienfaits du travail d’autrui et comme s’ils avaient gagné leur richesse à la sueur de leurs fronts. Le plus auquel un « roturier » puisse prétendre, selon cette logique tordue, est d’être leur serviteur ou leur conseiller. Sinon, s’ils décident de le tuer, cela équivaut pour eux à lyncher un esclave aux mains de ses propriétaires – car qui se soucierait de la mort d’un simple esclave ?

Cela doit être choquant pour eux que la mort de cet homme ait préoccupé les gens dans le monde réel, pas le monde de leurs robots sur Twitter. Cela doit être choquant pour eux que le Washington Post ait fait de son assassinat un gros titre depuis une semaine et que sa mort soit devenue une affaire nationale américaine qui pèse sur Trump lui-même, non seulement à l’initiative de ses ennemis mais aussi dans son propre parti où des représentants cherchent à prendre leurs distances de leur président.

Nous parlons ici d’une personne dont l’orgueil et les rancunes l’ont amené à croire qu’il pourrait régler de manière décisive la guerre au Yémen dans un délai de deux semaines, parce que son peuple est « juste des Yéménites ». Et dans le cas contraire, il pourrait toujours raser le Yémen jusqu’au niveau du sol, car pourquoi pas ? Mohammed bin Salman ne pouvait pas concevoir de contribuer à un quelconque accord politique dans ce pays, car qui sont les Yéménites pour lui pour daigner faire la paix avec eux ? Et il peut reconnaître le gouvernement légitime au Yémen, mais il n’a aucun respect pour celui-ci.

C’est la même personne qui a arrêté le Premier ministre du Liban après l’avoir invité pour une visite, comme s’il l’avait convoqué pour un interrogatoire. Juste parce qu’il le soutenait financièrement et parce que sa famille et lui-même avaient vécu en Arabie saoudite dans le passé, il ne pouvait supporter de devoir le respecter en tant que Premier ministre.

En d’autres termes, ce type de dirigeants prétend donner toutes les assurances possibles avant de trahir. Ainsi, Jamal Khashoggi a été autorisé à se rendre en toute sécurité dans son consulat pour y obtenir de simples documents personnels, avant d’être soumis à un interrogatoire puis assassiné. Sa fiancée l’a attendu des heures devant le consulat avant d’envoyer un SOS aux médias et à l’opinion publique.

En vérité, ce genre de trahison témoigne également d’un manque total d’engagement vis-à-vis des normes et des coutumes. Nous avons devant nous un jeune dirigeant qui a hérité de la prérogative royale d’autoritarisme et d’inconstitutionnalité, mais sans ses valeurs, normes et traditions, c’est-à-dire sans tout ce qui l’avait rendue supportable pour les chefs traditionnels de la communauté qui jouent le rôle d’intercesseurs entre la famille royale et ses « sujets ».

Le peuple souhaitait une modernisation et pensait que cela serait bénéfique pour l’Arabie saoudite, avec une limitation du contrôle de l’establishment religieux sur la vie quotidienne des personnes, même si le coût était une extrême centralisation du pouvoir. Cependant, une centralisation du pouvoir dans un but de modernisation exige que le responsable soit un acteur sage et avisé.

Khashoggi savait qu’il ne serait pas traité comme doit l’être un citoyen, mais il espérait au moins être traité comme un sujet, protégé au nom « du bon vieux temps ». Cependant, il a oublié que ces gens n’honorent rien qui ressemblent à des promesses ou à une histoire d’amitié. Ils ont arrêté un Premier ministre qui ne pouvait être tiré d’affaire que par un chef d’État occidental à la peau blanche, le complexe d’infériorité des dirigeants ne pouvant lui refuser une requête – le même complexe d’infériorité qui devient un complexe de supériorité vis-à-vis de leur peuple et des gens de même couleur de peau.

Leur plus gros problème avec une personne comme Barack Obama était qu’il représentait une superpuissance vis-à-vis de laquelle ils possédaient un complexe d’infériorité, alors qu’il était noir comme les personnes qu’ils considèrent des esclaves dans leur culture. Ils sont également gênés lorsqu’ils doivent s’asseoir à côté de femmes dirigeantes qui représentent de puissants pays et blocs occidentaux, car ils n’ont dans leur cœur que dédain misogyne pour les femmes.

Ces jeunes dirigeants haïssent les islamistes, non pas parce que ce sont des laïcs qui séparent la mosquée de l’État et placent les humains au centre de l’univers, mais parce que dans leur univers il n’existe aucun centre, ni humain ni divin, si ce n’est le pouvoir et la richesse. Ils sont furieux contre les islamistes parce qu’ils se sont organisés en partis et mouvements politiques, un tabou pour les islamistes ou les laïcs. Et ils sont fâchés contre l’état d’esprit islamiste en général, parce qu’ils y voient un obstacle à la jouissance du style de vie consumériste qu’eux et certaines classes de la société souhaitent.

Ils ont vendu à l’extérieur les « réformes » occidentales – et les emprisonnements – qui leur permettent de mener ce style de vie en prétendant qu’il s’agit de réformes sociales et religieuses. Mais en réalité, ces mesures sont uniquement destinées à permettre à certaines classes sociales du royaume d’accéder à des habitudes de consommation et à transformer l’establishment religieux et le clergé en des hommes de main qui communiquent leurs instructions à leur auditoire religieux tout en louant les dirigeants et en maudissant les dissidents – se contentant de se préoccuper de questions de superstition et de sorcellerie.

Cette classe de dirigeants ne sont pas des libéraux, ni politiquement ni économiquement. Le libéralisme n’a rien à voir avec l’appropriation des ressources d’une nation et leur distribution comme s’il s’agissait d’une distribution caritative. Leur objectif n’est pas la libéralisation au sens d’ouvrir les espaces de libertés, au-delà des libertés liées à leur mode de vie, alors même que cette ouverture est indispensable. L’objectif n’est pas d’ouvrir la sphère publique aux citoyens, ni de respecter leurs droits et les libertés civils, dont la liberté d’expression dans les domaines religieux, politique et autres.

Toute personne sensée soutient les réformes revendiquées par Mohammed bin Salman parce qu’elles touchent à des droits fondamentaux et évidents de notre époque, mais elles se sont accompagnées d’une centralisation du pouvoir et d’une répression de la société, ainsi que d’une intolérance, même entre proches parents, à l’égard de toute opinion divergente.

Même ceux qui ne le soutiennent pas mais ne s’opposent pas à lui, ont été punis, au point que les loyalistes du régime saoudien nous rappellent aujourd’hui les délinquants shabbiha du régime syrien, qui ne peuvent parler qu’une seule langue : louer leurs maîtres et maudire leurs adversaires.

C’est ce genre de leadership qui a décidé d’assassiner Khashoggi dans le consulat de son pays, dans une nation souveraine – la République de Turquie – estimant qu’il s’agissait là d’un acte anodin qui ne peut mériter tout ce tapage, ou que celui-ci se calmerait rapidement, tout comme cela s’est produit lors de la détention de Saad Hariri, qui aurait également été maltraité; et tout comme cela s’est produit lors de la détention de militantes des droits des femmes pour lesquelles aucun État n’a protesté sauf le Canada – après quoi l’Arabie saoudite a décidé d’y mettre en exergue le « sort tragique » des femmes et des peuples autochtones, devenant ainsi la risée du monde entier.

Il existe un lien étroit entre cette autorisation donnée à soi-même de s’affranchir de toute ligne rouge et le climat que Trump a créé dans les relations internationales, en termes d’indifférence des grandes puissances à l’égard de la souffrance humaine, des normes internationales et du respect des traités internationaux.

L’appétit des régimes arabes pour l’oppression et la vengeance contre leurs citoyens est également à signaler, car ils ont la perception triomphaliste d’avoir vaincu leurs sociétés grâce au coup d’État en Égypte et aux violences sans précédent du régime syrien contre son peuple.

La tolérance internationale à l’égard de l’escalade oppressive des régimes au Moyen-Orient a encouragé ceux-ci à poursuivre leurs atrocités. Cependant, il semble que l’affaire Khashoggi et ses répercussions – avec presque une concurrence entre les pays pour exprimer leur dégoût et la condamnation de ce crime odieux – reflètent la frustration des peuples, à l’Est comme à l’Ouest, avec toutes ces pratiques. Il y a un réel ressentiment et une colère arabe réprimée recommence à produire des étincelles à chaque occasion.

a1 * Azmi Bishara est un intellectuel palestinien, universitaire et écrivain. Consultez son site personnel et suivez-le sur Twitter: @AzmiBishara

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19 octobre 2018 – The New Arab – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah