La Chine abandonne-t-elle les Palestiniens ?

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Réunion entre les dirigeants chinois et la délégation palestinienne lors d'un voyage officiel de l'Autorité de Ramallah - Juillet 2017 - Photo : Chinanews.com
Ramzy Baroud & Romana RubeoLa Chine semble avancer ses pions comme si elle pouvait être à la fois pro-palestinienne et pro-israélienne.

Le vice-président chinois Wang Qishan est arrivé lundi en Israël pour une visite de quatre jours, conduisant le quatrième Comité d’innovation Chine-Israël. Il est le plus haut responsable chinois à se rendre en Israël depuis près de 20 ans.

En avril 2000, l’ancien président de la Chine, Jiang Zemin, avait été le premier dirigeant chinois à se rendre en Israël. Il avait visité le musée de l’Holocauste Yad Vashem et renforcé les liaisons diplomatiques avec ses homologues israéliens. Il a ensuite parlé des intentions de la Chine de consolider le lien entre les deux pays.

La visite de Wang Qishan, cependant, est différente. Le « lien » entre Beijing et Tel-Aviv est beaucoup plus développé qu’il ne l’était à l’époque, comme cela apparaît dans les chiffres. Peu de temps après l’échange de missions diplomatiques entre les deux pays en 1992, les échanges commerciaux ont commencé à se développer. La taille des investissements chinois en Israël a augmenté de manière exponentielle, passant de 50 millions de dollars au début des années 90 à 16,5 milliards de dollars, selon les estimations de 2016.

Lors de cette visite, Qishan s’était adjoint Jack Ma, fondateur de Alibaba, la première société de commerce électronique en Chine. Jack Ma était également en Israël en mai pour préparer le terrain pour le sommet en cours, qui devrait déboucher sur de nouveaux investissements massifs. Une grande partie de ces investissements sera axée sur la technologie, ce qui rend la nature de la relation sino-israélienne différente de celle qui lie Beijing aux pays arabes depuis des décennies.

Le volume du commerce total de la Chine avec les pays arabes est également considérable, estimé à 171 milliards de dollars. Cependant, la nature des échanges est différente si on la compare aux échanges entre la Chine et Israël. La Chine est l’un des principaux clients de l’industrie informatique israélienne, alors que ses échanges avec les pays arabes sont principalement axés sur la vente de biens de consommation bon marché,et depuis peu, de matériel militaire.

Entre en lice le projet « Belt and Road »

La visite du vice-président chinois en Israël suit de près les efforts démultipliés de Beijing pour promouvoir son projet économique de 1000 milliards de dollars, la « Nouvelle route de la soie » (BRI, ou Belt and Road Initiative).

La Chine espère que son grand projet l’aidera à ouvrir d’énormes et nouvelles possibilités à travers le monde et à garantir sa future domination dans diverses régions qui évoluaient, depuis la Seconde Guerre mondiale, au sein d’une sphère d’influence américaine. Le BRI a pour objectif de relier l’Asie, l’Afrique et l’Europe par le biais d’une « ceinture » d’itinéraires terrestres et d’une « route » maritime de voies de circulation.

La concurrence sino-américaine s’intensifie. Washington veut maintenir sa domination mondiale aussi longtemps que possible, tandis que Pékin s’emploie avec ardeur à supplanter le statut de superpuissance des États-Unis, d’abord en Asie, puis en Afrique et au Moyen-Orient. En Afrique, la Chine a injecté d’énormes sommes d’argent principalement dans des projets de développement économique. La stratégie de la Chine pour atteindre ses objectifs est claire : contrairement aux investissements disproportionnés des États-Unis dans la force militaire, la Chine tient à renforcer son statut d’acteur convoité, du moins pour le moment, en utilisant uniquement le soft power.

Cependant, le Moyen-Orient est beaucoup plus riche et donc plus stratégique et plus contesté que toute autre région du monde.

Cette région du monde étant noyée dans les conflits et les camps politiques distincts, il est probable que la stratégie de la Chine en matière de soft power sera mise en échec très rapidement. Alors que la politique étrangère de la Chine a réussi à s’adapter à la guerre en Syrie en engageant toutes les parties et en jouant le second rôle derrière la Russie au Conseil de sécurité des Nations unies, l’occupation de la Palestine par Israël est un défi politique totalement différent.

Exercice d’équilibre

Pendant des années, la Chine a toujours maintenu sa position en faveur du peuple palestinien, appelant à la fin de l’occupation israélienne et à la création d’un État palestinien indépendant. Cependant, la position ferme de Pékin concernant les droits des Palestiniens semble avoir peu d’incidence sur ses relations avec Israël, dans la mesure où les entreprises technologiques en joint venture, le commerce et les investissements continuent de croître sans aucun frein.

Les responsables de la politique étrangère de la Chine agissent selon l’hypothèse fausse que leur pays peut être à la fois pro-palestinien et pro-israélien, critiquant l’occupation tout en contribuant à la maintenir; appelant Israël à respecter le droit international tout en l’encourageant, même involontairement, dans les violations incessantes des droits de l’homme des Palestiniens.

La lutte palestinienne pour la liberté et les droits de l’homme capte de plus en plus l’attention de la communauté internationale grâce la montée du mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions), et de plus en plus de pays subissent des pressions pour adopter une position claire sur l’occupation et l’apartheid israéliens. Pour la Chine, entrer dans la mêlée avec une stratégie indécise et intéressée n’est pas seulement moralement répréhensible, c’est également insoutenable sur le plan stratégique. Les peuples palestinien et arabe ne sont guère intéressés pour passer de la domination militaire américaine à une hégémonie économique chinoise qui ne défie guère et ne change en rien le statu quo dominant.

Dans l’état actuel des choses, le BRI est en grande partie dépourvue de substance politique, en dépit du fait que le Moyen-Orient jouera un rôle essentiel dans cette Route de la soie du XXIe siècle, susceptible de révolutionner complètement l’ordre mondial géopolitique. En fait, la région du Moyen-Orient a été décrite comme « le lieu où la ceinture se joint à la route« .

Les investissements croissants de la Chine et ses liens stratégiques avec Israël sont fondés sur le vif intérêt des deux pays pour l’innovation technologique, ainsi que sur le « Chemin de fer Red-Med« , réseau régional d’infrastructures maritimes et ferroviaires visant à relier la Chine à l’Europe via l’Asie et le Moyen-Orient. En outre, le chemin de fer relierait également les deux ports israéliens d’Eilat et d’Ashdod.

La nouvelle du projet de la Chine de gérer le port israélien de Haïfa a déjà suscité la colère des États-Unis et de leurs alliés européens.

Les temps ont bien changé. Alors que Washington avait ordonné par le passé à Tel Aviv de cesser immédiatement d’échanger toute technologie militaire américaine avec la Chine, l’obligeant à annuler la vente du système d’alerte avancée aéroporté Phalcon, il ne peut qu’observer aujourd’hui les dirigeants israéliens et chinois gérer l’aube d’une nouvelle ère politique qui – pour la première fois – n’inclut pas Washington.

Alexander B Pevzner, directeur et fondateur du Centre chinois des médias (CMC), est l’un des nombreux partisans enthousiastes de ce qu’il appelle le « dialogue systématique » entre Israël et la Chine. Il a déclaré au diplomate que la « stabilité d’Israël est l’exception dans le turbulent Moyen-Orient ».

Il semble que le cliché souvent répété selon lequel Israël est « la seule démocratie du Moyen-Orient » soit en train d’être légèrement ajusté pour répondre aux attentes d’une superpuissance naissante, qui ne s’intéresse qu’à la technologie, au commerce et aux investissements. Les dirigeants israéliens veulent que la Chine et ses investisseurs considèrent Israël comme la « seule économie stable au Moyen-Orient ». Et le BRI, selon Pevzner « est le nouveau concept à la mode ».

Israël cherche de nouveaux partenaires

Bien que les liens entre Washington et Tel-Aviv soient plus forts que jamais, les dirigeants israéliens sont conscients d’un paysage politique en pleine mutation. Les bouleversements politiques aux États-Unis et leur réalignement au niveau mondial, qui se manifeste pleinement au Moyen-Orient, indiquent qu’une nouvelle ère est en train d’apparaître.

Le dernier réalignement global a eu lieu immédiatement après la seconde guerre mondiale. Alors que l’Europe et une grande partie de l’Asie étaient en ruines, une économie américaine revitalisée a sort le monde de ses destructions par le biais du plan Marshall et d’autres initiatives. C’est à ce moment-là que les États-Unis se sont établis en tant que « pater familias », une figure de tutelle sur la scène internationale, appliquant ses règles et sa protection comme un père attentionné mais autoritaire.

Israël comprend que le but ultime de la Chine est de changer cette réalité établie depuis longtemps. Tel-Aviv cherche donc à se doter d’une position solide lui permettant de continuer à récolter l’aide et le soutien de ses alliés occidentaux traditionnels tout en consolidant lentement ses relations avec Pékin.

La Chine, de son côté, expérimente des stratégies politiques plus soutenues dans la région. En 2013, elle a élaboré un plan en quatre points pour résoudre le conflit israélo-arabe. En 2017, elle a concrétisé son plan en utilisant le symposium sur la paix israélo-palestinien comme plate-forme pour définir une politique étrangère chinoise plus claire. En fait, le symposium de l’année dernière a été le premier du genre parrainé par l’administration du président chinois Xi Jinping. Le « plan de paix » de la Chine – une simple réitération de la position adoptée de longue date par l’ONU sur la question – a retenu peu l’attention de la communauté internationale. Cela pourrait toutefois changer à l’avenir, alors que le rôle de la Chine au Moyen-Orient continue de s’affirmer.

La Chine et la Palestine

La position de Beijing sur la Palestine, du moins officiellement, a toujours été cohérente. Dans les années 1960, la Chine était le premier pays non arabe à établir des relations diplomatiques avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Beijing a depuis longtemps entériné la création d’un État palestinien indépendant et souverain, dans les limites de 1967 et avec Jérusalem-Est pour capitale.

Après les élections législatives de 2006 dans les Territoires occupés, contrairement aux États-Unis, le gouvernement chinois a refusé de qualifier le Hamas d’ « organisation terroriste » et a défendu le droit du peuple palestinien à l’autodétermination. Allant encore plus loin, et malgré la furie des Israéliens, Pékin avait qualifié le Hamas de « représentant élu du peuple palestinien ».

Alors que le discours politique officiel de la Chine sur Israël et la Palestine restait cohérent, une double stratégie était en cours d’élaboration après l’annonce du projet BRI. C’est alors que la Chine a senti le besoin d’offrir sa propre médiation dans le cadre du « plan de paix » en quatre points et de s’abstenir de soutenir une partie contre l’autre.

« D’un point de vue chinois, la position politique en faveur d’un État palestinien n’empêche pas les liens économiques avec Israël », a déclaré Diego Angelo Bertozzi, auteur de The Belt and Road Initiative.

La même logique chinoise s’applique au reste de la région. Les relations commerciales florissantes de la Chine avec la Syrie et l’Iran n’empêchent pas l’approfondissement de ses relations avec l’Arabie saoudite et les États du Golfe, dans la mesure où Beijing cherche à s’établir en tant que puissance mondiale à la fois équilibrée dans ses choix et stabilisatrice, a estimé Bertozzi.

Pour le moment, la Chine est peut-être en mesure de franchir ce pas. Mais que se passerait-il dans le cas d’un conflit généralisé, en particulier si les guerres commerciales des États-Unis et de la Chine se transformaient en une confrontation militaire limitée ou à grande échelle ? Israël risque alors de se ranger du côté des États-Unis et les secrets technologiques de la Chine et son accès aux ports israéliens pourraient être exploités contre lui.

Malheureusement, alors que Beijing et Tel-Aviv s’efforcent de trouver le juste équilibre entre politique étrangère et intérêts économiques, la Chine ne se trouve dans aucune obligation particulière de se rallier à une position arabe bien définie sur la Palestine, simplement parce que cette position n’existe pas. La division politique des pays arabes, les guerres en Syrie, au Yémen et ailleurs ont fait passer la Palestine d’une priorité arabe absolue à un accord fumeux sur une « paix régionale » dans le cadre du prétendu « accord du siècle » de Trump.

Cette douloureuse réalité a affaibli la position de la Palestine en Chine, qui, du moins pour le moment, valorise ses relations avec Israël à un niveau beaucoup plus élevé que son lien historique avec la Palestine et le peuple palestinien.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

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* Romana Rubeo est traductrice freelance et vit en Italie. Elle est titulaire d’une maîtrise en langues et littératures étrangères et spécialisée en traduction audiovisuelle et journalistique. Passionnée de lecture, elle s’intéresse à la musique, à la politique et à la géopolitique.

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23 octobre 2018 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah