Jérusalem, Partition, Justice et Paix

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Barrage militaire de Qalandya - L'occupant multiplie les difficultés pour accéder aux lieux saints musulmans de la ville de Jérusalem - Photo : Activestills.org
Oren Ben-DorDonald Trump a fait cette déclaration scandaleuse disant que les Etats-Unis considèrent Jérusalem comme la capitale de l’Etat juif d’Israël. Et reconnaissance supplémentaire de la souveraineté d’Israël sur toute la ville, il n’a pas, pour la première fois, renouvelé la dérogation concernant le déménagement de l’ambassade américaine à Jérusalem.

Des condamnations cosmopolites généralisées, écrasantes et presque unanimes des transferts potentiels décidés par Trump ne se sont pas faites attendre: Mahmoud Abbas met en garde contre les conséquences catastrophiques pour la stabilité précaire dans la région ainsi que pour le soi-disant «processus de paix». Presque toutes les nations du monde ont exprimé leur indignation, la Turquie menaçant même de rompre les relations diplomatiques avec Israël si ces mesures étaient mises en œuvre. Il y a une solidarité mondiale contre la position américaine et, une lecture superficielle pourrait laisser penser qu’il s’agit là d’un signe bienvenu d’une adhésion mondiale croissante à la cause palestinienne d’ « auto » détermination nationale.

Mais est-ce le cas ? Ne sommes-nous pas les témoins d’une occultation symptomatique mature et quasiment unanime de l’essence même du caractère scandaleux de la proposition américaine de transfert ?

La question de Jérusalem est une question sérieuse et épineuse pour la justice et la paix en Palestine. A cette étape nous pourrions, toutefois, prendre du recul et nous demander qu’est-ce qui fait de la question de Jérusalem – ville si sacrée pour tant de gens que tout partage représente un défi incommensurable – une question si grave sur le plan politique ? Quel est exactement le défi politique et éthique posé et même incarné par Jérusalem ? Est-ce que les objections écrasantes à l’initiative de Trump auxquelles nous assistons répondent réellement à ce défi ? Ces objections ne reproduisent-elles pas une négation profondément enracinée qui entoure ce qui fait vraiment réfléchir à Jérusalem? Ces objections ne sont-elles pas le symptôme d’une forme fortement dépolitisée de résistance soigneusement gérée – chien de garde camouflé de la manière dont on pourrait et devrait réfléchir à Jérusalem en liaison avec l’ensemble de la Palestine historique (la région à l’ouest du Jourdain qui inclut à la fois ce qui est maintenant l’État d’Israël, la Cisjordanie et la Bande de Gaza) ?

Est-ce que ceux qui désapprouvent la décision de Trump maintenant et prétendent se soucier des Palestiniens désapprouveraient également que Jérusalem soit scindée en deux, Jérusalem-Est capitale d’un état palestinien et la partie occidentale capitale d’Israël ? Par ailleurs, seraient-ils opposés à un statut international pour une Jérusalem unifiée, considérée comme capitale binationale des deux états ?

Il est probable qu’ils ne désapprouveraient pas car ce genre de visions serait conforme à l’esprit de partition – la pensée hégémonique appliquée à la Palestine depuis la Première Guerre Mondiale, de la Déclaration Balfour vieille de cent ans en passant par les divers plans de partage, jusqu’au nettoyage ethnique de la Palestine et les Accords d’Oslo, qui remettent à plus tard les discussions sur le statut final de Jérusalem. La question de Jérusalem, tout comme la question de Palestine, et aussi comme celle du mur d’apartheid (qui désapprouverait le mur s’il avait été érigé sur les frontières de 1967 ?) a toujours été appréhendée comme une question de « partage correct » et de frontières appropriées. Jamais, elle n’a été appréhendée comme une question de « mur intériorisé » dans le cœur et l’esprit des Israéliens, mur qui ne permet pas un partage égal de la terre, mur mental que les Palestiniens ressentent sans doute lors de leurs rencontres avec les juifs israéliens et qui les rend très méfiants et réservés. Les désapprobations de la décision de Trump dont nous sommes les témoins, donc, reproduisent cette entrave mentale on ne reliant la question qu’au sujet dérivé qui consiste à savoir quelle proportion de Jérusalem appartient respectivement aux Palestiniens et aux Israéliens.

Que cette ville soit considérée comme la capitale d’Israël est sans aucun doute problématique. Mais considérer tout ou partie de la ville comme capitale d’un état palestinien à côté d’Israël ne l’est pas moins. La raison en est que la question de Jérusalem doit être liée à celle de quel type d’état est Israël ainsi qu’à la question de savoir comment un état palestinien pourrait-il réparer les injustices qui touchent tous les Palestiniens. En d’autres termes, la question de Jérusalem découle de la question de la nature de l’état d’Israël – état fondé sur une citoyenneté différentielle – et de l’effet de cette nature sur les injustices faites aux Palestiniens et leurs souffrances, à la fois passées et futures. Seule une réflexion de ce type peut reconnaître la responsabilité de la violence de telle manière à affirmer que tous les Israéliens et Palestiniens sont les résidents de cette terre et qu’ils devront la partager.

Notre réflexion doit nous amener à nous demander qui sont les Palestiniens. C’est une question profonde d’identité et d’autochtonie (le lien à la terre, au pays) mais plus immédiatement, les Palestiniens se composent de trois groupes principaux. D’abord ceux qui ont été victimes du nettoyage ethnique dans toute la Palestine historique en 1947-9 et leurs descendants pour que fût créé un état ayant un caractère juif et une majorité juive européenne ; deuxièmement, ceux qui ont été occupés en 1967 en Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est et qui pour beaucoup sont continuellement déplacés et soumis au dualisme juridique de l’occupation ; et enfin, ceux qui ont continué à vivre comme citoyens de seconde zone, souvent déplacés de l’intérieur, dans l’état israélien, état où réussir le test de judéité accorde immédiatement, et à perpétuité, la citoyenneté préférentielle et différentielle systématique à la fois au juifs qui vivent en Palestine et partout dans le monde.

Jérusalem, alors, nous met au défi de comprendre que l’injustice dans toute la Palestine historique qui affecte tous les Palestiniens ne peut pas être partagée territorialement et que, par conséquent, aucune partition de la Palestine historique ne peut apporter justice et paix durable à toutes les personnes qui y vivent et y vivront. Par conséquent, l’objection à l’initiative de Trump devrait signifier qu’il ne pourrait y avoir de capitale symbolisant et consolidant la partition. Mais c’est précisément ce que ceux qui désapprouvent la décision de Trump passent sous silence, se faisant ainsi les gardiens du temple en tentant de préserver un « processus de paix » fictif tout en esquivant le devoir de justice. Ce que ces objecteurs rationalisent tacitement c’est une Jérusalem divisée – la capitale de deux états, vision qui entérinerait l’injustice faite à deux groupes de Palestiniens (les réfugiés et les citoyens Palestiniens d’Israël), l’injustice envers lesquels est irréductiblement liée à la fois à l’établissement et la nature de l’état juif.

Jérusalem ne devrait pas être la capitale d’Israël parce qu’une capitale ne devrait pas symboliser l’injustice passée sous silence. Au contraire, Jérusalem tout entière devrait être la capitale d’un seul état égalitaire sur tout le territoire de la Palestine historique, dont l’éthique de citoyenneté égale remplace à la fois « Israël » et « Palestine ». Ce n’est qu’alors que Jérusalem deviendrait un symbole de justice, capitale d’un état où le droit de retour des Palestinien s’est réalisé ; où l’égalité de citoyenneté est le principe constitutionnel suprême et, par dessus tout, où le sentiment authentique de partage du pays sur un pied d’égalité ouvre des horizons aux nouvelles générations.

La soi-disant « Autorité » palestinienne ne représente pas les Palestiniens et devient complice de l’entreprise de consolidation de la légitimité d’un régime d’Apartheid inhérent à l’état d’Israël et des structures séculières du pouvoir qui gardent ce régime. L’indignation manifestée par l’Autorité palestinienne et la majorité du monde en réaction à la décision de Trump masque la raison plus profonde de pourquoi Jérusalem ne devrait pas être la capitale d’Israël – la raison pour laquelle l’état d’Israël devrait être remplacé. La politique qui se veut réaliste en rationalisation l’état d’Apartheid d’Israël comme raisonnable, est masquée par un écran de fumée qui est hyper-alimenté par leurs objections peu sincères à la décision de Trump. Jérusalem n’est pas le terrain de jeu politique de l’Autorité Palestinienne, ni de ceux du spectre sioniste qui se disent modérés, bien que leur silence devienne le plus extrême et le plus retors dans la dissimulation de son rôle de chien de garde du « processus de paix ». Et les puissances qui manipulent ce genre de mise au silence sont grandes : en effet, Donald s’est lui-même fait « trumpé » par le lobby israélien.

Jérusalem appelle à réfléchir aux enjeux existentiels les plus profonds et aux entraves qui sont propres à l’Occident, et ensuite aux obstacles inconscients à la solidarité parmi les Palestiniens et entre les Palestiniens et les natifs d’Israël. Jérusalem révèle l’origine de ce qui conditionne, de fait exige, une résistance gérée qui légitime Israël. Mais c’est précisément cette origine qui exige une exploration philosophique de ces craintes inconscientes d’un état commun égalitaire sur l’ensemble de la Palestine historique, ainsi qu’une action de solidarité authentique. Voir le caractère scandaleux de présenter Jérusalem comme capitale d’Israël, si notoirement caricaturé par les actuelles objections, devrait nous amener à méditer sur ce qu’est la Palestine et sur ce qui pourrait y apporter une paix réelle et durable, pour mieux comprendre l’histoire violente de l’humanité en général et de l’Europe en particulier.

* Oren Ben-Dor est un ancien professeur de droit et de philosophie à la faculté de droit de l’Université de Southampton, au Royaume-Uni. Ses publications comprennent Constitutional Limits and the Public Sphere (Hart Publishing, Oxford, 2000); Thinking about Law: In Silence with Heidegger (Hart Publishing, 2007) et (ed.), Law and Art: Justice, Ethics, Aesthetics (Routledge, 2011). Il a beaucoup publié sur la question de la Palestine historique. Ses dernières œuvres sont « The One State Solution as a Demand of International Law: jus cogens, Challenging Apartheid and the Legal Validity of Israel » dans O. Ben-Dor et Nur Masalha (ed.), numéro spécial Holy Land Studies, 12 (2)(2013), pp. 181-205 et « Apartheid and the Question of Origin » in Ilan Pappe (ed.), Israel and South Africa: The Many Faces of Apartheid, Zed Books, 2015. oymbendor@gmail.com

8 décembre 2017 – Counterpunch – Traduction: Chronique de Palestine – MJB