Israël n’a que faire de l’Histoire, de la morale et du droit

Photo: Abdallah Aljamal, PC
Des pierres contre les tireurs d'élite israéliens... - Photo: Abdallah Aljamal, PC
Jeremy Salt – Aucun État construit sur des terres saisies de force à leurs propriétaires légitimes, ne peut prétendre à une légitimité morale et à un « droit » d’exister.

Un prétendu « droit » d’exister n’est en rien essentiel à l’existence d’États, encore moins d’États colonisateurs établis au milieu des ruines des vrais droits d’un autre peuple.

Les États existent parce qu’ils ont des armées fortes et parce que leurs ennemis sont trop faibles pour les détruire, parce qu’ils entretiennent de bonnes relations avec leurs voisins proches et lointains dont ils ont gagné le respect et parce qu’ils ont le consentement du peuple qu’ils gouvernent.

Ils n’existent pas à cause d’un imaginaire « droit » d’exister. Si tel était le cas, aucun État n’aurait apparu puis ensuite disparu au cours du temps. Ils seraient tous encore là.

Israël comprend cela aussi bien que quiconque. Il fait beaucoup de bruit autour de son droit d’exister et de sa légitimité, mais ce sont des gesticulations. Il sait pourquoi il existe et pourquoi il croit qu’il continuera d’exister. Il a une forte armée, il a des armes nucléaires, il peut détruire quiconque menace de le détruire. Ce sont les éléments constitutifs de son existence, pas la morale et les « droits » dont il nous rabat sans cesse les oreilles.

« Lève-toi et tue en premier » n’est pas seulement la devise du Mossad, mais aussi celle de l’État. C’est ce qu’il a fait à plusieurs reprises depuis 1948. Il s’est levé et a tué en premier, mais avec une efficacité décroissante et c’est là le danger qui pèse sur son existence.

Ses ennemis sont en train de rattraper leur retard. Il a ces ennemis, mais pas à cause de l’opposition à l’établissement d’un État juif en Palestine. Ils y sont certainement opposés, mais si cela avait été suivi d’aveux de responsabilité morale et légale, accompagnés de mesures matérielles destinées à réparer les dommages causés, Israël aurait pu obtenir un certain consentement au sein du monde arabe.

Il en existe un mais qui repose sur du vide. Le traité avec l’Égypte a empêché la guerre, mais le peuple égyptien est aussi fermement opposé à Israël qu’il l’était le jour de sa signature. Ce n’est pas une animosité aveugle, mais le fait qu’au lieu d’agir pour une paix juste, Israël a fait de son mieux pour assurer une paix injuste. Il veut que la paix soit entièrement à ses propres conditions, ce qui bien sûr, ne peut être obtenu lorsque deux parties sont en litige et qu’une paix sérieuse est vraiment l’objectif recherché.

La bonne foi d’Israël n’est pas réelle et ne l’a jamais été. Il a trompé non seulement ses ennemis, mais aussi ses partenaires. Il les a « emmenés balader ». Le « processus de paix » d’Oslo était avant tout un processus et n’avait rien à voir avec la paix, et n’a jamais été conçu, dans l’esprit officiel israélien, pour amener à une paix véritable. L’objectif était de parvenir par un « processus de paix » sans cesse étendu dans le temps, à ce qu’il aurait fallu autrement réaliser par la guerre et cela a parfaitement fonctionné.

Ce qui devait être le compromis pour une paix véritable, Jérusalem-Est et la Cisjordanie, est maintenant densément colonisé. Les faits importent toujours et rien n’a plus compté pour les sionistes depuis le début que l’imposition de faits sur le terrain qui ne pourraient pas être remis en cause car ils étaient des faits, indépendamment de ce que la loi stipulait.

Environ un million de colons vivent maintenant dans les colonies de Jérusalem-Est et de Cisjordanie. Comment tous ces faits pourraient-ils être annulés, disent Netanyahu et sa clique avec les paumes des main étendues, impuissants, comme s’ils n’avaient rien à voir avec ce processus et qu’ils ne pouvaient rien y faire.

Bien sûr, ils peuvent être inversés, comme les colons français en Algérie dans les années 1960, après 130 ans d’occupation française. Israël aurait dû retirer ses colons de Cisjordanie et de Jérusalem-Est il y a longtemps, mis à part le fait qu’ils n’auraient jamais dû y être.

En tout état de cause, cela devrait être considéré comme un problème pour Israël, au lieu que divers gouvernements acceptent la justification israélienne d’une présence illégale. Normalement, on punit le contrevenant. On ne lui permet pas de s’en tirer avec les biens volés.

Le fait de coloniser était destiné à étouffer la question de l’illégalité et dans certains esprits, l’américain en particulier, la stratégie a réussi. Selon la vision officielle des États-Unis, les territoires occupés en 1967 ne sont plus occupés, mais « administrés » ou « contestés », ce qui permet de transférer leur ambassade à Jérusalem.

Si Israël annexe tout ou partie du reste de la Palestine occupée, les États-Unis ne s’y opposeront pas et l’accepteront ultérieurement, soulignant le premier point selon lequel les accomplissements de la force brute, diplomatique, économique et militaire, sont ce qui est important pour les sionistes, et non pas les histoires de « légitimité » et le « droit d’exister ». Ces formules sont des fictions, de la poudre aux yeux, la couverture d’un processus profondément immoral et profondément illégal.

Pour les Palestiniens, l’État sioniste est illégitime. Il n’y a absolument aucune raison pour qu’ils pensent autrement. Il n’y a aucune raison pour laquelle ils auraient dû accepter une recommandation de l’Assemblée générale des Nations Unies en 1947 qui n’a été adoptée que parce que les États-Unis ont menacé des délégations en position de faiblesse.

Il n’y a aucune raison pour qu’ils acceptent leur expulsion de leur patrie, même s’ils doivent faire face en quelque sorte au fait de l’existence d’Israël. Aucune résolution ne donnait à Israël le droit de voler la terre et d’en chasser son peuple et aucune résolution n’aurait pu donner à Israël un tel droit. Les droits des Palestiniens sont inaliénables.

Les Palestiniens ont à la fois la loi et la moralité de leur côté. Israël n’a ni l’un ni l’autre. Même s’il réclame une légitimité et le « droit d’exister », il n’a jamais respecté les résolutions des Nations Unies qui constitueraient les conditions de son acceptation en tant que membre de l’ONU.

Mais sans le bras protecteur des États-Unis, il se pourrait bien qu’il ait été suspendu ou expulsé de l’ONU depuis longtemps. Après tout, quelle organisation accepte l’adhésion de ceux à qui l’ont a donné à maintes reprises des avertissements mais refusent toujours d’obéir aux règles ?

Les États violent souvent le droit international, mais Israël est le seul État au monde à vivre dans une violation constante et permanente du droit international, non pas à un, mais à plusieurs niveaux. Ce n’est pas circonstanciel ou accidentel mais la condition nécessaire à son existence. Vivre par la loi, respecter la loi signifierait qu’Israël ne pourrait pas être ce qu’il veut être et ne pourrait pas avoir ce qu’il veut avoir.

Pour être ce qu’il veut être, du moins ce que tous les gouvernements ont voulu qu’il soit depuis 1948, Israël doit vivre en dehors de la loi. La loi n’a de toute façon aucune importance. Israël se moque de l’ONU et ne respecte pas le droit international en matière de droits des Palestiniens. Il ne respecte que ses propres lois, qui sont par nature des lois d’occupant et sont donc incompatibles avec le droit international, voire en sont une violation.

La force du bras droit d’Israël est tout ce qui compte vraiment. Les « amitiés » et les pseudo-alliances, telles que le « lien indéfectible » avec les États-Unis, sont importantes mais uniquement tant qu’elles servent les intérêts d’Israël. Il n’est pas ici question de sentiment. Israël a flatté la Grande-Bretagne avec de belles phrases avant de s’en détourner en faveur des États-Unis quand la Grande-Bretagne n’avait plus rien à donner. Pendant sept décennies, les États-Unis ont été un cadeau perpétuel, mais maintenant qu’ils sont en perte de vitesse en tant que puissance mondiale, Israël doit assurer ses arrières, d’où les efforts de Netanyahu pour s’attirer les bonnes grâces de Vladimir Poutine et renforcer ses relations avec la Chine.

En fin de compte, la défense ultime d’Israël ce ne sont pas des « amitiés » douteuses et des « intérêts mutuels » qui ne durent jamais éternellement dans le jeu des nations, mais la force de son propre bras droit. Alors, la question qui se pose est quelle est la mesure de cette force ?

Eh bien, Israël possède des armes nucléaires et donc dispose de l’option « Samson », la capacité de faire s’écrouler le toit sur la tête de tout le monde aussi bien que sur la sienne. La question de savoir si, en dernier ressort, il utilisera ces armes appartient à l’avenir, mais le fait qu’Israël possède ces armes n’a pas dissuadé ses ennemis.

D’un point de vue rationnel, il aurait peut-être dû, mais qui se comporte rationnellement ici, un gouvernement et des mouvements qui résistent à l’occupation comme le droit international les en autorise ? Ou un gouvernement qui poursuit l’occupation, au mépris du droit, de la morale et de la possibilité de pouvoir un jour appeler les gens dont il a pris les terres et les états qui bordent ses frontières non déclarées « véritables voisins » ? Au mépris de la possibilité, pourrait-on dire, de pouvoir un jour se sentir chez soi au Moyen-Orient.

Que la menace nucléaire soit ou non du bluff, et étant donné la nature extrémiste du sionisme, ça n’en est probablement pas un, la résistance continue. Grâce à ses armes nucléaires, oui, Israël a la capacité de détruire toute vie au Moyen-Orient, mais à défaut, qu’en est-il de ses armes conventionnelles et de sa force militaire ? Est-ce suffisant pour tenir ses ennemis à distance et les battre en toute occasion ?

La réponse doit probablement être non. En 1967, Israël a pris l’Égypte et la Syrie par surprise. Leurs forces aériennes ayant été détruites au sol, ces deux pays étaient quasi impuissants dès le premier jour, mais il est très peu probable qu’il y ait un autre 1967.

Depuis lors, la supériorité militaire conventionnelle d’Israël a lentement mais sensiblement décliné. Par la taille du territoire qu’il a pris et par la taille de sa population, il manque de profondeur stratégique. Il doit mener des guerres de courte durée. Ainsi, en 2006, après seulement un mois de combats contre le Hezbollah, organisation de guérilla et non armée régulière, il a dû battre en retraite. Plus une guerre se prolonge, moins il a de chances de la gagner.

Sa « victoire » en 1973 est due au fait qu’Anouar Sadate a empêché son armée de combattre. Au cours de la première semaine de la guerre, les forces israéliennes sur la rive orientale du canal de Suez ont été mises en déroute. Sadate n’a jamais eu l’intention de vaincre Israël parce qu’il savait que les États-Unis ne le permettraient pas, alors il a déclaré une « pause opérationnelle » après neuf ou dix jours et a donné à Israël la possibilité de récupérer et de parvenir sur la rive occidentale du canal.

L’Égypte étant militairement marginalisée à cause du « traité de paix » de 1979, Israël était libre de se déchaîner ailleurs, principalement contre le Liban, cible pratiquement sans défense face aux opérations d’une grande armée et de ses forces aériennes.

Les « incursions » qui se sont soldées par des milliers de morts parmi les civils ont mené à l’invasion de 1982. Quelles en ont été les conséquences ? Pour le Liban et les Palestiniens, environ 20 000 civils morts, dont les milliers de Sabra et Chatila. Pour Israël, oui, la défaite de l’OLP a été un succès, mais qui, comparé à l’avènement d’un ennemi beaucoup plus dangereux, le Hezbollah, doit être relativisé.

En 2000, le Hezbollah avait chassé Israël du Liban et en 2006, il l’a à nouveau chassé. Tout ce qu’Israël pouvait faire, c’était utiliser sa puissance aérienne pour dévaster des villes, et des villages, mais sur le terrain dans le sud, ses chars Merkava, très bien cotés, ont été détruits et ses troupes battues par les soldats à temps partiel du Hezbollah. Ce fut un résultat humiliant pour une armée considérée comme l’une des meilleures au monde. Empruntant au Hezbollah, l’armée israélienne a ensuite augmenté le nombre de recrues idéologiquement engagées dans les rangs de ses officiers, dont beaucoup issues des colonies de peuplement en Cisjordanie.

Depuis lors, Israël brûle d’attaquer à nouveau le Hezbollah, mais cette fois-ci, le facteur dissuasion joue contre lui. Il sait que le Hezbollah a bâti un arsenal de missiles qui peuvent causer des ravages en Palestine occupée. Il sait que ses défenses antimissiles ne pourront pas en arrêter beaucoup. En attendant, tout en évaluant ses chances et en préparant les coups qui, selon lui, détruiront le Liban et le Hezbollah, il a une cible plus vulnérable à laquelle s’en prendre, Gaza.

Là, ses assauts au fil des ans, cruels à l’extrême, brutaux et inhumains, ont tué des milliers de Palestiniens. Des centaines de Palestiniens, pour la plupart très jeunes, ont été abattus par des tireurs d’élite le long de la clôture de Gaza rien qu’au cours des derniers mois, sans que la volonté palestinienne de résister en soit brisée.

Les Israéliens se battent actuellement contre des ballons portant le feu en terre occupée, tandis que les Palestiniens continuent de frapper les colons qui occupent leurs terres en Cisjordanie, en dépit des terribles conséquences pour eux-mêmes et leurs familles.

Au cours de tout cela, les actions et les réactions d’Israël sont devenues de plus en plus hystériques, révélant une fragilité psychologique et une nervosité dans une enveloppe de confiance extérieure. Il ne peut pas mettre fin à la résistance palestinienne, son intimidation de l’Iran et du Hezbollah n’a pas fonctionné et, aux États-Unis, on prend de plus en plus conscience qu’Israël est un État raciste violent qui ne mérite aucunement le soutien massif que les États-Unis lui ont toujours apporté.

Il riposte avec toutes les armes à sa disposition, y compris la hasbara, la tentative de criminaliser le mouvement BDS et les attaques contre des universitaires individuels, mais le vent tourne.

Les états ont besoin de flexibilité, mais Israël en est dépourvu. Sa puissance est friable et comme le chêne contre le saule, quand la tempête souffle, il est plus susceptible de tomber. Après plus de sept décennies, il n’a ni amis ni alliés dignes de ce nom au Moyen-Orient. Il utilise les gouvernements arabes comme ils l’utilisent lui, mais les peuples arabes s’opposent tout autant qu’ils l’ont toujours fait à cet implant colonial de peuplement occidental en leur sein. Je le répète, ce n’est pas parce qu’ils ne peuvent pas s’adapter, mais parce qu’Israël ne le peut pas. Pour ce qui est d’être accepté par les masses arabes, il n’a pas progressé d’un iota.

L’histoire a été autrefois favorable à Israël, mais elle ne l’est plus aujourd’hui. La roue tourne à son détriment. Tout ce qu’il a pour lui, c’est la force armée. Elle ne doit en aucun cas être sous-estimée, mais le temps ne s’arrête pas, pas plus que ses ennemis convaincus qu’ils défendent une juste cause en s’opposant à un État qui, dans son for intérieur, sait qu’il ne défend pas une cause juste.

Israël se prépare toujours à la prochaine guerre, mais contre un ennemi réel, pas seulement des civils sans défense réduits à riposter avec des ballons de feu. La prochaine fois il va subir des pertes sans précédent dans son histoire.

Voilà ce qui va se produire au minimum, et tout cela à cause de la détermination de créer un État juif sur un territoire peuplé de personnes non juives. Dans l’esprit arrogant et tordu de Netanyahu, Naftali Bennet, Ayelet Shaked, Avigdor Lieberman et des rabbins et colons racistes qui les incitent, c’est l’idéologie qui importe et non la paix et la sécurité du peuple juif vivant en Palestine. La légitimité n’est pas l’objet. C’est la pointe de l’épée qui l’est, et tout comme Israël a vécu par l’épée, il doit donc vivre avec l’éventualité qu’un jour il périra par l’épée.

Jeremy Salt * Jeremy Salt a enseigné l’histoire moderne du Moyen-Orient à l’Université de Melbourne, à la Bosporus University à Istanbul et à la Bilkent University à Ankara pendant de nombreuses années. Parmi ses publications récentes son livre paru en 2008 : The Unmaking of the Middle East. A History of Western Disorder in Arab Lands (University of California Press).

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19 octobre 2018 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – MJB & Lotfallah