Haaretz : interview d’un ancien chef du Mossad

Les amis et la famille en deuil portent le corps de Orwa Hammad, américano-palestinien âgé de 14 ans abattu par un soldat israélien, à son enterrement dans le village de Silwad, le 26 Octobre 2014 - Photo : Oren Ziv/Activestills.org
Dalia Karpel – Note de la rédaction : nous publions des extraits de cette interview d’un ancien chef du Mossad par souci d’informer sur ce qui peut être le symptôme de divergences notables à l’intérieur de l’establishment israélien, sur la stratégie à adopter pour assurer la pérennité du projet sioniste. L’approche exprimée ici, qui n’est pas nouvelle, correspond à celle que l’on peut qualifier du « bon flic » par opposition à celle du « mauvais flic » représentée par Netanyahu et son équipe. Mais fondamentalement le projet reste toujours le même : coloniser la Palestine et déposséder les Palestiniens de leur terre.

Sur le bureau de l’ancien directeur du Mossad Efraim Halevy dans sa maison de Tel-Aviv se trouve une copie de la traduction en arabe de son autobiographie, « Man in the Shadows » («Un homme dans l’ombre »). Son sous-titre, bien en évidence sur la couverture, dit, «Connais ton ennemi. » Halevy est amusé par l’ambigüité du compliment.

Agé de 81 ans, l’homme qui était espion en chef d’Israël est un tourbillon d’activités. Après une carrière longue de plusieurs décennies à divers échelons du Mossad, le service de renseignements étranger d’Israël, y compris quatre ans et demi en tant que chef, Halevy commence toujours sa journée à 4h30 du matin. Entre autres tâches, il préside le conseil d’administration du Zalman Shazar Center for Jewish History, donne des conférences et écrit des articles, participe à des conférences, donne des interviews sur des questions telles que l’Iran et Israël, et le conflit israélo-palestinien, et est président de Shorashim (Roots), une organisation qui aide les Juifs de l’ancienne Union soviétique à établir leurs justificatifs d’identité juive pour leur présentation à l’établissement rabbinique d’Israël.

55 ans ont passé depuis que David Kimche, le chef adjoint du Mossad à l’époque, a introduit le jeune Halévy, 27 ans et né à Londres, – qui avait un diplôme en droit de l’Université hébraïque de Jérusalem, mais s’occupait alors d’éditer un magazine mensuel pour les officiers des Forces de défense d’Israël- au département de recherche du Mossad, qui avait besoin de personnes dont la langue maternelle fut l’anglais. Il a commencé sa carrière à Tevel, l’unité de liaison de l’agence, qui entretient des liens avec les services étrangers de renseignement. C’était une époque où Israël avait des liens avec des pays comme l’Ethiopie, le Soudan, l’Iran et d’autres. En 1970, il fut muté à Washington en tant que représentant de Tevel, et forgea des liens avec l’administration et des branches des renseignements américains. Une solide amitié s’est développée entre Halevy et l’ambassadeur d’Israël aux Etats-Unis à l’époque, Yitzhak Rabin.

En 1994, le Premier ministre Rabin emmena Halevy, alors directeur adjoint du Mossad, avec lui à la cérémonie marquant la signature de la déclaration de principes israélo-jordanienne qui a précédé la signature d’un traité de paix formel entre les deux pays. Halevy décrit ses relations avec le roi Hussein dans son autobiographie (publiée en anglais en 2008). Ses contacts auprès du gouvernement jordanien ont aidé à régler la crise avec Amman qui suivit la tentative avortée du Mossad pour assassiner le dirigeant du Hamas Khaled Meshal sur le sol jordanien en Septembre 1997. L’année suivante, Halévy, alors âgé de 63 ans, a été nommé neuvième directeur de l’agence par le Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Se tenant bien droit et léger sur ses pieds malgré son âge, Halevy est cordial et affable, un gentleman et un intellectuel. Il doit avoir une pression artérielle basse, étant donné la sérénité dont il fait preuve quand nous parlons de ses points de vue sur une série de questions tendues, pour ne pas dire controversées.

Qu’est-ce qui vous irrite ces jours-ci?

«Nous vivons la plus grande crise depuis que l’Etat a été créé. Je ne me souviens d’aucune période où nous ayons été à ce point dépourvus d’une colonne vertébrale digne de ce nom en matière de gouvernement. Quand je regarde le paysage politique en Israël, disons les 15 [ plus hauts] personnages, certains membres du gouvernement et certains dans l’opposition – je ne vois pas un réservoir d’individus qui soient les supports de l’Etat. La façon dont les partis naissent autour d’une personne qui décide de tout, est problématique. Le Premier ministre Netanyahu, qui exerce le pouvoir le plus important, ne contrôle pas son parti comme Yair Lapid ou Naftali Bennett ou Moshe Kahlon contrôlent leurs partis. Je les regarde et j’essaie d’avoir une idée de leur valeur, mais je ne peux pas. Et je trouve difficile à comprendre un système dans lequel, à chaque fois, il faut recruter comme un sauveur un ancien chef du personnel. »

En 2009, vous avez exprimé un soutien pour les négociations avec le Hamas, et en 2012 vous prôniez des négociations avec l’Iran et vous étiez aussi en faveur de l’accord conclu entre les puissances et l’Iran sur la question nucléaire. Qu’est-ce qui est bon pour Israël dans la situation actuelle? Avec qui Israël devrait-il parler? Par qui voulez-vous commencer?

«Israël ne peut pas choisir. Dans le passé, des tentatives ont été faites pour intervenir dans la situation palestinienne et couronner des dirigeants là-bas- parce que la haute direction de l’Autorité palestinienne est dépendante d’Israël, qui a la capacité de promouvoir et de rétrograder les gens, aussi bien en termes de leur statut public qu’en termes économiques et de sécurité, etc. Mais les tentatives passées pour déterminer le partenaire pour les négociations a échoué. Certains disent que [l’ancien chef du Fatah] Mohammed Dahlan est le partenaire – que nous pouvons créer la situation, et qu’il est quelqu’un avec qui il sera possible de parler. À mon avis, nous devons parler à des responsables que nous ne connaissons pas de fond en comble du point de vue de leurs rôles dans la sécurité. »

Expliquez, s’il vous plaît.

« Un Israélien qui a servi en tant que chef du Shin Bet [service de sécurité] et avait des dossiers épais sur son bureau à propos de quelque politicien palestinien ou chef militaire qui a été jugé et condamné à l’emprisonnement dans un établissement israélien, ne sera pas en mesure de parler à ce dirigeant palestinien dans une position d’égalité. Les Palestiniens appropriés pour un dialogue avec Israël sont des gens qui n’ont pas été impliqués dans le combat et l’activité terroriste, et que les Israéliens n’ont pas vu en sous-vêtements [dans les salles d’interrogatoire]. Il n’est également pas souhaitable pour le candidat palestinien au dialogue de s’être trouvé face à des représentants du Shin Bet qui se sont occupés de lui sans arrêt ».

Est-ce que Marwan Barghouti est un partenaire ?

« Si le dirigeant palestinien Barghouti – qui a été condamné à cinq peines à perpétuité consécutives et une autre de 40 ans pour planification d’opérations terroristes – est la personne que les Palestiniens choisissent, nous devons lui parler. Si Israël fixe des conditions pour la nomination du Palestinien choisi comme chef de file, cela ne fonctionnera pas. Nelson Mandela, l’homme d’État, ancien président de l’Afrique du Sud et lauréat du prix Nobel, était un terroriste, aussi, et les négociations ont eu lieu avec lui pendant qu’il était en prison. Les liens avec lui ont commencé à être tissés des années avant que le chef incarcéré ait été connu du public. Il y a quelques mois, j’ai rencontré quelqu’un qui a été impliqué dans des négociations top-secret qui ont eu lieu en Angleterre dans les années 1980 avec des représentants de Mandela, et qui n’ont pas été pleinement révélées à ce jour. Si vous voulez arriver à un règlement, une quelconque forme de coexistence, les seules personnes à qui parler sont celles qui tiennent les rênes de l’autre côté « .

Qu’en est-il des dirigeants du Hamas, comme Ismail Haniyeh?

« Nous devons parler avec lui et aussi avec le chef du bureau politique du Hamas, Khaled Meshal, et son adjoint, le Dr Moussa Abou Marzouk. Les choses sont beaucoup plus compliquées concernant [le chef du Hezbollah] Hassan Nasrallah. Nasrallah c’est aussi l’Iran, mais si le gouvernement d’Israël pense qu’il veut parvenir à un règlement avec le Liban, et que le Hezbollah est une composante du gouvernement libanais, il nous faut parler avec eux, aussi. Sinon, nous allons entrer dans une autre guerre « .

Après le discours du président américain Barack Obama à l’Assemblée générale de l’ONU ce mois-ci, dans lequel il a dit que Israël ne peut pas occuper et s’installer dans les territoires définitivement, Netanyahu a répété le mantra: « . Le monde doit soutenir notre combat contre le terrorisme » A votre avis, est-ce que l’utilisation de la rhétorique selon laquelle le Hamas est une organisation terroriste impitoyable et que la paix ne viendra que lorsque les Palestiniens affronteront leurs extrémistes, est destinée à sanctifier le statu quo?

«Je n’ai pas les outils nécessaires pour mener une véritable analyse psychologique du locuteur pour déterminer si ses conclusions sont des excuses. Si le point de départ de Netanyahu est qu’en aucun cas il ne doit y avoir une situation dans laquelle l’autre côté peut dire qu’il a obtenu une victoire, alors nous avons un problème. Lorsque l’opération « Bordures protectrices » a pris fin, en Août 2014, Netanyahu l’a appelée « une grande réussite militaire et politique … Le Hamas demandait beaucoup, a-t-il ajouté. Il a précisé : Ils ont demandé un port, un aéroport, la libération des prisonniers qui avaient été candidats à la libération dans l’affaire Shalit [ie, l’échange de prisonniers palestiniens pour le soldat israélien captif], la médiation du Qatar ou de la Turquie, et plus encore. Et il a déclaré fièrement: «Le succès de l’opération Bordures Protectrices est qu’ils n’ont rien reçu.» Est-ce un exploit pour Israël – qu’ils n’aient rien reçu? »

Selon Netanyahu, la question des territoires est un complot conçu par ceux qui sont opposés à l’expansion des colonies. Il a également utilisé l’expression «nettoyage ethnique». Quelle est votre réaction à cela?

« Après la guerre des Six jours, une réunion a eu lieu entre le haut commandement et [le ministre de la Défense] Moshe Dayan. Un des officiers a demandé, «Quelles sont les lignes directrices concernant les territoires, et quelle est notre tâche?  » « Votre tâche », a dit Dayan, « est de veiller à ce que nous maintenions une vie ordonnée, et autant que possible confortable, pour les résidents locaux et de faire en sorte que ne se développe pas un problème de sécurité. Entretenir les territoires de telle manière que le gouvernement d’Israël ait les coudées franches pour se prononcer sur la question politique. » Ceci a tenu bon jusqu’aux années 1990.

« Après, les pourparlers entre Ehud Barak et les Palestiniens sont tombés en panne, et deux ans après la seconde Intifada a éclaté, en 2000, Israël a réoccupé la Cisjordanie dans l’opération Bouclier défensif, à l’exception de la zone A, où les Palestiniens ont gardé le contrôle de la sécurité. En 2002, le Premier Ministre Ariel Sharon a déclaré que ce qui vaut pour [les implantations dans la bande de Gaza] s’applique à Netzarim vis-à-vis de Tel Aviv, également [c’est-à-dire, si Israël devait se retirer de Netzarim, il ne ferait qu’accroître la menace envers Tel-Aviv]. Comme il se trompe, ai-je pensé à l’époque. Avi Dichter, alors chef du Shin Bet, a déclaré à la Conférence Herzliya que nous ne sommes pas en mesure de fournir aux citoyens d’Israël le package de sécurité auquel ils ont droit. Nous n’en avons pas la capacité. »

Est-ce là la contradiction ultime de la ligne directrice de Dayan?

« L’armée n’était plus capable de maintenir une situation dans laquelle l’échelon politique serait libre. Le résultat a été le désengagement de Gaza – la preuve écrasante que la conception de Dayan s’est révélée insoutenable. Et nous sommes très près que cela se reproduise ».

Qu’est-ce qui va se reproduire ?

« Il n’y a pas de politique en cours d’élaboration sur la question palestinienne, autre que la décision de garder les territoires et veiller à ce que les choses ne débordent pas, qu’il n’y ait pas d’incidents et pas de couteaux, que le calme prévale et que le monde n’en parle pas. Certains politiciens pensent qu’Israël peut gouverner tous les territoires. Soit les Palestiniens seront expulsés ou ils vont s’évaporer. Une chose est claire: Israël ne dispose pas d’un plan d’ensemble. Peut-être que [le leader d’Habayit Hayehudi Naftali] Bennett en a un. Netanyahu veut un Grand Israël, mais il n’est pas capable de garder les territoires. Quand il y a une explosion de rage et de couteaux, comme au cours des dernières semaines, il réagit comme quelqu’un à qui on a enlevé son slip. Il ne sait pas quoi faire. Notre capacité à maintenir la situation, d’un point de vue de sécurité, est érodée. L’épisode Elor Azaria [une référence au soldat qui a tué un Palestinien immobilisé à Hébron en Mars] est un autre fait dans une suite de petits événements, aléatoires et insolubles. Ce n’est pas une situation dans laquelle on dit : «Parce que j’ai le pouvoir, je vais définir la politique et commencer à la mettre en œuvre. » Aucune politique n’est mise en œuvre. On ne fait rien. Il ne s’agit que de rester, rester n’est pas une politique. »

Quelles sont vos réflexions sur le procès Elor Azaria?

« Cette affaire n’est que le début. Quel que soit le verdict, la controverse sur l’incident ne va pas diminuer. Si le tribunal estime Azaria coupable, beaucoup se joindront à une forme de rébellion sur les hauteurs. Et qu’est-ce que [Avigdor] Lieberman dira, après s’être identifié à [Azaria] avant d’être nommé ministre de la Défense, puis avoir ajouté, il y a deux semaines, «Nous allons soutenir ce soldat, même s’il a fait une erreur … Nous sommes obligés de lui apporter notre soutien et de lui donner toute l’aide [nécessaire] ? Et qu’est-ce que Netanyahu dira, après avoir d’abord soutenu qu’Azaria ne représente pas les valeurs de l’armée israélienne, et ensuite parlé avec son père au téléphone ? Voilà à quoi les choses ressemblent quand il n’y a pas de politique.

« Dans le cas d’Azaria, à ce moment-là, une erreur a été faite, à la fois par le chef de cabinet et par le ministre de la Défense, qui se sont tous deux précipités pour faire des déclarations publiques au lieu de dire que, avant tout, une procédure judiciaire était nécessaire et qu’il est de notre devoir de la laisser suivre son cours, parce que nous ne voulons pas entraver le processus. Dès le moment où l’erreur a été commise, il ne pouvait pas y être remédié. Je ne sais pas ce que le tribunal militaire va décider. Quel que soit l’issue, elle sera très mauvaise. Si Azaria est acquitté, [le chef d’état-major Gadi] Eisenkot devra démissionner. Je connais bien Eisenkot. Il est le dernier barrage empêchant l’armée de commencer à se rapprocher de Lieberman ».

Dans son récent discours à l’ONU, Netanyahu a invité le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas à visiter la Knesset. Pensez-vous qu’il y a une chance que cela se produise, qu’il s’adresse à la Knesset, comme le président égyptien Sadate l’a fait à l’époque, et que Netanyahu rende visite à Abbas à Ramallah?

« Lorsque l’écrasante majorité des Palestiniens comprendra que les chances de parvenir à un État palestinien ont été perdues, et que les négociations avec Israël ne sont rien de plus qu’un bluff, que les pourparlers sont en fait inutiles parce qu’il n’y a aucune chance qu’il en sorte quoi que ce soit, une seule voie subsistera : celle du Hamas. La situation du Hamas n’est pas solide aujourd’hui, quoique ce ne soit pas à cause des 1.500 sorties des forces aériennes israéliennes. Le Hamas a été affaibli par les coups qu’il a subis de la part de l’Egypte, pour des raisons propres aux Égyptiens. Ses relations avec l’Iran sont gelées. Leur base à Damas a été éliminée. Néanmoins, le Hamas tient bon, et Israël aura du mal à contenir le prochain soulèvement palestinien s’il ne parvient pas à un accord avec le Hamas, [ce qui exigera que] la direction israélienne soit prête à faire des concessions qu’elle n’est pas prête à faire à l’heure actuelle « .

Qu’en est-il de l’état binational qui est la vision des représentants de droite?

« Cette idée est une farce. Tout compte fait, il n’y aura pas un État binational selon la définition correcte du terme. Israël ne propose pas aux Palestiniens le droit de vote et [d’autres formes] d’égalité. Il y aura bientôt une longue période de chaos ici. Israël prendra des mesures pour détruire l’Autorité palestinienne et assumera la responsabilité du pain et de l’eau pour les Palestiniens. Les dirigeants israéliens chercheront le soutien de la communauté internationale, mais ils ne l’accorderont pas, parce qu’ils ont plus qu’assez d’ennuis avec la crise des migrants et les demandeurs d’asile en Europe. Dans le Mossad, on utilise le terme ‘Yeltzam’ – [acronyme hébreu pour ‘Yesh li tzarot mesheli, qui signifie] « J’ai mes propres problèmes »- et ce sera aussi la réaction du monde: ‘. Yeltzam’. Cela a déjà commencé, à la marge. »

Que pensez-vous des déclarations de Avigdor Lieberman depuis qu’il est devenu ministre de la Défense? Par exemple, sa formule de «réhabilitation en échange de la démilitarisation » de la bande de Gaza?

«La réhabilitation signifie que le Hamas obtiendrait un port maritime ou un aéroport et toutes sortes de choses civiles. C’est une formule fantastique. Imaginez que le Hamas disperse vraiment ses unités militaires et qu’ils déposent les armes. Que va faire Israël s’il ne les tue pas ? Qu’aurons-nous besoin de négocier avec eux s’ils ne sont plus une menace pour nous? Est-ce que la démilitarisation jusqu’à un certain niveau d’armes signifie qu’il n’y aura plus un seul pistolet dans la bande de Gaza ? Aucune société en situation de combat avec un autre pays n’accepterait la démilitarisation en échange de quelque chose d’intenable. L’armée en Irlande a déposé les armes en échange de l’indépendance; les Irlandais ont reçu une large mesure d’autonomie gouvernementale dans le nord ».

Vous avez passé un peu de temps en compagnie du Premier Ministre Netanyahu, qui vous a nommé directeur du Mossad. Pouvez-vous fournir une analyse de lui qui nous éclaire sur son caractère complexe?

« Netanyahu est une personne très intelligente. En quelques minutes, il est capable d’intégrer toutes les considérations relatives à un sujet donné à partir de tous les aspects – politique intérieure, politique étrangère et diverses implications. Il a une capacité à synthétiser tous les éléments et arriver à une décision très rapidement. Parfois, c’est très impressionnant. Parfois, c’est trop rapide, et on doit lui dire, «Désolé, trop rapide, impossible.» Quand j’ai été nommé directeur du Mossad, Arik Sharon, qui était alors Ministre des Affaires étrangères, m’a invité pour une conversation et m’a dit, à sa manière cynique, « Si Le Premier Ministre Netanyahu vous surprend avec une quelconque suggestion, ne l’acceptez pas. Dites-lui que vous devez y réfléchir. Si lors de votre réunion suivante, il l’a déjà oubliée, vous devriez faire de même ; s’il mentionne la suggestion au cours de ce deuxième entretien, dites-lui que vous allez l’examiner.»

« Netanyahu est rapide à suggérer des réponses et des solutions, et tout doit être très dramatique. Il est une personne qui aime à créer le drame. Cela présente certains avantages. Par exemple, quand le bât blesse, comme lors de l’assassinat de Khaled Meshal, en 1997, Netanyahu a immédiatement émis un ordre sans équivoque de lui sauver la vie. Cela témoigne d’un niveau élevé de compréhension des conséquences qui pourraient découler d’un événement de ce genre. Mais cela ne fonctionne pas toujours. Par exemple, dans le cas récent des travaux sur les lignes de chemin de fer, sa décision, faite à peine quelques minutes avant le début du Shabbat, d’ordonner un arrêt total de travail pendant 72 heures, montre qu’il pensait qu’il pourrait geler une situation pendant trois jours, contrôler tout ce qui se passerait et d’une manière ou d’une autre, remettre les choses en marche par la suite. C’était une erreur qui découlait de sa vitesse vertigineuse à tirer des conclusions ».

Quand Netanyahu parle à l’ONU ou avec des représentants des médias, il révèle son côté charmeur, sa brillante confiance en soi. Mais à d’autres moments, c’est son côté syndrome de la persécution qui émerge instantanément, où les Israéliens sont présentés comme des victimes de l’Holocauste, du régime nucléaire iranien et de la terreur islamique. Pourquoi persiste-t-il avec ça?

«L’intimidation est une arme politique pour lui. Mais Netanyahu n’est pas un magicien, et il n’est pas Iron Man. Quelque chose de mauvais lui est arrivé. Au fil des ans, il s’est laissé convaincre par le public qu’il est la seule personne capable de diriger [le pays]. Il a peut-être réussi en cela, mais ses évaluations sont erronées. Il estimait que Mitt Romney allait gagner les primaires et il l’a accueilli en Israël avec Sheldon Adelson, et il a eu tort. Il dit à tous ses hôtes venant des États-Unis, «Ne me parlez pas des États-Unis, je connais les États-Unis mieux que vous.» Mais ce n’est pas le cas. Il a eu tort de contourner l’administration et d’aller au Congrès [à propos de l’Iran]. Il pensait qu’il allait réussir, ce qu’il n’a pas fait, mais personne ne le lui a reproché, parce qu’il n’y a pas d’alternative pour le remplacer. Quelles sont les options – le présentateur vedette des nouvelles sur Channel 2 ? Il est peu profond. Il est d’eau peu profonde. Le bon gars de la maison sioniste n’a pas encore atteint le niveau du leadership.  »

Serait-il exact de dire que vous tenez Netanyahu en haute estime, mais en même temps n’avez pas beaucoup de respect pour lui ?

« Netanyahu vit sur du temps emprunté. Il ne le sent pas, mais tout ce qui se passe autour de lui l’atteste. J’étais aux États-Unis et j’ai été interviewé par Al Jazeera le jour où il a annoncé la nomination de Lieberman comme Ministre de la Défense. Lorsqu’on a questionné Netanyahu à propos de la nomination, il a répondu : «Je suis celui qui prend les décisions importantes, donc il n’y a aucune raison d’être inquiet.» Qu’était-il en train de dire ? Tout d’abord, que l’homme qu’il avait nommé n’est pas bon pour la prise de décisions importantes. Deuxièmement, Netanyahu annonce qu’il prend lui-même les décisions importantes. Peut-il gérer les instances de la Défense derrière le dos de Lieberman ? Non, quand Lieberman a parlé contre Obama et a comparé l’accord avec l’Iran à l’accord de Munich, Netanyahu l’a laissé mijoter dans son jus – puis Lieberman s’est rétracté, et a dit que c’était comme ci et pas comme ça.

« Soit dit en passant, l’accord de Munich n’est pas l’accord essentiel. Le pacte Molotov-Ribbentrop est l’important, et il est composé de deux parties : une partie publique, qui était un pacte de non-agression entre la Russie et l’Allemagne ; et une partie secrète, selon laquelle les deux pays diviseraient tous les territoires conquis entre eux. Et seulement quelques jours plus tard, quand l’armée allemande a envahi la Pologne, l’armée russe est entrée en Pologne par l’Est, et ensemble, ils ont vaincu les Polonais et ont tenu une parade conjointe. La Pologne a cessé d’exister en tant qu’entité politique. Trois pays indépendants – Estonie, Lettonie et Lituanie – sont devenus une partie de l’Union soviétique. L’un des résultats de l’accord fut que les Russes ont fourni à l’armée allemande le carburant qui lui a permis d’envahir toute l’Europe occidentale et d’atteindre la Manche. Par la suite, les Allemands se sont retournés contre les Russes, et pour les deux derniers tiers de la Seconde Guerre mondiale, ils [les Russes] ont fait partie du front contre eux. Il y a deux ans, a eu lieu un changement dans le récit à propos du pacte Molotov-Ribbentrop : De l’avis du [président russe Vladimir] Poutine aujourd’hui, le pacte était bon, parce qu’il a servi les intérêts stratégiques de la Russie ».

29 septembre 2016 – Haaretz – Traduction par BM du Comité solidarité Palestine de la région nazairienne