Hypocrisie occidentale : Khashoggi et Murtaja, deux journalistes assassinés, mais l’un déjà oublié

Photo : Médias sociaux
Rushdi Sarraj[d], co-fondateur d'Ain Media et Yaser Murtaja qui a tué par un tireur d'élite israélien en avril - Photo : Médias sociaux
Professeur Kamel HawwashYaser Murtaja était un photojournaliste palestinien qui s’était rendu à la clôture de Gaza avec Israël pour couvrir le deuxième vendredi de la Grande Marche du Retour. Il a été tué par un tireur d’élite des IDF (Forces de Défense Israéliennes) le 7 avril.

Sa mort survenue le deuxième vendredi de la Grande Marche du Retour n’a fait l’objet que d’une modeste couverture médiatique. Le monde a été troublé par le fait que des tireurs d’élite israéliens très bien entrainés prennent délibérément pour cible des civils palestiniens qui ne représentaient aucune menace, mais les gouvernements occidentaux hésitaient à critiquer Israël d’avoir pris pour cible des hommes, des femmes, des enfants, des médecins et des journalistes. La jeune infirmière, Razan Al-Najjar, a été abattue quelques semaines plus tard alors qu’elle soignait les blessés à la clôture de Gaza. Au même moment, Nikki Haley complotait pour faire échouer une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU visant à protéger les civils palestiniens.

La dernière atrocité commise par Israël est le meurtre délibéré de trois enfants à Gaza. Il s’agissait de Khaled Bassam Mahmoud Abu Saeed, 14 ans, Abdul Hameed Mohammed Abdul Aziz Abu Zaher, 13 ans, et Mohammed Ibrahim Abdullah Al-Sutari, 13 ans.

Je ne connaissais pas Yaser, Razan, Khaled, Abdul Hameed ou Mohammed. Toutefois, leur perte et le chagrin que j’ai ressenti à leur mort m’habitent encore aujourd’hui. Pourquoi le monde n’a-t-il pas sanctionné Israël pour les avoir tués ? Pourquoi obtient-il un passe-droit quand il viole les droits de l’homme élémentaires quand d’autres états doivent répondre de leurs actes.

La réaction à leur assassinat contraste fortement avec celle suscitée par la disparition puis l’assassinat confirmé du journaliste saoudien Jamal Khashoggi le 2 octobre, qui a capté l’imagination du monde entier. Je n’ai pas rencontré une seule personne qui ne soit au courant de cette histoire ou qui n’ait suivi avec une horreur absolue les détails sordides provenant de sources au sein du gouvernement turc concernant son meurtre et l’éventuelle mutilation de son corps. Des appels à sanction à l’encontre de l’Arabie Saoudite ont été très nombreux, allant de citoyens ordinaires aux gouvernements.

J’ai eu la chance de rencontrer Jamal et de présider une session de la conférence de Middle East Monitor sur les Accords d’Oslo le samedi précédant son retour à Istanbul pour effectuer des formalités au consulat saoudien afin de pouvoir épouser sa fiancée Hatice Cengiz. Je n’ai jamais imaginé, ni moi ni aucune autre personne présente, la tournure que prendraient les événements des heures plus tard.

Photo : Jehan Alfarra/Middle East Monitor
Le journaliste saoudien Jamal Khashoggi (R) à la conférence Oslo25 à Londres, le 29 septembre 2018 – Photo : Jehan Alfarra/Middle East Monitor

De nombreuses raisons expliquent la couverture médiatique de l’assassinat de Jamal, ce qui le distingue des autres journalistes qui ont été pris pour cible en raison de leurs écrits ou de la couverture d’événements mondiaux importants, notamment en Syrie, en Irak et en Libye, pour n’en citer que quelques-uns. C’était un citoyen saoudien loyal qui avait des liens étroits avec la famille royale, mais qui avait senti que sa liberté d’expression sous le règne -effectif- du prince héritier Mohammed Bin Salman, était entravée. Il était chroniqueur au Washington Post.

Le meurtre de Jamal Khashoggi a dressé l’un contre l’autre deux importants états musulmans, l’Arabie Saoudite et la Turquie. Le meurtre n’a pas été commis dans les rues d’Istanbul mais à l’intérieur d‘une mission diplomatique. Il y a eu des fuites et des démentis. Différentes versions de ce qui s’était produit ont été fournies par l ‘Arabie Saoudite, qui au mieux étaient incohérentes mais qui se sont avérées être des mensonges. Nous avons eu droit au cinéma de l’intervention largement annoncée du président turc Erdogan, qui promettait d’apporter beaucoup d’éclaircissements mais qui en fin de compte s’est révélée être un chef-d’œuvre de prudence politique dépourvue d’informations neuves. Le sort du prince héritier saoudien, voire de la monarchie saoudienne telle que nous la connaissons est en jeu.

A ce jour le corps de Jamal Khashoggi n’a pas été retrouvé. Des questions demeurent sans réponses, à savoir qui a ordonné l’assassinat, comment a-t-il été exécuté, qu’est-il advenu de son corps et qu’elles preuves réelles la Turquie détient-elle ? Ce qui laisse beaucoup de place aux spéculations. La Turquie avait-elle mis sur écoutes le consulat saoudien et par conséquent, le meurtre proprement dit a-t-il été enregistré sur support audio ou vidéo ?

Voilà quelques unes des raisons pour lesquelles l’assassinat de Jamal Khashoggy a captivé l’attention du monde entier au cours des deux dernières semaines et continuera de le faire à mesure que d’autres détails seront divulgués ou si la Turquie décide finalement de rendre publics les éléments de preuve qu’elle détient, qui pourraient fournir l’identité de la personne la plus haut placée dans la hiérarchie saoudienne qui a donné l’ordre de tuer M. Khashoggy.

Des pays occidentaux ont commencé à imposer des sanctions aux personnes soupçonnées de faire partie du commando meurtrier, annulant de fait les visas qu’ils pouvaient détenir, et des appels en faveur de l’imposition d’un embargo sur la vente d’armes à l’Arabie Saoudite ont été lancés, notamment en Europe. Même si ces derniers ont été mis en balance avec l’importance stratégique du commerce avec l’Arabie Saoudite, c’est au moins une indication que les pays occidentaux peuvent agir en exerçant des pressions sur d’autres états accusés de crimes.

Le monde a décidé d’imposer des sanctions à la Russie et à l’Iran, alors que l’histoire montre que d’autres pays, dont l’Irak et la Libye, ont fait l’objet de sanctions.

Toutefois, il semble que le monde soit réticent à imposer des sanctions à Israël quoi qu’il fasse. En fait, de nombreux pays occidentaux justifient ses crimes comme étant un moyen nécessaire de « légitime défense ». Il n’est pas question d’imposer un embargo à Israël sur les importations et exportations d’armes. Les Américains n’ont pas envisagé de mettre un terme à l’aide militaire annuelle d’un montant de 3 milliards de dollars suite à l’assassinat de Razan ou Yaser. Ce serait un acte moral, mais aussi une économie pour le contribuable américain qui ne choisit pas que l’administration américaine consacre la moitié de son budget d’aide internationale à financer un état autoproclamé d’apartheid.

Le monde a raison d’être indigné par l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggy et par la façon dont il a été commis. Il a raison de réclamer la vérité et l’imposition de sanctions aux responsables de ce meurtre horrible. Toutefois, l’hypocrisie qu’il manifeste à ne critiquer que modérément Israël pour avoir assassiné des journalistes palestiniens lui confère l’impunité dont il jouit, et continue de jouir. La vie d’un journaliste qu’il soit palestinien, saoudien ou israélien devrait avoir la même valeur.

La fermeté du monde face aux assassins de Jamal pourrait bien dissuader d’autres États de commettre des crimes contre des journalistes, sauf peut-être Israël. Aucun pays ne devrait pouvoir agir comme s’il était au-dessus des lois, y compris Israël.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Monitor.

30 octobre 2018 – Middle East Monitor – Traduction: Chronique de Palestine – MJB

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