L’homme blanc tue et le coupable est l’homme de couleur

Ramzy Baroud
Le Dr Ramzy Baroud est chroniqueur international, consultant en médias, auteur de plusieurs livres et le fondateur du Palestine Chronical
Ramzy BaroudJe redoute les aéroports américains. A partir du moment où j’y suis jusqu’à celui où j’en sors, je me sens pris au piège par mes propres peurs générées par d’innombrables expériences de profilage racial, d’interrogatoires prolongées et de suspicions sans fondement.

Je n’ai rien fait qui mérite que je sois incriminé. Certes, j’ai été très critique envers les gouvernements américains successifs pour leurs politiques étrangères criminelles et leurs guerres immorales à l’étranger, ainsi que pour l’injustice sociale et l’inégalité économique dévastatrices dans ce pays. Mais quel sens y aurait-il, ou simplement d’utilité, à être un intellectuel ou un journaliste si l’on ferme les yeux sur l’injustice ?

La première fois que j’ai été détenu pendant des heures, c’était à l’aéroport JFK en 2003. La crainte des terroristes supposés se cacher partout, était à son maximum. Comme on pouvait s’y attendre, les musulmans étaient accusés, payant le prix d’aventures militaires injustifiées au Moyen-Orient et du terrorisme et de la violence qui en résultaient partout ailleurs.

« Qu’avez-vous contre notre président? » m’a demandé un grand officier avec une casquette noire de base-ball sur la tête, comme si ma critique des guerres de George W. Bush en Irak et en Afghanistan était une violation des lois les plus sacrées des États-Unis. Il ne s’attendait pas à une réponse et continuait à fouiller dans mes affaires dans une petite pièce mal éclairée.

Peu après, j’ai été détenu à l’aéroport de Seattle-Tacoma. Les agents mal informés ont trouvé un reçu dans mes sacs sur lequel on pouvait lire : « Restaurant Halal ». Un officier a essayé d’expliquer que mon choix culinaire reflétait mes croyances religieuses extrémistes. Je lui ai rétorqué que sa logique mettrait en accusation la moitié de la ville de Londres en raison de la prolifération de restaurants halal et kebab là-bas.

Mais le harcèlement n’a jamais cessé. En fait, il s’est aggravé, devenant progressivement routinier. Les bons Américains sont invités à rester vigilants : « Si vous voyez quelque chose, dites quelque chose », leur rappelle-t-on constamment.

Le message sous-jacent semble toujours indiquer que les hommes et les femmes de la peau foncée, habituellement les musulmans, se comportent de manière « suspecte », comme parler l’arabe, ou prononcer la formule « inch’Allah ».

Selon la logique ci-dessus, même le racisme flagrant reste impuni. De nombreux récits de Musulmans jetés hors des avions, souvent à coups de pied et avec des cris, deviennent quelque chose de normal.

Lorsque l’an dernier, Khairuldeen Makhzoomi, âgé de 26 ans, a été expulsé d’un vol des Southwest Airlines pour avoir parlé arabe au téléphone, l’agent qui l’a escorté l’a réprimandé pour avoir utilisé sa langue maternelle en public dans « le climat politique actuel ».

Plus récemment, Anila Dualatzai a été expulsée de force, sans aucune retenue, d’un avion qui allait à Los Angeles.

Son avocat a décrit son épreuve dans une interview avec le Washington Post. Elle a été « profilée, abusée, interrogée, détenue et soumise à de faux témoignages et au traumatisme d’une honte publique violente et raciste précisément parce qu’elle est une femme, une personne de couleur et une musulmane ».

Rien de tout cela est nouveau. C’est devenu la norme depuis de nombreuses années dans un pays qui se permet constamment de réprimander d’autres nations pour leur manque de respect des droits de l’homme et les mauvais traitements infligés aux minorités.

Les récits d’abus des musulmans américains sont nombreux et en constante augmentation. Seuls certains d’entre eux deviennent des nouvelles, à cause de la pure inhumanité ou l’absurdité qu’ils révèlent. En 2015, Ahmed Mohamed, âgé de 14 ans, a été arrêté et conduit dans un commissariat avec des menottes aux poignets alors qu’il transportait une horloge artisanale à l’école pour la montrer fièrement à ses professeurs. Au lieu de cela, ils l’ont signalé à la police pour avoir « fabriqué une bombe ».

Cette hystérie anti-musulmane, stimulée par une peur encouragée par les médias, est précisément le type de délire verbal grâce auquel un président opportuniste et populiste comme Donald Trump se présente comme le protecteur de la nation. Ses efforts sans relâche pour empêcher les citoyens des pays musulmans de voyager aux États-Unis ne font qu’alimenter cette peur irrationnelle et distraire tout le monde des problèmes réels qui continuent d’affliger le pays.

La rhétorique anti-musulmane de Trump a été répandue pendant des années, surtout après qu’il ait concouru pour la nomination présidentielle au Parti républicain. Plus sa popularité augmentait, plus sa propagande anti-musulmane devenait exécrable. Dans un de ses communiqués publié en décembre 2015, il appelait à un « fermeture totale et complète » des frontières américaines « jusqu’à ce que les représentants de notre pays puissent comprendre ce qui se passe ».

Il se plaignait de la prétendue « grande haine des musulmans envers les Américains ».

« Sans même consulter différentes données de sondages, il est évident pour chacun que la haine est au-delà de la compréhension », a-t-il dit.

Mais un coup d’œil rapide sur les données de sondage pourrait surprendre Trump, qui dans tous les cas n’a jamais guère tenu compte des faits.

Newsweek a rendu compte de statistiques rassemblées pour la première fois par Mother Jones, montrant que les hommes blancs ont commis la plupart des massacres du pays. Depuis 1982, « la majorité des fusillades de masse – 54% – ont été commises par des hommes blancs », révèlent les chiffres.

Stephen Paddock, l’homme blanc de 64 ans qui a massacré 58 personnes et en a blessé des centaines d’autres au Harvest Music Festival de Las Vegas le 1er octobre, n’a été qu’un élément dans une liste de plus en plus longue.

D’innombrables responsables gouvernementaux et journalistes ont tenté de comprendre pourquoi Paddock avait commis un acte aussi haineux, comme si la violence des Blancs était un phénomène rare dans un pays prétendument menacé par les Noirs, les Mexicains et les musulmans.

Certains ont sombré dans des nouvelles bassesses, essayant de relier le Paddock malade mental au Moyen-Orient – comme si une telle connexion pouvait offrir la seule explication rationnelle à son acte monstrueux.

« Les enquêteurs restent perplexes quant aux motifs de Paddock, mais ont dit qu’il a visité la région controversée (du Moyen-Orient) lors d’une croisière », a rapporté l’Independent. Qu’il ait également voyagé sur 11 autres croisières avec de nombreuses destinations et de nombreux arrêts semblait un fait superflu…

Pourtant, la vérité est que le profil de l’homme blanc est des plus violents aux États-Unis, selon des données irréfutables.

« Les hommes blancs commettent des fusillades de masse d’une façon qui défie l’entendement », écrit John Haltiwanger dans Newsweek.

Les recherches menées par Eric Madfis de l’Université de Washington ont révélé en 2014 qu’aux États-Unis, « les hétérosexuels de race blanche, à l’adolescence et à l’âge mûr, commettent des meurtres de masse … en nombre disproportionnellement élevé par rapport à leur nombre. » Il a attribué cette conclusion au « sentiment blanc d’avoir tous les droits » et à « la masculinité hétérosexuelle », entre autres raisons.

Pourtant, l’intégralité de la race, du sexe et de la religion ne sont pas tenue pour autant pour suspecte. Les hommes blancs chrétiens ne sont pas traînés hors des avions ou interrogés pendant des heures dans les aéroports sur le type de nourriture qu’ils mangent et les idées politiques qu’ils défendent.

Plus tôt cette année, deux policiers m’ont ciblé dans une foule à l’aéroport de Seattle. Ils semblaient savoir qui j’étais. Ils m’ont demandé de les suivre et j’ai obtempéré. Être un Arabe rend souvent sa citoyenneté américaine presque sans importance.

Dans une arrière-salle, on m’a posé de nombreuses questions sur mes opinions politiques, mes idées, mes écrits, mes enfants, mes amis et mes défunts parents palestiniens.

Pendant ce temps, un agent a pris mon sac et tous mes papiers, y compris les reçus, les cartes de visite, et plus encore. Je n’ai pas protesté. Je suis tellement habitué à ce traitement et à des questions sans fin que je réponds pour la forme de la meilleure façon possible.

Le fait que je sois un citoyen américain, qui ait fait des études supérieures, acheté une maison, élevé honorablement une famille, payé ses impôts, obéi à la loi et contribué à la société de multiples façons, ne suffit pas à m’exclure de la catégorie des « hommes basanés ».

Je reste un Arabe, un musulman et un dissident, tous des péchés impardonnables dans la nouvelle Amérique qui s’impose rapidement.

Certes, le sentiment anti-arabe et musulman aux États-Unis existe depuis des générations, mais il a fortement augmenté au cours des deux dernières décennies. Les Arabes et les musulmans sont devenus des boucs émissaires faciles pour toutes les expériences américaines ratées de guerres et de violences à l’extérieur.

Peu importe que depuis le 11 septembre 2001, les risques d’être tués par le terrorisme sont de 1 sur 110 000 000, un nombre extrêmement négligeable par rapport à la probabilité de mourir du diabète, par exemple, ou d’une attaque de requins…

Le « terrorisme », d’un phénomène violent nécessitant un débat national et des politiques sensées pour le combattre, est devenu un croque-mitaine qui met tout le monde en conformité et divise les gens entre les dociles et les obéissants d’une part, et les « radicaux » et suspects de l’autre.

Mais blâmer les musulmans pour le déclin de l’empire américain est aussi inutile que malhonnête.

Les Arabes et les musulmans ne sont pas responsables de la mort du « rêve américain » – à condition que celui-ci ait jamais existé – ni de l’élection de Donald Trump, ni de la corruption généralisée et des pratiques de type mafieux des élites dirigeantes et des partis politiques américains.

Ce ne sont pas les Arabes et les musulmans qui ont trompé les États-Unis pour envahir l’Irak et l’Afghanistan, où des millions d’Arabes et de musulmans ont perdu la vie en raison de l’aventurisme militaire – hors de tout contrôle – des États-Unis.

En fait, les Arabes et les Musulmans sont de loin les plus grandes victimes du terrorisme, que ce soit la terreur parrainée par l’État ou celle de groupes désespérés et tout à fait condamnables comme l’État islamique d’Irak et du Levant (ISIL) et Al-Qaïda.

Étouffer tous les problèmes urgents et mettre l’accent sur la poursuite, la diabolisation et l’humiliation des hommes et des femmes à la peau brune n’est certainement pas la solution aux bouleversements économiques, politiques et de politique étrangère que les élites dirigeantes américaines ont imposés à leur pays.

Un tel comportement illégal et antidémocratique peut nourrir encore un certain temps l’hystérie anti-musulmane et donner à Trump du combustible pour s’attaquer à des hommes et des femmes innocents. Mais sur le long terme, cela fera beaucoup de mal au pays, endommagera ses institutions démocratiques et contribuera à une culture de la violence mise en pratique par des hommes blancs passionnés d’armes à feu et vidant leurs chargeurs sur des innocents.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

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16 octobre 2017 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah

1 Commentaire

  1. Tout à fait d’accord avec la conclusion de l’article, malheureusement il paraît que ce sont les conséquences visées .

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