Gaza est le Soweto israélien

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Arrivée du corps du journaliste palestinien Ahmed Abu Hussein, assassiné au nord de la bande de Gaza, le 25 avril 2018 - Photo : ActiveStills.org
Robert WintemuteL’apartheid israélien s’effondrera, tout comme celui d’Afrique du Sud.

La police ou des soldats tirent à balles réelles sur des manifestants non armés qui réclament l’égalité des droits, tuent ou blessent gravement un grand nombre de personnes : à Sharpeville, Afrique du Sud, le 21 mars 1960 – à Soweto, en Afrique du Sud, le 16 juin 1976 – à Gaza, territoire palestinien sous contrôle israélien, le 14 mai 2018.

Une violence similaire, un système similaire ?

Une des prémisses de la campagne internationale BDS (Boycott, Désinvestissements, Sanctions) grandissante, est que le traitement par Israël du peuple palestinien est comparable au régime d’apartheid qui existait en Afrique du Sud de 1948 à 1991 et justifie donc des mesures comparables. Est-ce vrai, comme l’a dit Desmond Tutu, un Sud-Africain noir depuis de nombreuses années ? Ou s’agit-il d’une « calomnie », « fausse et malveillante », comme le prétend Richard Goldstone, un Sud-Africain juif blanc ?

Le noyau de l’apartheid (séparatisme) est la discrimination raciale dans l’accès à la citoyenneté et au droit de vote sur un territoire particulier (parmi les groupes ayant des liens comparables avec le territoire).

Historiquement, l’apartheid s’est développé lorsque les colons européens étaient en infériorité numérique face au(x) peuple(s) autochtone(s). Il n’a pas toujours été appliqué ou a pris fin aux États-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande parce que les colons (principalement) chrétiens-européens réduisaient le peuple indigène à de petites minorités (et étaient plus nombreux que les descendants d’Africains enlevés et soumis de force à l’esclavage). Mais en Afrique du Sud, en mai 1948, les colons chrétiens-européens ont été confrontés à une majorité noire. Et en Palestine en mai 1948, les colons juifs-européens étaient confrontés à une majorité arabe.

Deux méthodes différentes ont été choisies pour répondre à ce dilemme habituel et résister à la tendance de l’après-1945 contre la discrimination raciale et à la pression pour une démocratie où une personne égale une voix. Souhaitant conserver la main-d’œuvre noire dans le pays pour l’exploiter, l’Afrique du Sud a choisi « l’apartheid autoproclamé (et sans compromis) ». Les Noirs ne seraient jamais des citoyens égaux et n’auraient jamais le droit de vote.

Désirant apparaître comme une démocratie à majorité juive, Israël a choisi « l’apartheid déguisé (et vigoureusement démenti) ». En expulsant plus de 700 000 résidents arabes de ce qui devint son territoire (leur droit de retour reconnu par les Nations Unies étant refusé sur le fondement racial que ces réfugiés ne sont pas ethniquement juifs), Israël convertit magiquement ce qui aurait été un nouveau pays avec une majorité arabe d’environ 55% en un pays avec une majorité juive de plus de 80%. Comme l’a observé le chercheur sud-africain Daryl Glaser, « il est difficile de voir comment imposer une majorité par l’expulsion et la fuite [de ses habitants] est moralement supérieur à l’imposition d’une majorité par la simple privation de droits des gens [autochtones] ».

La majorité des Palestiniens vivant dans des conditions très dures à Gaza aujourd’hui ont été eux-mêmes expulsés d’Israël en 1948 ou plus tard, ou sont les enfants, petits-enfants ou arrière-petits-enfants des Palestiniens expulsés.

Quand ils se rassemblent près de la ligne entre Gaza et Israël dans les limites de 1949 et de 1967 dans le cadre d’une « Grande marche de retour », ils proposent de défier le système d’apartheid qui les exclut d’Israël, et qui prétend maintenant avoir le droit d’utiliser la force pour empêcher leur retour. Le droit international de défense des droits de l’homme (y compris les arrêts de la Cour européenne des droits de l’homme relatifs aux personnes expulsées à Chypre, en Arménie et en Azerbaïdjan) soutient leur droit de retourner là où se trouvent leurs villages.

La plupart des juifs-israéliens considèrent le retour comme quelque chose d’impensable parce qu’il aboutirait à une majorité palestinienne en Israël dans les limites de 1949 et de 1967. Mais pourquoi une majorité juive créée par des moyens illégitimes en 1948 devrait-elle être maintenue ?

Le système d’apartheid d’Israël a été étendu à l’ensemble de la Palestine historique en 1967, quand Israël a occupé la Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est) et Gaza. Bien qu’une occupation militaire véritablement temporaire justifierait de ne pas accorder la citoyenneté israélienne aux résidents de Cisjordanie et de Gaza (non-expulsés auparavant d’Israël), l’occupation israélienne dure depuis plus de 50 ans, contre 46 ans pour le gouvernement sud-africain d’apartheid.

On peut difficilement qualifier cette occupation de « temporaire », surtout en raison de la construction de colonies illégales pour plus de 500 000 juifs-israéliens en Cisjordanie (y compris Jérusalem-Est). Comme en 1948, les habitants palestiniens de Cisjordanie (à l’exclusion de Jérusalem-Est) et de Gaza, bien qu’ils vivent sous contrôle israélien, se voient refuser la citoyenneté israélienne et le droit de voter pour des raisons racistes : ils ne sont pas ethniquement juifs.

Mais qu’en est-il des citoyens palestiniens d’Israël, la minorité qui n’a pas été expulsée en 1948 ? Ils ont le droit de voter, alors comment Israël peut-il être accusé d’apartheid ? Dans l’apartheid en Afrique du Sud, il n’y avait pas d’équivalent aux citoyens palestiniens d’Israël. Ils servent donc commodément de « feuille de vigne démocratique » d’Israël. Mais ce sont des citoyens de seconde classe à bien des égards, et ils n’ont obtenu la citoyenneté que parce que la majorité des résidents arabes ont été expulsés en 1948. L’octroi de la citoyenneté israélienne à une minorité de Palestiniens n’excuse pas l’incapacité d’Israël à la donner à la majorité.

L’Afrique du Sud avait comme projet une « solution multi-états » : dix petits homelands ou bantoustans tribaux déconnectés entre eux pour la majorité noire, et la majorité des terres pour la minorité blanche. Le monde a rejeté son injustice flagrante.

De même, la version de facto d’Israël d’une « solution à deux États » consiste en de petites zones déconnectées entre elles, dans le cadre de l’ « autonomie » palestinienne (zones d’Oslo A et B en Cisjordanie, plus Gaza), qui ressemblent beaucoup aux bantoustans sud-africains. Le ministre israélien de l’Education, Naftali Bennett, a proposé qu’Israël annexe illégalement la majorité de la Cisjordanie (zone C d’Oslo), comme il a illégalement annexé Jérusalem-Est et les hauteurs du Golan.

En fait, sa proposition profiterait au peuple palestinien, en mettant fin à la fiction selon laquelle une solution à deux États est toujours possible et en rendant le système d’apartheid israélien plus flagrant encore.

La principale différence entre l’apartheid sud-africain et l’apartheid israélien est qu’en raison de la culpabilité du monde chrétien à l’égard de sa terrible persécution des minorités juives en Europe (culminant dans l’Holocauste) et sa croyance égoïste et raciste que la Palestine (plutôt qu’une partie d’un pays à majorité chrétienne) devrait être utilisée pour indemniser le peuple juif, Israël a pu imposer son apartheid encore plus longtemps.

Le 15 mai 2018, a marqué le 70e anniversaire de la Nakba (Catastrophe), qui marque la fondation de l’État d’Israël contre la volonté de la majorité arabe en Palestine et l’expulsion de centaines de milliers d’Arabes de leur patrie – en d’autres termes, 70 années d’apartheid.

Mais de plus en plus de personnes à travers le monde (y compris des étudiants juifs dans les universités des États-Unis) connaissent peu à peu la vérité sur les injustices persistantes en Israël-Palestine et les événements historiques qui les ont engendrées. Cela augmentera graduellement le soutien de la société civile à la campagne BDS, qui devrait finalement persuader les gouvernements, en particulier en Europe et en Amérique du Nord, d’exercer une pression réelle sur Israël pour mettre fin à son système d’apartheid.

En l’absence d’une proposition crédible d’Israël pour une solution à deux États, la position par défaut doit être une solution à un État comme en Afrique du Sud : un État démocratique unique et laïque, avec une citoyenneté et un droit de vote identiques pour les Israéliens juifs et les Palestiniens, une constitution forte interdisant la discrimination raciale ou religieuse directe ou indirecte contre tout individu ou groupe, et une cour constitutionnelle forte pour l’appliquer.

Si tel est le résultat final, les manifestants non armés à Gaza, qui devrait être considérée comme le Soweto d’Israël, ne seront pas morts en vain.

* Robert Wintemute est professeur et juriste spécialisé dans les droit de l’homme, au King’s College de Londres, au Royaume-Uni.



17 May 2018 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine