Gaza : derrière les statistiques

Photo : Abed Zagou
La mère de Muhammad al-Rabaia et ses trois fils sont assis à côté d'affiches rendant hommage à celui qui était un père et un fils - Photo : Abed Zagou
Sarah AlgherbawiDans sa famille, Jihad Abu Jamous était considéré comme le plus chanceux. Cet homme de 31 ans, qui vendait du gravier à des ateliers et des ouvriers du bâtiment pour quelques dollars par jour, était originaire de Khan Younis dans le sud de la bande de Gaza.

Il a échappé à une maladie héréditaire qui affecte presque toute sa famille et rend la plupart aveugles ou malvoyants. Il a également évité les maux chroniques dont souffre sa mère, la seule autre personne de la famille ayant une bonne vue.

Mais Jihad n’a pu échapper aux snipers d’Israël.

Le 30 mars, Jihad a rejoint des milliers de Palestiniens de Gaza près de la clôture de séparation avec Israël [Palestine de 48], pour protester et défendre leur droit au retour. Il n’en est jamais revenu.

Il avait promis de rentrer chez lui après seulement quelques heures, selon sa famille. Mais ce père de quatre enfants, selon son ami Samir al-Najjar, âgé de 28 ans, qui l’avait accompagné à la Grande marche du retour, n’était à la manifestation que depuis une demi-heure après avoir quitté son âne et son chariot près d’un arbre avec sa femme et ses enfants – quand il a reçu une balle dans la tête.

Il est mort à l’hôpital peu de temps après.

À ce jour, il y a eu quatre rassemblements de masse dans le cadre de la série de manifestations de la Grande marche du retour qui a commencé le 30 mars. Les manifestations se dérouleront jusqu’au 15 mai, lorsque les Palestiniens commémoreront la Nakba, la catastrophe de 1948 qui a vu plus de 750 000 Palestiniens fuir ou être forcés de fuir leurs maisons et leurs terres dans ce qui est devenu Israël.

Ils n’ont jamais été autorisés à revenir chez eux et réclamer leurs biens qui ont été soit confisqués par le nouvel État et distribués aux colons juifs ou, comme dans le cas de quelque 500 villages, détruits et abandonnés.

Chaque manifestation a été reçue avec une force meurtrière par l’armée israélienne, qui a assassiné 40 Palestiniens à Gaza depuis le 30 mars. Trente et une personnes – dont quatre enfants et un journaliste – ont été mortellement blessées lors des manifestations.

Les yeux de sa famille

Dans une période si pleine de tragédies, le meurtre de Jihad sera particulièrement ressentie.

« Jihad m’a aidé en tout », nous dit Zuheir Abu Jamous, âgé de 52 ans, le père aveugle de Jihad qui était lentement entré dans le salon où il a parlé à The Electronic Intifada.

« Il était ma vue. Il m’a aidé dans tout, à aller à la salle de bain, à faire ma toilette, en tout… Je ne suis qu’un corps qui respire maintenant : mon âme est morte avec lui.  »

La famille a la neuropathie optique héréditaire de Leber, une maladie génétique rare qui peut affecter des familles entières. Dans la famille Abu Jamous, et de façon exceptionnelle, les quatre sœurs du Jihad sont aveugles, alors que ses deux frères sont partiellement voyants.

La maladie affecte normalement les jeunes hommes.

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Yasmin Abu Jamous appelle son frère Jihad «les seuls yeux de la famille» – Photo : Abed Zagout

Les soeurs de Jihad sont maintenant laissées à elles-mêmes pour découvrir l’énorme charge de son absence. Yasmin, âgée de 30 ans, l’a appelé « les seuls yeux de la famille », tandis que sa jeune sœur Shaima, âgée de 17 ans, s’est fait couper les cheveux puisqu’il n’y a « plus personne pour s’en occuper ».

Diana, âgée de 22 ans, craint que cela signifie la fin de ses études universitaires – elle étudie le droit islamique au Collège universitaire des sciences appliquées – puisqu’elle comptait sur Jihad pour l’emmener et la chercher.

« Je voyais la vie à travers les yeux de Jihad. Je ne me suis jamais sentie aveugle comme je le ressens maintenant. A présent, tout ce que je peux voir, c’est le noir. »

La famille Abu Jamous est originaire du village de Burayr. Et bien que son absence soit un coup terrible pour la famille, la mère de Jihad, Tahani al-Najjar, âgée de 49 ans, diabétique souffrant d’hypertension, a insisté sur le fait qu’elle était fière de son fils.

Il est mort, a-t-elle déclaré à The Electronic Intifada, défendant les droits de sa famille et de son peuple.

Artiste du sable

Quelques heures avant cette première manifestation, le 30 mars, l’artiste Mohamed Abu Amr, âgé de 27 ans, s’est rendu à la plage où il allait régulièrement pratiquer ce qui était sa passion et réaliser des sculptures de sable. Cette fois, il a simplement sculpté deux mots en arabe dans le sable: « Je reviendrai ». Il a pris une photo et l’a posté sur sa page Facebook.

Juste quelques minutes après le début de la manifestation du 30 mars, il a été abattu, selon un ami, Muaman Sukar, qui était avec lui à ce moment-là.

Mohamed était bien connu localement pour ses sculptures de sable. Celles-ci ont parfois été formées comme des dessins, parfois comme une calligraphie. Une grande partie avait un motif politique et le père de Mohamed, Naim Abu Amr, âgé de 58 ans, nous a expliqué que Mohamed essayait de présenter la cause palestinienne de sa manière à lui.

« Mohamed passait le plus clair de son temps au bord de la mer, faisant ce qu’il aimait le plus », dit Naim à The Electronic Intifada. Le rêve de Mohamed, disait-il, était de créer une carte de la Palestine sur la plage si grande qu’elle pouvait être vue de l’espace. Mais ce genre d’échelle avait besoin d’outils que l’artiste au chômage ne pouvait pas s’offrir.

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La carte de sable de Palestine faite par Osama Sbeata en l’honneur de son défunt ami Mohamed Abu Amr – Photo : Abed Zagout

Pourtant, son rêve s’est réalisé, en quelque sorte. Quand Osama Sbeata, âgé de 24 ans, un autre artiste qui était le mentor artistique de Mohamed et un ami, a appris son meurtre, il a décidé de réaliser la carte de Mohamed.

Il lui a fallu trois jours et il n’a pas tout à fait atteint l’ampleur envisagée par Mohamed. Mais la carte de Sbeata s’étend sur une centaine de mètres et – quand Naim l’a contemplée après que Sbeata l’ait appelé à la plage – le père de Mohamed est tombé en larmes.

« J’étais heureux de réaliser le rêve de mon ami », a déclaré Sbeata à The Electronic Intifada. « Je suis heureux aussi que son père soit fier de lui. »

Un dernier adieu

Dans le village d’al-Zawayda, près de la ville de Deir al-Balah dans la bande de Gaza, la famille al-Saloul a érigé une tente de deuil pour son fils Musab, âgé de 22 ans, qui a été tué le 30 mars.

Normalement, le temps des condoléances est dépassé depuis longtemps, mais la famille attend toujours que soit retourné le corps de leur fil, retenu par l’armée israélienne.

Musab et Muhammad al-Rabaia, ce dernier également âgé de 22 ans, ont été tués le 30 mars dans des assassinats ciblés par les forces israéliennes dans la région de Juhor al-Dik, près de Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza.

Ils ont été abattus non loin d’une tour de guet militaire israélienne à la clôture de séparation avec Israël, connue localement sous le nom d’installation militaire de la Caméra, pour son rôle de surveillance de la zone.

Yousif Abu Saqir, âgé de 27 ans, qui a été témoin de l’incident, a déclaré qu’après la fin des tirs, un « groupe de soldats israéliens a franchi la clôture et a emporté leurs corps ».

L’armée israélienne a reconnu qu’elle détenait les corps des deux hommes. Selon Yoav Mordechai, responsable de COGAT, la branche administrative de l’occupation militaire israélienne, Israël veut le retour des restes de deux de ses soldats tués lors de l’agression de 2014 contre Gaza.

Israël détient les corps d’environ deux douzaines de Palestiniens tués par ses forces depuis 2014, dans le but de les utiliser comme moyen de chantage.

Israël a également affirmé qu’Al-Saloul et al-Rabaia – tous deux membres du Hamas – étaient armés et tiraient sur les soldats.

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La mère et le père de Musab al-Saloul, tué le 30 mars, n’ont pas été en mesure d’enterrer leur fils puisque son corps est détenu par Israël – Photo : Abed Dagut

Selon al-Saloul, âgé de 55 ans, les accusations d’Israël sont tout simplement fausses.

« Être membre du Hamas n’est pas une faute qui permet à Israël de garder le corps de mon fils. Ils prétendent que mon fils était armé et qu’il prévoyait d’exécuter une opération, mais ce n’est pas vrai. »

Musab a étudié l’ingénierie électronique à l’Université islamique de Gaza et a un frère jumeau identique, Muath, qui étudie la médecine en Allemagne.

« J’ai rêvé de voir mes deux fils diplômés. Maintenant, Israël a détruit la moitié de ce rêve », nous dit Zuheir, un ingénieur civil.

Muath a raconté à The Electronic Intifada au téléphone que lui et son frère ont grandi ensemble.

« Nous étions toujours ensemble. La première fois que nous nous sommes séparés, c’était quand je suis parti étudier, il y a trois ans. Il ne m’est jamais venu à l’esprit que ce serait notre dernier adieu. »

Travailler seul la terre

De même, la famille al-Rabaia n’a pas de répit. Muhammad, un fermier, a été tué dans le même incident que son ami Musab et la famille attend toujours le retour du corps de leur fils chez eux, dans le camp de réfugiés de Nuseirat dans le centre de Gaza.

Son père, Muharib, âgé de 47 ans, est en contact avec le Comité international de la Croix-Rouge mais avec peu de résultat. Le CICR s’efforce de ramener le corps à sa famille, mais il n’a pas d’autres informations à donner au père en deuil.

« Je ne peux pas imaginer travailler la terre seul, sans Muhammad », confie Muharib à The Electronic Intifada. « Mon fils a aimé la terre. Mais maintenant, il ne peut même pas y être enterré.  »

21 avril 2018 – The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine