Gaza a franchi la barrière de la peur !

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Grande Marche du retour - Gaza - Photo : Réseaux sociaux
Ramzy BaroudLe 14 mai, 60 Palestiniens ont été tués à Gaza, simplement pour avoir protesté et réclamé leur Droit au retour tel qu’il est garanti par le droit international.

50 autres ont été tués depuis le 30 mars, le début de la « Grande Marche du Retour« , qui marque le Jour de la Terre.

Près de 10 000 personnes ont été blessées et mutilées entre ces deux dates.

« Israël a le droit de se défendre », ont annoncé les responsables de la Maison Blanche, ne prêtant aucune attention au ridicule de la déclaration dans le contexte d’une lutte si inégale.

Les manifestants pacifiques ne menaçaient pas l’existence d’Israël; les enfants qui jettent des pierres ne sont pas sur le point de déborder des centaines de tireurs d’élite israéliens qui ont tiré, tué et blessé des jeunes de Gaza sans aucune retenue, ni légale ni morale.

Laila al-Ghandour, âgée de 8 mois, était l’une des 60 personnes tuées le 15 mai. Elle a été asphyxiée par les gaz lacrymogènes israéliens. Beaucoup, comme elle, ont été blessés ou tués à une certaine distance de la clôture. Certains ont été tués pour être simplement à proximité, ou pour être palestiniens.

Pendant ce temps, Ivanka Trump, la fille du président américain, Donald Trump, a inauguré une nouvelle ère de relations internationales, quand elle et ses acolytes ont inauguré la nouvelle ambassade américaine à Jérusalem.

Elle était « tout sourire » alors qu’au même moment, des centaines de Gazaouis étaient abattus à la clôture de séparation. Les hôpitaux déjà en état de délabrement n’ont plus de place pour la plupart des blessés. Ceux-ci ont perdu leur sang dans les couloirs en attendant des soins médicaux.

Ivanka n’est jamais allée à Gaza – et ne s’y rendra probablement jamais. Les Gazaouis n’existent pas dans sa conscience morale – à supposer qu’elle en ait une qui aille au-delà de ses intérêts immédiats – comme des personnes qui disposent de droits, dont une vie libre et digne.

À la clôture, de nombreux enfants de Gaza ont peint leurs corps en peinture bleue, s’habillant de costumes faits maison pour imiter les personnages du film hollywoodien « Avatar« . Ils espéraient qu’en cachant leur peau brune, leur sort et leur souffrance pourraient être plus proches de la conscience du monde.

Mais quand ils ont été abattus à bout portant, leur sang les a trahis. Ils étaient toujours humains, toujours de Gaza.

La communauté internationale a déjà condamné la décision de Trump de transférer l’ambassade de son pays à Jérusalem et a déclaré « nulle et non avenue » sa reconnaissance de Jérusalem comme la capitale d’Israël, mais ira-t-elle plus loin que quelues mots de condamnation ?

La communauté internationale restera-t-elle coincée entre des déclarations creuses et aucune action ? Va-t-elle vraiment reconnaître l’humanité de Laila al-Ghandour et de tous les autres enfants, hommes et femmes qui sont morts et continuent de mourir sous le ciel assiégé de Gaza ? Va-t-elle jamais se soucier assez de faire quelque chose ?

Le sort des Palestiniens est aggravé par le fardeau d’avoir un « leadership » inutile. Le président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, était récemment très occupé à maintenir l’allégeance des Palestiniens en Cisjordanie occupée. De grandes affiches et de grandes bannières ont été exhibées un peu partout, où des familles, des associations professionnelles, des syndicats et des entreprises disaient, en gros caractères: « Renouvellement de la loyauté et du soutien au président Mahmoud Abbas ».

« Renouvellement » ? Le mandat d’Abbas a expiré en 2009… Cette allégeance est donc ce qu’Abbas et son parti du Fatah perçoivent comme étant la question la plus urgente à résoudre, alors que son peuple est en train d’être massacré ?

Abbas craint que le Hamas n’utilise le sang des victimes de Gaza pour renforcer sa popularité. Ironiquement, c’est une préoccupation partagée par les dirigeants israéliens, comme le porte-parole de l’armée israélienne, le lieutenant-colonel Jonathan Conricus. Ce dernier a déclaré que le Hamas a remporté par « ko » la guerre des relations publiques à la clôture de séparation de Gaza. ***

Cette propagande est aussi fausse que raciste, mais elle persiste depuis trop longtemps. Elle suggère que les Palestiniens et les Arabes manquent de capacités, qu’ils seraient incapables de se mobiliser et de s’organiser collectivement pour exiger leurs droits longtemps refusés. Ce ne seraient que des pions, des marionnettes entre les mains de factions, à sacrifier dans des campagnes de relations publiques.

Conricus ne se rend pas compte que son armée avait peut-être perdu la « guerre des relations publiques [RP] » parce que ses brutes tirent sur des milliers de civils non armés qui ne faisaient rien, à part se rassembler à la frontière pour réclamer la fin de d’un siège sans fin. Ou que la guerre de RP a été perdue parce que les hauts dirigeants d’Israël ont annoncé fièrement que les Gazaouis sont comme des pions dans un jeu de massacre, puisque, selon le ministre de la Défense, Avigdor Lieberman, « il n’y a pas d’innocents à Gaza. »

Ivanka va entrer dans l’histoire d’Israël en tant qu’héroïne. Mais la Résistance palestinienne ne dépend en rien d’individus comme Ivanka, et elle vit par les sacrifices des Palestiniens eux-mêmes, et par le sang de Laila al-Ghandour, privée de la célébration de son premier anniversaire sur la terre assiégée.

Le gouvernement américain s’est résolument et ouvertement placé du mauvais côté de l’Histoire. Alors que ses officiels assistaient à des fêtes, des galas et des célébrations à l’occasion du transfert de l’ambassade américaine, le monde voyait avec horreur les massacres dans Gaza, et même les médias occidentaux n’ont pu dissimuler l’horrible vérité à leurs lecteurs.

Les deux événements – des parties somptueuses et des enterrements qui déchirent le cœur – ont été exposés partout dans le monde, et la réputation américaine déjà en piteux état a sombré encore plus profondément.

Le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, aurait pu croire qu’il avait gagné. Réconforté par son gouvernement et sa société de droite, d’une part, Trump et son second couteau Nikki Haley à l’ONU, de l’autre, il se sent invulnérable.

Mais il devrait repenser sa logique totalement axée sur le pouvoir. Quand les jeunes de Gaza étaient torse nu à la barrière de séparation, tombant l’un après l’autre, ils ont franchi une barrière de la peur qu’aucune génération de Palestiniens n’a jamais franchie. Et quand un peuple n’a plus peur, il ne peut jamais ni être dominé ni vaincu.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

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23 mai 2018 – RamzyBaroud.net – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah