Être ou ne pas être un État juif, telle est la question

Photo : Emil Salman
Travailleurs palestiniens d'Hébron au barrage militaire de Tarqumiya - Photo : Emil Salman
Sheldon Richman Les porte-drapeaux d’Israël nous doivent une explication.

D’abord, ils affirment avec insistance qu’Israël est un État juif et doit le rester, signifiant pour la plupart d’entre eux, non pas juif d’un point de vue religieux, mais juif dans le sens d’État du « peuple juif » du monde entier, y compris des juifs citoyens d’un autre État et qui ne sont pas en quête d’un nouveau pays. Pour être juif, selon la vue prédominante, il suffit d’avoir une mère juive (ou d’avoir été converti par un rabbin orthodoxe assermenté).

Croire en un créateur suprême de l’univers, en la Torah comme étant la parole de Dieu, et au rituel juif ne sont pas nécessairement liés à la judéité. (Nous laissons ici de côté les nombreux problèmes liés à cette conception, comme par exemple : comment peut-il y avoir un judaïsme laïc ?)

La définition de juif est âprement controversée à l’intérieur et à l’extérieur d’Israël depuis sa création. En fait, comme l’a écrit l’anthropologue Roselle Tekiner, « Lorsque la tâche centrale d’un État consiste à importer des personnes d’un groupe ethnique ou religieux particulier – et de développer ce pays pour leur seul bénéfice – il est d’une importance cruciale d’être officiellement reconnu comme membre authentique de ce groupe. » (citation tirée de l’anthologie Anti-Zionism: Analytical Reflections, non disponible en ligne et apparemment épuisée. Mais voir l’article de Tekiner, “Israel’s Two-Tiered Citizenship Law Bars Non-Jews From 93 Percent of Its Lands.” [La loi sur la citoyenneté israélienne à deux vitesses interdit aux non-juifs l’accès à 93 % de ses terres. »])

Puis, les porte-drapeaux d’Israël affirment qu’Israël est une démocratie – en fait, la seule démocratie au Moyen-Orient. Ils protestent avec véhémence, lorsque quelqu’un démontre qu’Israël en tant qu’État du peuple juif doit nécessairement nuire aux 25 pour cent des citoyens israéliens qui ne sont pas juifs, mais arabes pour la plupart.

Le droit israélien établit une distinction unique entre citoyenneté et nationalité. La nationalité d’un citoyen arabe israélien est « arabe » et non israélienne, tandis que la nationalité d’un juif israélien est « juive » pas israélienne. Existe-t-il une telle distinction au regard du droit entre les citoyens d’un quelconque autre pays ? L’interdiction des mariages entre juifs et non juifs n’est pas le résultat de négociations politiques avec les partis religieux mais celui du désir de préserver la pureté du peuple juif.

Ces contorsions sont rendues nécessaires par le statut auto proclamé d’Israël en tant qu’entité autre que la terre de tous ses citoyens. Les premiers sionistes disaient qu’ils voulaient que la Palestine soit aussi juive que la Grande Bretagne est britannique et la France est française – une erreur catégorielle manifeste aux terribles conséquences pour les Palestiniens.

L’insistance des partisans d’Israël, à savoir qu’Israël peut être à la fois juif et démocratique, est donc déconcertante. Qu’est-ce que cela signifie pour Israël d’être un État juif si ce statut n’a aucune conséquence véritable pour les non juifs ? Si la seule signification est de faire figurer l’étoile de David sur le drapeau, Israël ferait probablement l’objet de beaucoup moins d’objections. Mais, bien sûr, cela signifie bien plus que ça.

Pour voir ce que cela signifie, il faut regarder au-delà de la Déclaration d’Indépendance d’Israël, sa Loi Fondamentale (de facto sa constitution), et ses statuts spécifiques, qui comprennent des formulations qui à première vue interdisent la discrimination envers les non juifs. On devrait se méfier et ne pas prendre les documents officiels au pied de la lettre.

Ce qui importe dans toute société c’est la « véritable constitution », les principes qui sous-tendent le comportement couramment accepté. La constitution de l’ancienne Union Soviétique comportait la liberté de la presse au nombre des « droits » des citoyens soviétiques, et la constitution états-unienne stipule que seul le Congrès peut déclarer la guerre et qu’ « il ne sera pas porté atteinte au droit du peuple d’avoir et de porter des armes ».

Plus pertinent, la Déclaration Balfour de 1917, par laquelle le gouvernement britannique « envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif, » précisait également que « il était clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter préjudice aux droits civils et religieux des communautés non juives existantes en Palestine, ni aux droits et statut politique dont jouissent les juifs dans tout autre pays. » Nous savons ce que cela a donné.

Donc quelle est la situation en Israël? (Je ne parle pas de la Cisjordanie ou de la Bande de Gaza, qu’Israël occupe depuis 52 ans et où les Palestiniens n’ont aucun droit.)

Après avoir donné une interview sur mon nouveau livre, Coming to Palestine, un auditeur a contesté mes déclarations selon lesquelles le gouvernement israélien traite les criminels arabes et juifs différemment selon qu’ils ont versé du « sang juif » ou du « sang arabe » (une telle distinction n’existe pas en réalité) et que les partis politiques ne peuvent appeler à transformer Israël d’un État juif à un État de tous ses citoyens.

Qui avait raison ?

Concernant la justice criminelle, Gideon Levy, chroniqueur à Ha’aretz, montre de manière anecdotique que des citoyens israéliens arabes qui tuent des juifs peuvent servir une plus longue peine de prison que des citoyens israéliens juifs qui tuent des arabes. « Le sang arabe est meilleur marché en Israël, » Levy a-t-il écrit en 2014, « et le sang juif est plus épais. » Il dit que les choses sont restées les mêmes aujourd’hui.

Au fil des ans, de nombreux articles ont été publiés sur le sujet, attestant de cette disparité de facto, bien que pas de jure. En effet, Ha’aretz rapportait en 2011 que

Les Israéliens arabes qui sont accusés de certains types de crimes sont plus susceptibles que leurs homologues juifs d’être condamnés, et une fois condamnés ils sont plus susceptibles de faire de la prison, et pour une plus longue période. Ces disparités ont été constatées par une récente étude statistique commandée par l’Administration Judiciaire d’Israël et l’Association du Barreau d’Israël …

L’étude (préliminaire non publié) est unique en ce que c’est la première du genre à avoir été commandée et en partie financée par l’Administration judiciaire, et en ce qu’elle avait pour objectif d’examiner les plaintes déposées par des avocats selon lesquelles les juges israéliens sont plus sévères avec les criminels arabes qu’avec les juifs.

Notez que la discrimination à l’égard des non-juifs sur l’ensemble des questions n’est généralement pas inscrite dans la loi, bien qu’elle puisse l’être. De façon tout à fait flagrante, la discrimination est appliquée en toute légalité au « droit au retour. » Les gens définis comme juifs, quel que soit leur lieu de naissance, ou de résidence, peuvent devenir des citoyens israéliens, quasiment à leur arrivée, alors que les Arabes chassés de leur foyer ancestral en 1947-48 et 1967 ne sont pas autorisés à y retourner, et encore moins à devenir des citoyens à part entière.

Très concrètement, moi, athée né à Philadelphie, de parents juifs nés à Philadelphie (avec des racines probablement dans la région de la mer noire), je peux « retourner » [sic] en Israël et devenir citoyen israélien juif immédiatement, tandis que mon ami Raoul Halaby, citoyen américain naturalisé né de parents arabes chrétiens à Jérusalem-Ouest trois ans avant la fondation d’Israël, ne le peut pas.

La seule différence c’est que ma mère était juive, faisant de moi un Spinoziste, un ressortissant juif aux yeux d’Israël, et la mère de Raoul ne l’était pas.

Concernant les restrictions imposées aux partis politiques, la Loi Fondamentale : La Knesset stipule :

Une liste de candidats [un parti] ne prendra pas part aux élections à la Knesset, et une personne ne pourra pas se présenter à l’élection à la Knesset, si les objectifs et actions de la liste, ou les actes de la personne, comprennent expressément ou par implication … ;

La négation de l’existence de l’État d’Israël en tant qu’État juif et démocratique

Avant de poursuivre, notons l’existence d’une énigme. La question que je soulève ici est la suivante : un État peut-il être à la fois juif et démocratique ? La racine du mot démocratie est demos, le peuple. Donc, si la raison d’être d’Israël est le bien-être d’une partie seulement de ses citoyens, et de millions de certains autres qui sont citoyens et résidents d’autres pays, comment Israël peut-il être une véritable démocratie ?

Stricto sensu, considérant le mot et, le libellé de la loi considère comme légitime un parti qui « nie l’existence de l’État d’Israël en tant qu’État juif » mais pas en tant qu’État démocratique. Est-ce que les autorités électorales israéliennes accepteraient cette distinction ? Je ne le crois pas.

La cour suprême israélienne a, par le passé, invalidé l’interdiction gouvernementale faite à des partis ou candidats de participer à une élection. Les cas particuliers portent sur le libellé exact du programme d’un parti ou de la profession de foi d’un candidat, et la langue juridique fait l’objet d’une interprétation politique, imprévisible et sans fin. Néanmoins, quoi qu’il en soit le gouvernement dispose du pouvoir d’interdire, et les futures cours suprêmes ne seront peut-être pas aussi progressistes.

Ainsi, la menace d’une interdiction plane toujours. Par ailleurs, un parti ou candidat qui se livre à « l’incitation au racisme » est également interdit de participer aux élections, cependant cette clause reste à appliquer aux partis et hommes/femmes politiques juifs, tels que le Likoud et Benjamin Netanyahu, qui régulièrement tiennent des propos racistes.

Les porte-drapeaux d’Israël nient également que les Israéliens arabes – des citoyens, souvenez-vous – ont un accès nettement inférieur à la terre, dont la majeure partie appartient à une autorité publique et au Fond national juif (très peu est propriété privée) ; aux permis de construire et d’urbanisme; aux équipements publics ; à l’éducation ; aux routes et à d’autres ressources et services contrôlés par l’État.

Le gouvernement israélien mène un programme dit de judaïsation en Galilée et dans le Néguev, d’où des Israéliens arabes, notamment des Bédouins, ont été chassés pour faire place à des Israéliens juifs. De telles restrictions à l’intérieur d’Israël ont un relent d’apartheid.

Dans son livre Palestinians in Israel: Segregation, Discrimination, and Democracy, Ben White montre documents à l’appui que le gouvernement israélien alloue les ressources – sans surprise – comme on pouvait s’y attendre, étant donné qu’Israël de par la doctrine qui a présidé à sa fondation n’est pas la terre de tous ses citoyens mais de certains seulement.

Cette doctrine a été renforcée l’an dernier avec l’adoption de la loi de l’État Nation, qui déclare que « Le droit à exercer l’auto-détermination nationale dans l’État d’Israël est propre au peuple juif. »

Donc, comme le disent les porte-drapeaux d’Israël, tous les citoyens israéliens sont en effectivement égaux. C’est juste que certains – dont la nationalité est « juive » – sont plus égaux que d’autres – ceux dont la nationalité est « arabe » ou tout autre sauf « juive ».

* Sheldon Richman, auteur de America’s Counter-Revolution: The Constitution Revisited, tient le blog Free Association et est un membre éminent et président du conseil d’administration du Center for a Stateless Society [Centre pour une société sans état], et un collaborateur à la rédaction d’Antiwar.com. Il est également rédacteur en chef de The Libertarian Institute.


28 octobre 2019 – counterpunch – Traduction: Chronique de Palestine – MJB