L’État sioniste n’a jamais été un refuge

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Manifestation de réfugiés africains pour l'obtention d'un statut - Photo : Al-Jazeera
Yara HawariDébut février, Israël a commencé à distribuer des avis d’expulsion à quelque 20 000 demandeurs d’asile, la plupart d’entre eux venant d’Érythrée et du Soudan.

Plus de 35 000 personnes devraient être déportées ou emprisonnées indéfiniment dans les mois à venir.

L’État israélien a déjà fait les préparatifs nécessaires pour l’opération. Au début de janvier, il a annoncé des postes pour 100 inspecteurs qui auront la tâche de « localiser, détenir et surveiller les personnes en situation illégale ». Il a également créé le « Département du retour volontaire assisté », qui offre une somme de 3 500 dollars à ceux qu’il a identifiés comme des «infiltrés» pour retourner dans leur pays d’origine ou dans un pays tiers.

Pendant ce temps, les reportages des principaux médias sur les déportations abordaient le sujet du point de vue du mythe fondateur d’Israël. Reuters a traité de la question, la décrivant comme « un dilemme moral pour un État fondé comme refuge pour les juifs contre la persécution et un foyer national ». Puis, une tribune du New York Times est allée plus loin et a déclaré qu’Israël était «devenu un lieu de refuge». Un autre rédacteur du Washington Post a affirmé qu ‘ »Israël trahit son histoire en expulsant les demandeurs d’asile africains ».

Mais, contrairement à ces affirmations, Israël n’a pas « trahi » son histoire et ne « devient » pas un endroit intolérant. Cela a toujours été comme ça. Et cette ligne de pensée – diffusée surtout parmi les sionistes «progressistes» ou dits de « gauche » – non seulement blanchit le bilan historique d’Israël, mais ignore aussi comment la fondation même de l’État israélien a renforcé les hiérarchies raciales.

Les premiers «infiltrés»

L’établissement d’Israël en 1948 a vu l’expulsion forcée de plus de 750 000 Palestiniens et le nettoyage ethnique subséquent et continu durant plusieurs décennies de la population indigène restante. En conséquence, aujourd’hui, quelque 6 millions de Palestiniens vivent en exil en dehors de leur patrie et des centaines de milliers sont déplacés de l’intérieur.

Israël nie impitoyablement leur droit de retourner dans leurs villes et villages d’origine, et non seulement cet État affirme que le maintien d’une majorité démographique juive est impératif pour la survie du pays, mais il nie également la responsabilité de leur expulsion. En conséquence, les réfugiés palestiniens restent la population réfugiée la plus importante et la plus ancienne du monde.

Ce qui s’est passé en 1948 en Palestine peut aider à comprendre la situation actuelle en Israël, où les demandeurs d’asile noirs et les immigrés sont déshumanisés au point d’être qualifiés d ‘«infiltrés», puis détenus dans une prison du désert et déportés.

Les dirigeants de l’État israélien créé dans la violence ont d’abord utilisé le terme « infiltrés » pour décrire les réfugiés palestiniens qui tentaient de retourner sur leurs terres. Des milliers de ces réfugiés voulant retourner chez eux ont été abattus le long de la nouvelle frontière dans la première moitié de 1949. En 1954, la Knesset israélienne a adopté la loi sur la prévention de l’infiltration pour légiférer sur sa pratique d’empêcher les réfugiés palestiniens de retourner sur leurs terres. Cela faisait partie du processus colonial, dans lequel la force motrice était et continue d’être l’élimination du peuple autochtone.

Lors de sa création, Israël s’est déclaré un État juif, soulignant clairement sa nature ségrégationniste. Les pères fondateurs du sionisme, tous ashkénazes, voulaient qu’Israël soit une colonie de colons utopistes et européens. Ils se rendirent vite compte, cependant, qu’ils auraient besoin d’inclure d’abord les Juifs arabes (Mizrahi) et ensuite, plus tard, les Juifs éthiopiens pour maintenir la domination démographique sur le peuple autochtone.

Cette assimilation est toujours restée partielle et l’État a tenté de contrôler la démographie de la population juive non blanche. Dans les années 1950, par exemple, des centaines de bébés mizrahi ont été enlevés à leurs parents et envoyés vivre avec des familles ashkénazes afin de les « désarabiser ».

Plus récemment, les autorités israéliennes ont admis que l’on avait injecté des contraceptifs à des femmes juives éthiopiennes pendant des années, ce qui a entraîné une chute de près de 50% du taux de natalité de cette communauté.

Des décennies de politiques racistes formelles et informelles ont maintenu les juifs ashkénazes au premier rang de la société israélienne. Comme le soutient le journaliste israélien Gideon Levy, « toute la direction politique, économique, juridique, académique et même militaire est composée d’Ashkénazes, avec une poignée de Sépharades comme exceptions qui confirment si remarquablement la règle … [que] Israël est dirigé par une élite ethniquement pure. »

Il n’est donc pas surprenant que les 35 000 demandeurs d’asile et réfugiés érythréens et soudanais, qui ne sont pas juifs, soient menacés de déportation et d’emprisonnement en Israël. Un pays fondé sur l’héritage du déplacement, du nettoyage ethnique et de la suprématie blanche ne peut pas traiter les gens de couleur autrement.

Tout comme le terme « infiltrés » se référait aux réfugiés palestiniens qui tentaient de retourner sur leurs terres, il est aujourd’hui collé à ceux qui cherchent refuge dans d’autres pays. En ce sens, la question de l’expulsion des demandeurs d’asile n’est pas un « dilemme moral » pour Israël, et ce n’est pas non plus un signe que l’État israélien deviendrait « moins tolérant ». C’est juste un reflet de ce qu’il est vraiment : un État colonial et raciste.

* Yara Hawari est analyste politique à Al-Shabaka, le groupe de réflexion palestinien.

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16 février 2018 – Al-Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine