Le confinement subi en Israël serait une bénédiction pour les Palestiniens

Photo : Ammar Awad
Kidnapping d’un enfant palestinien par les troupes d’occupation, dans le quartier d’Issawiya à Jérusalem en mai 2012 - Photo : Ammar Awad

Par Gideon Levy

Le ciel s’est couvert et tout se referme autour de nous. Le destin, Dieu ou celui qui fabrique l’Histoire, se moquent de nous d’en haut, avec un rire amer et ironique.

L’ironie du destin … Pour la première fois, Israël goûte une partie de l’enfer qu’il inflige depuis des décennies à ceux qu’il domine. Avec une rapidité alarmante, les Israéliens sont entrés dans une réalité connue de tous les enfants palestiniens.

Même les termes ont été empruntés à l’occupation : Israël est sur le point d’être sous blocus, l’armée prend le contrôle des hôtels, le service de sécurité du Shin Bet capture les données de nos téléphones portables, et la police des frontières et ses postes de contrôle sont juste au coin de la rue. Ce n’est pas un hasard si l’analyste militaire de Haaretz a été recruté pour servir d’analyste du coronavirus. Dans un jour ou deux, Tel Aviv ressemblera à Jénine et Israël sera comme la bande de Gaza. Ce qui est routinier là-bas est devenu ici une sombre et inquiétante perspective.

Bien sûr, les différences sont nombreuses. Ce qui pour nous constitue la fin du monde serait pour eux un assouplissement du blocage, avec la pandémie qui menace tout autour. Pourtant, nous ne pouvons qu’être épatés par les similitudes. Tout d’abord, l’état de siège. Les portes sont pratiquement fermées. Personne ne sort ni n’entre.

Pensez à Gaza pendant les 14 dernières années. Des jeunes qui n’ont jamais vu d’avion de ligne, des adultes qui n’ont même jamais été dans un aéroport et qui ne risquent pas de rêver de vacances à l’étranger. Les Israéliens ont des difficultés à vivre sans l’aéroport Ben Gourion, même pour un court moment. Dans la vie des Gazaouis, les voyages à l’étranger n’entrent pas en ligne de compte. Où est-ce ? À quoi cela ressemble-t-il ?

La Pâque arrive bientôt, et les enfants et leurs parents vont devenir fous sans leurs ballades, les centres commerciaux, les croisières, les Disneylands ou les achats duty free. Les Gazaouis n’ont aucune idée de ce que cela signifie. Ils connaissent les couvre-feux, qui durent parfois des mois comme lors de la première intifada. Ils ont l’expérience des couvre-feux avec beaucoup plus d’enfants et moins de pièces, avec des chars d’assaut à l’extérieur et de la haine à l’intérieur. Imaginez la police des frontières patrouillant dans les rues pour vérifier les pièces d’identité et installer des points de contrôle.

En Israël, les forces de sécurité se comporteront comme des infirmières soignantes, par opposition à leur comportement de malfrats dans les territoires, et cela nous sera malgré tout insupportable. Combien tout est plus facile quand les policiers sont des vôtres et que l’État est votre propre État. Comme c’est exaspérant et dur quand ce sont des étrangers, des envahisseurs, des occupants. Pourtant, nous allons avoir un avant-goût de ce que c’est…

Nous pourrons également avoir un avant-goût du temps perdu, le temps palestinien, où vous quittez votre maison sans savoir quand ni si vous arriverez à destination. Vous allez à l’université mais vous ne savez pas quand ni pendant combien de temps elle sera fermée. Vous avez un emploi mais essayez sans succès d’accéder à votre lieu de travail.

La situation économique deviendra également plus ressemblante. Nous avons déjà 100 000 nouveaux chômeurs – des personnes qui ont perdu leur travail, leur entreprise, tout ce qui faisait leur univers. Au moins à cet instant, il leur semble qu’ils n’ont plus d’avenir ni de présent, que tout a sombré. Et comment vont-ils payer leurs factures et nourrir leurs enfants ? Ceci est tellement la routine sous l’occupation, la réalité depuis des décennies. Rester confiné chez soi pendant des mois ou escalader des murs est quelque chose d’élémentaire dans les territoires.

Le Shin Bet dnous explique qu’il utilisera des « mesures numériques ». Ne faites pas rire les Palestiniens. C’est la manière la plus humaine dont ils sont traités par les services israéliens de sécurité. Laissez le Shin Bet écouter et pister, arrêtez juste de torturer, d’extorquer et d’abuser. Dans les territoires, le Shin Bet sait toujours tout, partout, sans aucune restriction légale. La critique des violations de la vie privée en Israël ne peut qu’amuser les Palestiniens – tout comme la photo des officiers du Home Front Command gérant un hôtel. Combien d’hôtels ont été réquisitionnés par l’armée et transformés en quartiers généraux dans les territoires ?

Et autres différences de taille, même au plus fort de la pandémie, les Israéliens ne seront ni humiliés ni battus devant leurs enfants ou leurs parents. Leurs maisons ne seront pas envahies au milieu de la nuit pour une fouille brutale et sans raison. Personne ne les jettera à bas de leur lit.

Même dans les pires des utopies, aucun sniper ne tirera sur les genoux des manifestants, rien que pour le plaisir. Nos maisons ne seront pas bombardées ni nos champs aspergés de défoliants. C’est juste un siège temporaire, avec les systèmes d’écoute du Shin Bet et les patrouilles de la police des frontières… En fait le rêve de tout Palestinien imaginant une vie meilleure.

A1 * Gidéon Lévy, né en 1955, à Tel-Aviv, est journaliste israélien et membre de la direction du quotidien Ha’aretz. Il vit dans les territoires palestiniens sous occupation.


19 mars 2020 – Haaretz – Traduction : Chronique de Palestine

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