Comment l’Algérie a envoyé à la mort 13 000 réfugiés dans le Sahara

Janet Kamara, originaire du Liberia, est assise le 2 juin au cours d'une interview réalisée dans un centre de transit de l'Organisation internationale pour les migrations à Arlit au Niger. Kamara a été expulsée d'Algérie et restée bloquée au Sahara alors qu'elle était enceinte. «Notre bébé a été tué, les femmes étaient mortes, les hommes ... D'autres personnes ont disparu dans le désert parce qu'elles ne connaissaient pas le chemin», a-t-elle déclaré à l'AP
Al JazeeraLe rapport d’Associated Press expose les témoignages de migrants et de réfugiés d’Afrique laissés pour morts dans le désert du Sahara.

L’Algérie a abandonné plus de 13 000 personnes dans le désert du Sahara au cours des 14 derniers mois, dont des femmes enceintes et des enfants, les expulsant sans nourriture ni eau et les forçant à marcher, parfois sous la menace d’un fusil.

Certains ne s’en sortent jamais vivants.

Les migrants expulsés et les réfugiés peuvent être vus traversant l’horizon par centaines, apparaissant d’abord comme des taches au loin sous des températures allant jusqu’à 48 degrés Celsius.

Au Niger, vers où la majorité se dirige, les plus chanceux traversent un no man’s land désolé de 15 km jusqu’au village frontalier d’Assamaka.

D’autres errent pendant des jours avant qu’une équipe de sauvetage des Nations Unies ne puisse les trouver.

Des nombres incalculables d’entre eux périssent. Presque tous les plus de deux dizaines de survivants interrogés par l’agence Associated Press ont parlé des membres de leurs groupes qui ont tout simplement disparu dans le Sahara.

« Les femmes sont mortes, les hommes … D’autres personnes ont disparu dans le désert parce qu’elles ne connaissaient pas le chemin », a raconté Janet Kamara, qui était enceinte à ce moment-là.

« Tout le monde était seul. »

D’une voix presque dépourvue de timbre, elle rappelle au moins deux nuits à l’air libre avant que son groupe ne soit secouru, mais elle dit avoir perdu la notion du temps.

« J’ai perdu mon fils, mon enfant », a déclaré Kamara, qui est libérienne.

Une autre femme d’une vingtaine d’années a eu des contractions et a perdu son bébé, dit-elle.

Les expulsions massives par l’Algérie ont repris depuis octobre 2017, l’Union européenne renouvelant les pressions sur les pays d’Afrique du Nord pour qu’ils chassent les migrants et les réfugiés qui veulent aller vers le nord en Europe via la Méditerranée ou à travers les murs de séparation d’avec l’Espagne [possessions espagnoles au Maroc].

Un porte-parole de l’Union Européenne a déclaré que l’UE était consciente de ce que l’Algérie était en train de faire, mais que les « pays souverains » pouvaient expulser les migrants et les réfugiés tant qu’ils se conformaient au droit international [?].

« Jetés dans le désert »

Contrairement au Niger, l’Algérie ne prend aucun des fonds de l’UE destinés à aider à la crise des migrations et des réfugiés, bien qu’elle ait reçu 111,3 millions de dollars d’aide de l’Europe entre 2014 et 2017.

L’Algérie ne fournit aucun chiffre pour ses expulsions forcées. Mais le nombre de personnes qui se rendent à pied au Niger augmente depuis que l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a commencé à les compter quand 135 personnes ont été abandonnées en mai 2017, ce chiffre allant jusqu’à 2888 en avril 2018.

En tout, selon l’OIM, un total de 11 276 hommes, femmes et enfants ont survécu à la marche.

Au moins 2500 autres ont été forcés de faire un parcours similaire vers le Mali voisin, avec un nombre inconnu qui a succombé en cours de route.

Les migrants et les réfugiés à qui Associated Press [AP] a parlé ont raconté comment ils ont été rassemblés par plusieurs centaines à la fois, entassés dans des camions pendant des heures à ce qui est connu sous le nom de Point Zero, puis abandonnés dans le désert et envoyés vers le Niger. Ils marchent, parfois sous la menace d’une arme.

« Il y avait des gens qui n’en pouvaient plus; ils se sont assis et nous les avons laissés, ils souffraient trop », a déclaré Aliou Kande, un sénégalais de 18 ans.

Kande a déclaré que près d’une dizaien de personnes ont abandonné, s’effondrant dans le sable. Son groupe de 1000 personnes a erré de 8h du matin à 7h du soir, a-t-il dit. Il n’a jamais revu les personnes disparues.

« Ils nous ont jetés dans le désert, sans nos téléphones, sans argent », ajoute-t-il.

« Il n’y a pas de pitié »

Les récits des migrants et des réfugiés sont confirmés par des vidéos recueillies par AP depuis des mois, qui montrent que des centaines de personnes s’éloignent des lignes de camions et d’autobus, s’enfonçant de plus en plus dans le désert.

Deux personnes ont déclaré à AP que des gendarmes avaient tiré sur eux, et plusieurs vidéos vues par AP ont montré des hommes armés et en uniforme qui montaient la garde.

Le libérien Ju Dennis a filmé sa déportation avec un téléphone qu’il gardait caché sur lui. Il montre des gens entassés sur le plancher d’un camion ouvert, essayant en vain de protéger leurs corps du soleil et de se cacher des gendarmes. Il a raconté chaque étape du chemin d’une voix étouffée.

« Vous faites face à la déportation en Algérie – il n’y a pas de pitié », a-t-il dit. « Je veux les exposer maintenant … Nous sommes ici, et nous avons vu ce qu’ils ont fait et nous avons eu des preuves. »

Les autorités algériennes ont refusé de commenter. Mais l’Algérie a par le passé rejeté toute critique selon laquelle elle commettrait des violations des droits humains en abandonnant les migrants et les réfugiés dans le désert, qualifiant les allégations de « campagne malveillante » destinée à déclencher la colère des pays voisins.

« Tueur rapide »

Le Sahara est un tueur rapide qui laisse peu de traces. L’OIM a estimé que pour chaque personne connue pour être morte en traversant la Méditerranée, pas moins de deux sont perdues dans le désert – potentiellement plus de 30 000 personnes depuis 2014.

Le vaste flux de personnes exerce une pression énorme sur tous les points de la route.

« Ils viennent par milliers. Cette fois, les expulsions que je vois, je n’ai jamais rien vu de tel », a déclaré Alhoussan Adouwal, un agent de l’OIM qui a élu domicile à Assamaka pour envoyer une alerte lorsqu’un nouveau groupe arrive.

Il tente ensuite d’organiser le sauvetage de ceux qui sont encore dans le désert. « C’est une catastrophe. »

La plupart choisissent de partir par le bus de l’OIM pour la ville d’Arlit, à environ six heures au sud à travers les sables, uis vers Agadez, la ville nigérienne qui a été un carrefour pour le commerce et la migration africaine depuis des générations.

En fin de compte, ils retourneront dans leur pays d’origine sur des vols parrainés par l’OIM.

Alors même que ces migrants et réfugiés vont vers le sud, ils se croisent avec ceux qui font le voyage vers le nord en direction de l’Algérie et de l’Europe.

Chaque lundi soir, des dizaines de camionnettes remplies d’espoir passent à travers un checkpoint en bordure de la ville.

Ils sont chargés du maximum d’eau et de gens tenant des bâtons, leurs yeux fermement fixés sur l’avenir.

27 juin 2018 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine