Aux Etats-Unis comme en Israël, des compagnies privées tirent profit du système carcéral

Photo : Erik Paul Howard
Malka Abu Aker, une Palestinienne vivant dans le camp de réfugiés de Dheisheh près de Bethléem, a vu son fils - et maintenant son petit-fils - rejoindre les 40% d'hommes palestiniens des territoires occupés qui ont purgé une peine dans des prisons israéliennes - Photo : Erik Paul Howard
Cristina MazaLes militants disent que les entreprises privées profitent de l’incarcération de groupes racialement profilés aux États-Unis et en Israël.

Cisjordanie occupée – Nidal Abu Aker, un Palestinien de 51 ans qui vit dans le camp de réfugiés de Dheisheh près de la ville de Bethléem, connaît bien les prisons israéliennes.

Il y a passé 16 ans de sa vie, souvent sans avoir été officiellement inculpé, selon lui et ses avocats.

Mais maintenant que son fils Muhammad, âgé de 24 ans, est à son tour incarcéré dans une prison israélienne, Abu Aker connaît une autre forme de souffrance, celle de lutter pour aider un être cher qui se trouve derrière les barreaux.

« Nous lui donnons 1 200 shekels (environ 310 €) par mois pour qu’il puisse acheter ce qu’il lui faut en prison », a déclaré Abu Aker à Al Jazeera. « Il doit acheter de la nourriture, du coca cola, du savon, du matériel de rasage, des cigarettes. C’est beaucoup d’argent pour moi. »

Le fardeau est difficile à porter pour Abu Aker. Il fait partie des 31 % de Palestiniens de Cisjordanie occupée qui sont au chômage. Mais, sans son soutien financier, son fils ne pourrait pas survivre en prison, selon Abu Aker.

« Dans une prison israélienne, vous ne pouvez pas vivre sans argent parce qu’ils ne vous donnent pas assez de nourriture », dit-il. « Les prisonniers doivent subvenir à leurs propres besoins. »

L’Administration pénitentiaire israélienne (IPS) n’a pas souhaité répondre aux questions d’Al Jazeera.

Israël a souvent recours à ce qu’on appelle la détention administrative pour garder des personnes en prison pendant longtemps sans inculpation. La majorité des personnes détenues sont des Palestiniens de Cisjordanie occupée qui y sont enfermés à cause de leur appartenance ethnique, selon eux.

Les tribunaux militaires israéliens qui contrôlent la Cisjordanie jugent exclusivement les Palestiniens. Environ 40 % des hommes palestiniens des territoires occupés ont été arrêtés pendant leur vie, selon l’organisation de soutien aux prisonniers et de défense des droits humains Addameer.

Les accusations d’arrestations en fonction de la race ne sont pas propres à Israël. Aux États-Unis, où le taux d’incarcération est cinq à dix fois plus élevé que dans les autres pays industrialisés, les adultes afro-américains sont 5,9 fois plus susceptibles que les adultes blancs d’être envoyés en prison, selon l’organisation de recherche et de plaidoyer Sentencing Project.

Les défenseurs des droits des prisonniers ont également noté une autre similitude frappante entre les États-Unis et Israël. Dans les deux pays, les entreprises privées tirent profit de leur incarcération.

« Cela coûte cher d’avoir un prisonnier dans sa famille »

Amit Gilutz, porte-parole du Centre d’information israélien pour les droits humains dans les territoires occupés (également connu sous le nom de B’Tselem), a indiqué que même si Israël avait mis plusieurs citoyens israéliens en détention administrative au fil des ans, il s’agissait d’ »un mécanisme principalement utilisé contre les Palestiniens ».

Une commission du Parlement européen a également affirmé que la détention administrative est utilisée en Israël « pour lutter contre l’activisme politique palestinien ».

Dès qu’un Palestinien est détenu, les factures commencent à s’accumuler.

« En 2017, nous [les Palestiniens] avons versé six millions de dollars aux tribunaux pour les papiers et les amendes. Et ce n’est pas les seules choses que nous devons payer », explique Lana Ramadan, qui se bat avec Addameer pour défendre les droits des Palestiniens.

Les prisons israéliennes fournissent des repas aux détenus comme partout ailleurs. Mais la plupart de Palestiniens emprisonnés sont obligés de compléter ces repas en achetant de la nourriture à la cantine parce que la nourriture fournie n’est pas mangeable ou pas suffisante.

Dans un rapport de 2016 sur l’exploitation économique des prisonniers palestiniens Addameer, l’ONG de Ramadan, indique que les prisonniers palestiniens se sont mis à préparer collectivement de la nourriture dans leurs cellules parce que « la quantité et la qualité des repas fournis par la prison se dégradait, forçant les prisonniers à acheter et préparer leurs propres repas ».

« Les 17 prisons du pays ont une cantine et chaque prisonnier a un compte dans une cantine », a déclaré Ramadan à Al Jazeera. « Chaque prisonnier [palestinien] est autorisé à dépenser jusqu’à 1 200 shekels (310€) par mois. Ils achètent tout ce dont ils ont besoins dans ces cantines. »

Selon Ramadan, si l’Autorité palestinienne contribue à hauteur de 400 shekels, soit 103 € par compte et par an, le reste doit être couvert par les détenus ou leurs proches.

« C’est pourquoi cela revient cher d’avoir un prisonnier dans sa famille », explique-t-elle.

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Nidal Abu Aker (au centre, avec sa nièce Dana) est un Palestinien de 51 ans qui a passé 16 ans dans des prisons israéliennes – souvent sans être officiellement inculpé du moindre crime – Photo : Erik Paul Howard

Miriam Shaheen, une cuisinière de 46 ans de la ville d’Hébron, a cinq fils âgés de 15 à 28 ans, qui ont tous étés incarcérés dans des prisons israéliennes. Chaque fois qu’un de ses fils est mis en prison, elle dépense environ un quart de son salaire mensuel pour l’aider à se procurer de la nourriture et d’autres biens de première nécessité.

« Cela nous coûte environ 400 shekels [environ 103 €] par mois », dit Shaheen. « Ils doivent payer pendant qu’ils sont en prison et ils doivent aussi payer une amende quand ils sortent. »

Les avocats notent que même lorsque les gens sont trop pauvres pour envoyer de l’argent à des parents emprisonnés, leurs revenus sont affectés par l’arrestation d’un membre de leur famille.

« Les familles perdent des revenus parce que le membre de leur famille qui est en prison ne peut pas travailler », explique Afnan Khalifa, un avocat qui aide les Palestiniens. « Et les tribunaux militaires peuvent infliger des amendes allant jusqu’à 5 000 shekels [environ 1 300€]. La plupart des gens sont obligés de rester en prison au lieu de payer l’amende parce qu’ils n’ont pas l’argent pour payer. »

Les familles américaines sont également confrontées à des difficultés financières quand elles perdent le salaire d’un membre de leur famille qui est derrière les barreaux. Selon un rapport du Centre Ella Baker pour les droits de l’homme, environ 65 % des familles se retrouvent dans l’incapacité de payer leur logement et leur nourriture, et les familles américaines s’endettent souvent lourdement – 13 607 dollars en moyenne – à cause des amendes et frais judiciaires.

Le complexe carcéro-industriel

Dans les systèmes pénitentiaires américain et israélien, les intérêts commerciaux sont imbriqués dans l’infrastructure institutionnelle, depuis la sécurité et les communications jusqu’aux cantines et aux repas.

En 2013, le centre de recherche et de défense des droits Who Profits, qui étudie l’implication des entreprises israéliennes et internationales dans l’occupation des terres palestiniennes et syriennes, a réuni des informations sur 22 sociétés qu’il avait identifiées comme tirant profits des prisons pour Palestiniens en Israël et en Cisjordanie occupée. La plupart de ces entreprises fournissaient des systèmes et des services de sécurité aux prisons.

Aux États-Unis, on estime qu’environ 4000 entreprises privées tirent profit de ce que l’on appelle le « complexe carcéro-industriel », selon l’organisation de défense des droits Worth Rises. Le nombre de prisonniers par habitant aux États-Unis est le plus élevé du monde, et on estime qu’il y a actuellement 2,3 millions de personnes derrière les barreaux.

Aux États-Unis, comme en Cisjordanie occupée, les systèmes pénitentiaires obligent les détenus à dépenser leur propre argent pour subvenir à leurs besoins essentiels. Le Think-tank Prison Policy Initiative a publié l’an dernier un rapport sur le système carcéral aux États-Unis, qui montrait que dans les États de l’Illinois et du Massachusetts notamment, les prisonniers dépensaient un peu plus de 1 000 € par an – beaucoup plus que le travail en prison ne pouvait leur rapporter. Le rapport note que ce système « permet aux prisons de transférer les coûts de l’incarcération sur les personnes incarcérées et leur famille ».

En Israël, la société privée Dadash Hadarom Distribution approvisionne les cantines de toutes les prisons israéliennes depuis au moins 2009, fournissant de la nourriture et d’autres produits aux détenus qui peuvent se le permettre.

Une enquête menée en 2013 par l’organisation palestinienne Palestine Monitor a révélé que les prix pratiqués dans les cantines des prisons israéliennes étaient parfois « infiniment plus élevés » que ceux pratiqués dans les territoires palestiniens. Par exemple, un kg de viande de poulet coûtait 15€ dans la prison militaire d’Ofer, en Cisjordanie, et 4,5€ dans la ville de Ramallah.

Addameer a également constaté des écarts dans le prix des produits entre les établissements carcéraux.

Dadash ne donne pas le montant des profits qu’il tire de l’approvisionnement des cantines des prisons israéliennes, mais, d’après Addameer, l’Administration carcérale israélienne a fait 31 millions d’euros de bénéfices entre 2009 et 2011.

Dadash n’a pas répondu aux nombreux appels d’Al Jazeera.

Nse Ufot, une militante américaine qui est la directrice de l’ONG New Georgia Project, a souligné les similitudes entre les systèmes pénitentiaires étasunien et israélien, lors d’un récent voyage en Cisjordanie occupée.

« L’idée que l’économat de la prison soit géré par une entreprise privée, vient directement des États-Unis », a déclaré Ufot à Al Jazeera. « Le système de justice pénale ici fait preuve de la même violence – une violence incontrôlée, assurée de l’impunité, dirigée contre les minorités, et la folle course aux profits qui sous-tend tout cela. »

Les entreprises qui tirent profit des prisonniers israéliens et américains

Certains géants du secteur privé tirent profit à la fois des systèmes d’incarcération d’Israël et des États-Unis.

En 2016, la société allemande d’ingénierie industrielle Siemens Corp a remporté un contrat de 35 millions d’euros avec le Federal Bureau of Prisons des États-Unis pour mettre en œuvre des mesures d’économie d’énergie et d’eau dans deux établissements correctionnels de l’est du Kentucky. En Israël, Siemens a travaillé avec la société israélienne Orad Group pour fournir un système de sécurité et un système de détection d’incendie à une installation où étaient détenus des prisonniers palestiniens.

Le fournisseur de données et de télécommunications Motorola Solutions Inc. fournit des logiciels de gestion des prisons et des services correctionnels au système carcéral américain et emploie également du personnel carcéral. En 2015 et 2016, la société a vendu pour plus de 99 millions d’euros de services et de systèmes aux prisons israéliennes, y compris du matériel pour la prison militaire d’Ofer en Cisjordanie, selon Who Profits.

Siemens et Motorola n’ont pas souhaité répondu aux questions d’Al Jazeera.

Le géant britannique de la sécurité G4S opérait auparavant dans les systèmes pénitentiaires américain et israélien, fournissant du matériel de surveillance électronique et des bracelets électroniques, entre autres biens et services. La société opère encore aux Etats-Unis et fournit du consulting à plus de 100 pays. Mais en 2016, la société israélienne de financement par capitaux propres FIMI a acheté toutes les actions de la branche israélienne de G4S.

La nouvelle version israélienne de la société, G1 Secure Solutions, continue de fournir des services – y compris des systèmes de vidéosurveillance – aux prisons d’Israël et de Cisjordanie occupée.

* Cristina Maza est une journaliste primée qui a réalisé des reportages dans des pays tels que le Cambodge, le Kirghizistan, l’Inde, la Lituanie, la Serbie et la Turquie. Elle écrit fréquemment sur la politique étrangère, les affaires internationales, la sécurité nationale et la politique.

27 septembre 2019 – Al Jazeera – Traduction : Chronique de Palestine – Dominique Muselet