Au nom de Raed Munis : pour une histoire de notre peuple, racontée par notre peuple

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Ramzy Baroud - Photo : Palestine Chronicle
Ramzy BaroudAllocution prononcée par le journaliste et écrivain Ramzy Baroud à l’occasion de la remise des prix lors du Palestine Book Awards 2018. La réflexion porte sur l’importance pour les Palestiniens de narrer eux-mêmes leur propre Histoire, en particulier à l’occasion du 70e anniversaire de la Nakba cette année.

Personne n’est plus qualifié pour parler au nom des Palestiniens que les Palestiniens eux-mêmes et en particulier, les réfugiés qui ont le plus souffert des atrocités israéliennes et dont l’identité collective s’est forgée dans une lutte incessante de sept décennies pour la liberté.

Vingt-cinq années d’un « processus de paix » vide de sens, mais qui a quand même produit de nombreux discours contradictoires, ont de plus en plus marginalisé les réfugiés, mettant ainsi à l’écart ce qui est le cœur même du combat palestinien.

Sans justice pour les Palestiniens réfugiés, aucune paix ne sera possible en Palestine.

Pendant la Première Intifada de 1987, les militaires israéliens commirent ce que les résidents de mon camp de réfugiés appelèrent le « Massacre de l’Aïd ».

L’assassinat de quatre jeunes gens dans le camp, parmi lesquels mon ami d’enfance Raed Munis fut commis durant le premier jour de cette fête musulmane.

Après l’enterrement des quatre jeunes gens et alors que, dans notre humble demeure de réfugiés, nous étions plongés dans le deuil, mon père tripota sans relâche la radio dans l’espoir de trouver une station quelconque qui racontât ce qui s’était passé dans notre camp.

En vain.

C’est là que je compris que l’histoire de notre communauté devait être racontée.

Avec le temps, je compris aussi que le traitement dont faisait l’objet notre camp de réfugiés n’était qu’un échantillon de ce qui se passait à une échelle plus vaste : une entreprise délibérée de marginalisation et d’écrasement de la parole palestinienne.

Durant ces 25 ans dernières années, je me suis engagé dans un parcours qui vise à restituer l’histoire palestinienne telle qu’elle est vécue par les Palestiniens, et cela au nom de Raed Munis, de mes voisins, de mes amis et de mon peuple.

L’histoire de la Palestine est bien plus vieille que celle d’Israël et du mouvement sioniste. Mais ce fut ce dernier qui vint bousculer le cours de notre histoire, transformant la plus grande partie de notre peuple en réfugiés, éparpillés en Palestine même ou dans le Moyen-Orient et le reste du monde.

La Nakba – qui veut dire en arabe “catastrophe”- n’est pas une simple date à commémorer tous les 15 mai. Elle a une signification beaucoup plus vaste que celle d’un événement unique aussi tragique soit-il.

Elle représente la vie dont des millions de Palestiniens ont été spoliés, une vie qui, depuis, est devenue pour eux une succession de jours faits de dépossession, d’exil et de misère.

La Nakba, d’une façon particulière, est devenue une partie intégrante de l’identité collective de tous les Palestiniens. Elle est maintenant si profondément ancrée dans la conscience de tous les Palestiniens qu’aucun avenir de paix véritable n’est envisageable si ce crime originel n’est pas appréhendé de façon attentive et juste.

Alors que je suis né dans un camp de réfugiés à Gaza, que j’y ai grandi pour ensuite aller aux USA, mon attachement profond à un village qui a été rasé de la carte il y a des décennies n’est pas pour moi un sentiment irrationnel.

Mon village, Beit Daras, est le seul morceau de terre qui ait vraiment de l’importance à mes yeux.

J’étais encore un enfant mais j’appris de mon grand-père à être fier. C’était un beau et robuste paysan à la foi inébranlable.

J’admire encore la force qui lui permit de dissimuler l’immense tristesse que lui causa le départ forcé, avec sa famille, de sa maison en Palestine.

Alors que la vieillesse le gagnait, il restait assis pendant des heures, entre les prières, à chercher dans sa mémoire les beaux souvenirs de son passé.

Il lui arrivait d’émettre un profond soupir de tristesse et quelques larmes. Cependant, il n’accepta jamais sa défaite et ne se résigna pas à l’idée que Beit Daras était perdue à jamais.

Ma conscience politique se développa en raison de la misère qui régnait dans les camps de réfugiés mais aussi en raison de ma volonté de redresser l’injustice que constitua la disparition de mon village et de mettre fin à la situation de destitués perpétuels que vivait ma famille.

Mes parents et mes grands-parents, de même que des frères et des sœurs, des amis et des voisins sont tous enterrés dans le camp de réfugiés. Mon père mourut sous le siège à Gaza et ni Israël ni l’Égypte ne me permirent de le voir pour un adieu final.

Nous vivons toujours la Nakba.

Soixante-dix ans après la Nakba, le champ de bataille est toujours là, dessiné de la façon la plus cruelle dans la Bande de Gaza où des dizaines de milliers de réfugiés palestiniens, à ce jour, se rassemblent depuis le 30 mars pour manifester, pour accomplir leur Marche du Retour.

Dans cette lutte ininterrompue, chacun des deux camps opposés, Palestiniens d’une part et Israéliens d’autre part, défend depuis soixante-dix ans le même héritage.

La jeunesse palestinienne poursuit le combat pour lequel se sont dévouées des générations de Palestiniens depuis la Nakba.

L’armée israélienne – qui a tué des centaines de protestataires et blessé des milliers d’autres durant ces derniers mois – met en œuvre les même politiques sanglantes que celle des gangs armés sionistes quand ils procédaient au nettoyage ethnique de la Palestine en 1948.

C’est comme si le temps s’était figé ou que l’Histoire s’était répétée en obéissant aux mêmes et profondes lignes de force.

Pour que le changement advienne, un nouveau paradigme est nécessaire. On ne peut plus permettre à cette tragique et violente réalité de se perpétuer.

Il est impératif de lier le présent au passé.

La mentalité du colon, issue du passé, continue de déterminer les actions présentes d’Israël, et elle le fera encore à l’avenir tant que l’apartheid n’est pas détruit, tant que l’occupation persiste et tant que l’injustice de la Nakba n’est pas redressée.

Les vols de terre que commet aujourd’hui Israël en Cisjordanie et l’extension ininterrompue des colonies illégales qui conduit à l’expulsion des Palestiniens de Jérusalem n’est qu’une répétition de ce qui s’est joué dans le passé, un drame perpétuel qui dure depuis plus d’un siècle.

La colonisation sioniste de la Palestine a connu son véritable départ en 1881 quand les dirigeants du mouvement sioniste en Europe posèrent leurs yeux avides sur la Palestine pour en faire un futur foyer réservé aux Juifs, et cela sans aucun égard pour les habitants originels de ce pays.

Ces visées, exprimées à la fin du dix-neuvième siècle, se matérialisèrent dans les années 1947 et 1948 dans une campagne sanglante mais bien organisée qui permit la création d’Israël sur les ruines de la Palestine.

Près de 600 villes, villages et hameaux palestiniens furent détruits pour céder la place à un État exclusivement juif.

Depuis, seuls les noms et les titres ont changé. Les milices sionistes qui organisèrent le génocide des Palestiniens sur lequel fut bâti l’État d’Israël fusionnèrent pour former l’armée israélienne et les chefs de ces groupes devinrent les dirigeants d’Israël.

A la fin de sa vie, le seul souhait de mon grand-père fut d’être enterré à Beit Daras. Au lieu de cela, son corps fut enseveli parmi des masses d’autres corps dans ce cimetière toujours vorace du Camp de Réfugiés de Nousseirat.

Mais mon grand-père resta jusqu’à la fin de sa vie un Badrasawi – le nom donné aux habitants de notre village – profondément attaché à la mémoire d’un lieu qui était pour lui et pour nous tous, sacré et réel.

Pour les millions de réfugiés et pour les milliers de protestataires dans la Bande de Gaza, la Palestine n’est plus seulement un morceau de terre mais une lutte perpétuelle pour la justice et cela, aussi bien au nom de ceux qui moururent sur les pistes poussiéreuses de l’exil qu’au nom de ceux qui ne sont pas encore nés.

La mobilisation populaire sans relâche que connaît la Bande de Gaza est un rappel d’événements historiques dans lesquels le peuple palestinien uni s’est soulevé pour défier l’oppression et exiger la liberté.

La résistance populaire palestinienne n’est ni nouvelle ni étrangère.

Les grèves générales de masse, la désobéissance civile, la résistance face à l’impérialisme britannique et aux colonies sionistes en Palestine ont commencé il y a près d’un siècle et ont culminé dans la grève générale de six mois de 1936.

Depuis ce temps, la résistance populaire a été un signe dominant de l’histoire palestinienne, un signe qui a jailli avec force dans la Première Intifada, le soulèvement populaire de 1987.

Il va sans dire que les Palestiniens n’ont pas de leçons à recevoir en matière de résistance à l’occupation israélienne, de lutte contre le racisme et de combat pour vaincre l’apartheid.

Ils sont les seuls à être capables de développer la stratégie et les moyens qui, un jour, les mèneront à la liberté.

Aujourd’hui, le besoin pour cette stratégie est plus urgent que jamais et cela pour une raison précise.

Gaza est soumise à l’asphyxie. Un blocus imposé par Israël et qui dure depuis dix ans sur fond d’indifférence arabe et de luttes inter-palestinienne, a mené les Palestiniens au bord de la famine et du désespoir politique.

Il fallait que quelque chose soit fait.

Il faut dire cependant que la mobilisation de masse toujours en cours n’a pas pour seule finalité de souligner le Droit au Retour pour les réfugiés palestiniens (que stipule le Droit international) et de commémorer le Jour de la Terre , un événement qui a uni tous les Palestiniens depuis la répression sanglante du mouvement de protestation de 1976.

Les protestations de Gaza portent haut l’exigence d’un programme de lutte unificateur, d’un dépassement des luttes intestines et d’un retour du peuple et de sa voix dans le combat pour la libération.

Quand des milliers de Palestiniens marchent pacifiquement vers la zone-tampon et à portée de vue des snipers israéliens, leur intention est claire : que le monde entier les voie comme des citoyens ordinaires qui jusque-là étaient invisibles derrière la scène occupée toute entière par les politiques.

Les Gazaouis plantèrent des tentes, conversèrent, chantèrent ensemble et brandirent des drapeaux palestiniens – et pas les bannières des différentes factions. Les familles se rendirent sur place, les enfants jouèrent et des clowns firent leur apparition et amusèrent l’assemblée.

Ce fut un moment exceptionnel d’unité.

Comme à Gaza, la restauration de l’histoire palestinienne telle qu’elle est vécue par le peuple, la restauration de son unité et de sa voix doivent constituer partout la force motrice de toutes les luttes pour les droits des Palestiniens.

L’histoire de la Palestine est l’histoire de ces personnes que sont les Palestiniens, ces victimes de l’oppression et les principaux acteurs de cette résistance qui dure depuis la destruction des premiers villages en 1948.

Si les Palestiniens n’avaient pas résisté, leur être et leur histoire se seraient terminés à ce moment pour ne plus jamais réapparaître.

Un esprit de résistance inflexible, ancré dans l’existence même de la société palestinienne, a privé l’oppresseur de la possibilité d’écraser le Palestinien et d’en faire une victime résignée, un réfugié sans domicile fixe privé de dignité et de projet.

La mémoire collective du peuple palestinien doit de ce fait constituer la matrice de tout ce qui donne sens à l’être palestinien, à ce qui unit les Palestiniens comme nation et donne un souffle inépuisable à leur lutte.

La conception élitiste de la Palestine a échoué dans le même temps qu’Oslo s’est révélé totalement inutile, ce processus n’ayant été que maniement de clichés sans substance utilisés pour perpétuer la domination américaine en Palestine et dans la région.

C’est ce discours réducteur qui a marginalisé le peuple palestinien et écarté d’un revers de la main ses souffrances et son héroïsme pendant des décennies en faveur du Palestinien portant costume-cravate et pérorant sur le « processus de paix » et les « concessions douloureuses ». Comme si les droits et la liberté d’un peuple pouvaient devenir vulgaires objets de marchandage !

Heureusement que les mensonges médiatiques n’arrivent pas toujours à dissimuler la vérité. Alors que le « processus de paix » est mort, les Palestiniens continuent toujours de résister, une chose qui n’est pas étonnante pour qui sait que le peuple est plus puissant que quelques individus imbus de leur personne. Pour qui sait que la résistance ne peut être contenue dans les limites que lui tracent tels ou tels politiciens qui, comme Abbas, se consacrent à des exercices politiques frivoles et sans lendemain.

Ce n’est que lorsque les intellectuels palestiniens – qui tirent leur inspiration de la vie de leur peuple – seront capables de donner forme au point de vue collectif palestinien, à la vie et à l’histoire telles qu’elles sont vécues par le peuple, que les murs érigés pour étouffer la voix de celui-ci seront brisés.

Ce n’est qu’à ce moment que les Palestiniens pourront réellement affronter la hasbara [propagande mensongère] israélienne alliée à la propagande médiatique us-américaine et occidentale. Ce n’est qu’à ce moment que les Palestiniens pourront enfin s’exprimer sans entraves.

Il est vrai que la lutte a été dure. Coincés entre le marteau de l’occupation et de la hasbara d’une part et l’enclume d’une direction palestinienne soumise et sans consistance, la Palestine du peuple et son point de vue propre étaient piégés et déformés.

Mais maintenant que le discours élitiste – et ses formules creuses : processus de paix, solution à deux États, les États-Unis un médiateur honnête etc… – s’est écroulé, il est temps pour les intellectuels palestiniens de s’engager dans un nouvel élan.

Il est impératif que nous, écrivains, historiens et journalistes assumions la responsabilité de revisiter l’histoire palestinienne afin d’intérioriser ce qu’elle contient comme vécu individuel et collectif, afin de donner plus de portée aux voix qui veulent l’exprimer et afin que, pour une fois, le monde écoute l’histoire telle qu’elle a été vécue par ses victimes, victimes qui, quoique blessées restent déterminées.

Il nous appartient – je ne parle pas que des Palestiniens mais de tous ceux qui désirent présenter un compte-rendu véridique de notre combat historique – de rétablir le point de vue palestinien afin de briser la propagande mensongère sioniste.

Nous devons présenter une nouvelle narration de l’histoire palestinienne qui mette l’accent sur la vie, les représentations et les espoirs des gens du peuple, c’est-à-dire les réfugiés, les pauvres, les laissés-pour-compte et les travailleurs, car ce sont eux qui représentent le plus authentiquement la Palestine.

Je vous remercie.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

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16 novembre 2018 – Palestine Book Awards 2018Traduction de l’anglais : Najib Aloui