L’année 2020 changera-t-elle la donne en Palestine ?

Photo : Mohammed Zaanoun / Active Stills / Al Jazeera
La participation des femmes a été élevée pendant la grande marche du retour et de nombreuses femmes sont en première ligne des manifestations. Plus de 100 femmes ont été blessées par balles réelles au cours des six premiers mois de protestation et une a été tuée - Photo : Mohammed Zaanoun / Active Stills / Al Jazeera

Par Ramzy Baroud

L’année écoulée a été déterminante pour la Palestine et Israël. Malgré la stagnation politique habituelle du côté des dirigeants palestiniens, deux facteurs ont contribué à rendre 2019 particulièrement riche en événements et, pour l’avenir, également : la lutte sans précédent pour le pouvoir politique en Israël et le retrait total des États-Unis de leur propre rôle autoproclamé de « courtier honnête pour la paix ».

Depuis son premier jour au pouvoir, le président américain Donald Trump n’a pas caché son désir d’adhérer pleinement au programme d’ultra-droite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Bien que le processus ait commencé plus tôt, 2019 a vu l’effondrement complet de la politique étrangère américaine traditionnelle qui était, depuis près de trois décennies, fondée sur le principe d’une solution politique négociée.

Cette année a marqué l’assaut américain final contre les droits des Palestiniens. À minuit le soir du Nouvel An 2019, les États-Unis ont officiellement quitté l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO), accusant l’institution mondiale de « parti pris anti-israélien ». Le gouvernement américain contribuait à hauteur de 22% au budget de l’UNESCO. Entre autres objectifs, la décision américaine visait à avertir les dirigeants palestiniens et leurs alliés que Washington était prêt et disposé à utiliser ses outils financiers et politiques pour réprimer toute critique d’Israël.

Les menaces de Washington n’ont toutefois pas produit les résultats escomptés. Le 8 février, le premier conseiller et gendre de Trump, Jared Kushner, est arrivé au Moyen-Orient pour promouvoir son soit-disant « accord du siècle« , une stratégie adoptant une approche politique alternative pour remplacer le « processus de paix » mort et enterré.

Les mesures punitives américaines se succédèrent. Le 4 mars, les États-Unis ont fermé leur consulat à Jérusalem, déclarant qu’ils avaient une ambassade pleinement opérationnelle dans la ville. Cet acte visait à rétrograder la mission américaine en Palestine, et donc les relations diplomatiques avec l’Autorité palestinienne. Quelques jours plus tard, le 14 mars, les États-Unis ont abandonné le terme « territoires occupés » en faisant référence aux territoires palestiniens occupés dans leur rapport annuel sur les droits de l’homme. Cette mesure a été comprise, à juste titre, comme un prélude à une future reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté d’Israël sur les terres palestiniennes occupées. Le 18 novembre, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a dûment déclaré que les colonies juives illégales en Cisjordanie et à Jérusalem étaient « conformes » au droit international.

Bien que Washington semble déterminé à envoyer un message clair à Tel-Aviv et à Ramallah que les politiques passées ont été définitivement inversées, c’était sans être en mesure d’articuler clairement un programme politique alternatif. Le discours, un moment promu par les médias, de « l’accord du siècle » s’est lentement dissipé sur la scène politique du Moyen-Orient. Initialement, la mise à l’écart de « l’accord » aurait été décidé dans l’attente des résultats de deux élections générales en Israël, qui se sont tenues en avril et en septembre. Cependant, avec le temps, il devenait plus clair que « l’accord » promu par Trump n’avait aucune chance de succès.

Un signe de trouble dans les prétendus efforts de « consolidation de la paix » des États-Unis a été la démission le 5 septembre du principal envoyé américain au Moyen-Orient, Jason Greenblatt. Greenblatt, qui était l’un des trois principaux défenseurs de la nouvelle politique de Washington au Moyen-Orient – les autres étant Kushner et l’ambassadeur américain en Israël David Friedman – et qui a fait beaucoup de dégâts avant son abrupte démission. Peu de temps avant son retour à Washington, il avait déclaré que les colonies juives illégales ne sont que des « quartiers et des villes » et que « les gens [devraient] cesser de prétendre » qu’elles « sont la raison de l’absence de paix ».

La pression américaine sur les Palestiniens s’est étendue au-delà des territoires occupés, pour inclure une répression contre le mouvement de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS). Le 23 juillet, le mouvement a été condamné par la Chambre des représentants, dans la résolution 1850, malgré une résistance farouche. Israël craint que le BDS ne ternisse son image au niveau international, d’autant plus que le mouvement a porté la lutte des Palestiniens sur de nombreuses plateformes internationales.

N’ayant, même à un degré minimal, aucun compte à rendre, le gouvernement israélien a encore plus de liberté pour étendre les colonies illégales, en particulier dans la région de Jérusalem, et pour accélérer la confiscation des terres à travers toute la Cisjordanie.

En janvier, Israël a fermé à Jérusalem toutes les écoles gérées par l’agence des Nations Unies chargée des réfugiés palestiniens, l’UNRWA, sapant encore plus toute revendication palestinienne sur la ville. Une semaine plus tard, l’armée israélienne a expulsé la force d’observation internationale de la ville palestinienne occupée d’Al-Khalil (Hébron). En mars, Netanyahu a été rejoint par Pompeo lors d’une visite provocatrice au Mur occidental à Jérusalem, envoyant un autre message aux Palestiniens selon lequel, d’après les mots de Trump lui-même, « Jérusalem est hors de toute discussion ». Cet acte a été répété le 1er avril, lorsque Netanyahu a été rejoint par le président brésilien d’extrême-droite nouvellement élu, Jair Bolsonaro. Ce dernier s’est engagé à suivre l’exemple américain en délocalisant son ambassade à Jérusalem.

Entre-temps, l’ampleur et la fréquence des violences israéliennes contre les Palestiniens ont considérablement augmenté en Cisjordanie occupée et dans la bande de Gaza sous blocus. La violence de l’armée israélienne en Cisjordanie s’est manifestée par des raids sur des villages palestiniens, la fréquente répression des manifestations et les kidnappings et meurtres de militants. Simultanément, des colons juifs israéliens armés ont attaqué des agriculteurs et des étudiants palestiniens et ont investi des lieux saints. La mosquée Al-Aqsa, en particulier, était un point chaud d’affrontements entre des colons juifs armés et l’armée israélienne d’une part, et des fidèles palestiniens désarmés d’autre part. Le meurtre filmé, par balles et de sang-froid – au poste de contrôle de Qalandiya – de Nayfeh Kaabneh [une mère de 9 enfants] le 18 septembre, a parfaitement illustré la nature gratuite de la brutalité israélienne.

À Gaza, le siège et la violence se sont poursuivis. Les manifestations de la Grande Marche du retour, une forme collective de résistance populaire qui a commencé le 30 mars 2018, se sont poursuivies sans relâche. Chaque vendredi, des milliers de Palestiniens se sont rassemblés à la clôture séparant la bande assiégée d’Israël, exigeant la fin de 13 ans d’isolement et de blocus économique. En 2019, le nombre de morts parmi les manifestants a franchi la barre des 300. Des milliers d’autres ont été blessés.

Les bombardements de Gaza par l’armée israélienne, qui ont eu lieu à de nombreuses reprises, étaient souvent justifiés par Israël comme une « réponse » aux roquettes tirées par des militants palestiniens. Les deux conflagrations les plus notables ont eu lieu les 5 mai et 12 novembre. Lors du premier assaut, Israël a tué au moins 24 Palestiniens, tandis que quatre Israéliens auraient également été tués. La deuxième attaque a entraîné la mort de 34 Palestiniens, dont huit de la même famille Abu Malhous. Aucun Israélien n’a été tué.

Il y avait un lien évident entre la violence israélienne à Gaza et les élections générales israéliennes, dans lesquelles un Netanyahu en difficulté tentait de convaincre son électorat ultra-droitier de sa capacité à réprimer les Palestiniens et à protéger les colonies israéliennes dans le sud du pays.

La rhétorique raciste et les politiques violentes de Netanyahu ne lui ont cependant pas permis d’obtenir les voix nécessaires pour former un gouvernement, ni en avril ni lors du vote qui a suivi en septembre. À ces deux occasions, le Premier ministre israélien a tenté de rassembler une coalition d’ultra-droite qui lui donnerait la majorité à la Knesset (le parlement israélien). Sa première tentative a été laminée par le chef ultra-nationaliste et dirigeant du parti Yisrael Beiteinu, Avigdor Lieberman. Ce dernier vote a affaibli la position politique de Netanyahu, alors que son adversaire prétendument centriste et chef du parti Kahol Lavan (bleu et blanc), le général à la retraite Benny Gantz, prenait le dessus.

Alors que les États-Unis et Israël semblaient clairs quant à leurs objectifs, les dirigeants palestiniens ont sombré davantage dans leur stagnation politique. Tous les pourparlers d’unité entre les groupes palestiniens du Fatah et du Hamas, parmi d’autres, ont échoué, en particulier lorsque le Premier ministre de l’Autorité palestinienne Rami Hamdallah, qui était partisan du dialogue, a démissionné de son poste le 29 janvier. Hamdallah a été remplacé par Mohammad Shtayyeh, un loyaliste de Mahmoud Abbas.

La nomination de Shtayyeh, ainsi que plusieurs autres mesures prises par Abbas pour consolider son emprise sur le pouvoir, ont clairement fait comprendre au peuple palestinien que la question de l’unité n’était plus une priorité pour le président vieillissant. Le 25 septembre, Abbas a appelé à la tenue d’élections en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem, invitant toutes les factions palestiniennes, y compris le Hamas, à y participer. Le Hamas a rapidement accepté, mais non sans questionner les motifs d’Abbas.

A certaines occasions, cependant, les Palestiniens, quelle que soit leur idéologie ou leur affiliation politique, ont semblé unis, surtout chaque fois qu’Israël réprimait durement les prisonniers palestiniens. Le 21 janvier, la police israélienne a brutalement attaqué des prisonniers palestiniens dans la prison d’Ofer, entre autres sites. De nombreux Palestiniens ont été blessés lors de ces raids. En réponse, des milliers de Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza se sont rassemblés en solidarité avec les quelque 5000 prisonniers détenus par Israël.

Au cours de l’année, plusieurs prisonniers palestiniens sont morts pendant leur détention, principalement en raison de négligences médicales. Parmi eux, Faris Baroud, décédé le 6 février après avoir passé 27 ans dans les prisons israéliennes, et Bassam Al-Sayyeh, décédé le 8 septembre. La députée palestinienne Khalida Jarrar a été libérée de sa détention administrative – un emprisonnement sans procès ni même accusation – le 28 février, pour être à nouveau arrêtée le 31 octobre.

Un autre exemple d’unité parmi les Palestiniens est l’indignation collective ressentie après le meurtre d’Israa Ghrayeb, une jeune femme qui aurait été tuée par des membres de sa propre famille. Les manifestations de masse ont contraint l’Autorité palestinienne à modifier les lois qui accordaient la clémence dans les cas des très mal-nommés « crimes d’honneur ».

À certains égards, 2019 s’est avéré en effet changer la donne en Palestine et en Israël. C’est l’année où le gouvernement israélien est parvenu à obtenir un soutien américain total et inconditionnel, tandis que les dirigeants palestiniens se sont retrouvés largement isolés et incapables de formuler un programme alternatif. Cependant, alors qu’Israël n’arrive pas à se dépêtrer de sa crise politique et que la [prétendue] communauté internationale est toujours incapable ou peut-être peu disposée à jouer un rôle plus important pour mettre fin à l’occupation israélienne de la Palestine, 2020 promet d’être une année toute autant tumultueuse et difficile.

Les développements qui suivront la décision de la Cour pénale internationale (CPI) du 20 décembre d’ouvrir « une enquête sur la situation en Palestine », seront particulièrement intéressants à surveiller dans l’année à venir. Comme on pouvait s’y attendre, les États-Unis ont rejeté la décision de la CPI et le gouvernement israélien a menacé d’empêcher les enquêteurs de la cour de justice d’entrer dans le pays.

Si les tendances de 2019 se confirment, la lutte entre les élites politiques israéliennes risque d’aggraver l’instabilité du pays. Cependant, cela pourrait également ouvrir la voie à la minorité arabe longtemps marginalisée en Israël et à leurs représentants, pour jouer un rôle plus substantiel dans une possible évolution du discours politique raciste et ségrégationniste vers un discours plus inclusif et, en fait, plus démocratique. Bien que cela puisse sembler être un vœu pieux étant donné le racisme profondément enraciné en Israël, on ne peut qu’espérer que la nature destructrice de sa politique de droite pourrait également entraîner la nécessité d’une remise en cause majeure. Le temps nous le dira.

Ramzy Baroud * Ramzy Baroud est journaliste, auteur et rédacteur en chef de Palestine Chronicle. Son prochain livre est «The Last Earth: A Palestine Story» (Pluto Press). Baroud a un doctorat en études de la Palestine de l’Université d’Exeter et est chercheur associé au Centre Orfalea d’études mondiales et internationales, Université de Californie. Visitez son site web: www.ramzybaroud.net.

30 décembre 2019 – The Palestine Chronicle – Traduction : Chronique de Palestine – Lotfallah