15 ans après l’invasion américaine, l’Irak est sous dépendance alimentaire

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Vendeurs de fruits et légumes à Baghdad - Photo : Wikimedia
Barbara Nimri AzizCertains irakiens pourraient affirmer qu’aujourd’hui tout est disponible dans leur pays. Ceci est vrai jusqu’à un certain degré, si vous excluez l’auto-suffisance. Et la confiance.

En voyageant à travers Bagdad et dans le sud, j’ai reconnu les mêmes modèles de véhicules qu’on peut retrouver aux États-Unis, ainsi que des camions fabriqués en Chine. Nous avons pris d’appétissants poulets barbecue chez les vendeurs de rue. Les légumes et fruits frais, les chaussures, les vêtements et les cosmétiques de toutes sortes et qualités sont disponibles ; les meubles, le linge et les jouets pour tous les âges, abondent, tout comme les produits électroniques. La communication via Facebook et Whatsapp n’est pas réglementée. YouTube est fortement utilisé.

Vous avez la restauration rapide servant des salades et des frites, la pizza est populaire, et il y a aussi quelques restaurants familiaux haut de gamme, bien fréquentés, amarrés sur les berges du Tigre. Vous pouvez vous attarder dans les cybercafés connectés au wifi, et trouver des bars et des discothèques ouverts jusqu’au petit matin. Vous pouvez vous faire livrer au bureau où chez vous du poisson fraîchement cuit et des assiettes de poulet rôti.

Selon toute apparence, l’économie irakienne se porte bien, si vous observez uniquement les habitudes de consommation.

Une façon simple, plus précise pour juger les conditions économiques est de se détourner des façades étincelantes des salles d’exposition de Chevrolet et de refuser la pizza pour se promener dans un supermarché local.

Ce faisant en Irak, je me souviens de ce que j’ai trouvé il y a 20 ans dans un magasin d’alimentation palestinien à Al-Bireh, un village près de Ramallah. Des bouteilles de soda d’une capacité de deux litres entassés à l’extérieur du magasin, pas seulement pour les adolescents américains qui visitent leurs grands-mères. Le soda était devenue la boisson préférée de tout le monde. Ces colonnes de bouteilles oranges ou vertes peuvent apporter de la couleur à la rue et indiquer les goûts modernes et les liquidités excédentaires. A quel prix ?
En me penchant plus près pour examiner les étiquettes, j’avais vu que c’était écrit en hébreu. Aucune tentative de camoufler leur origine, les produits israéliens sont exportés pour la consommation des Palestiniens. A l’intérieur du magasin, j’ai remarqué que les aliments en conserve et emballés provenaient également d’Israël. Pourquoi donc devrais-je être choquée à la vue du lebaan d’Al-Bireh, le yaourt, étiqueté en hébreu ? Le lebaan, l’aliment de base du petit-déjeuner arabe, savouré avec des olives, des tranches de concombre, de tomates et du pain sans levain, est (était!) le produit traditionnel des éleveurs et agriculteurs arabes tout au long de notre histoire. Les olives est le dernier signe de survie de l’agriculture palestinienne, et même cette industrie est en déclin.

Le sort de l’industrie oléicole palestinienne peut être mis en parallèle avec celui de la production des dattes en Irak. Les légendaires 40 millions de palmiers, à l’origine du succès de la production californienne, jadis l’exportation principale et inégalée de l’Irak après le pétrole brut, dépérissent aujourd’hui.

Ce qui nous ramène au régime alimentaire des irakiens et à ma visite il y a quelques semaines au supermarché de Bagdad. J’ai fait une pause dans la rue résidentielle du quartier de la classe moyenne de Kerrada où je séjourne, pour me glisser dans un magasin d’alimentation. Ici aussi, l’entrée du magasin est entravée par un empilement de bouteilles de soda. La marque Pepsi semble la plus abondante ; d’autres marques que je ne connais pas sont nombreuses aussi. En passant la porte d’entrée, on peut voir empilées des deux côtés des boîtes et des barquettes affichant de généreuses provisions de chips et de biscuits (étiquetées en anglais et en arabe, ou seulement en anglais).

A l’intérieur du magasin, je me balade le long d’un îlot de conserves et de bouteilles, lisant [les étiquettes]. Des olives marinées et de la mayonnaise, des sauces pour salades, des jus de pomme et des jus Tang, de l’huile d’olive, des pâtes, du thon en conserve et du thé – presque tous importés. Cette fois pas d’Israël mais d’Espagne, de Turquie, de Colombie, de Chine, de Thaïlande, d’Égypte, de Jordanie et d’Arabie Saoudite, ces pays fournissant aux Irakiens la plupart de la nourriture. Les noms des compagnies étrangères apparaissent sur la plupart des aliments emballés que j’ai examinés. De plus, le prix ici (où 1300 dinars irakiens équivalent à 1 dollar) diffèrent peu des tarifs des supermarchés étasuniens. Le prix d’un paquet de « Pringles » ou d’une boîte de thon à Bagdad, par exemple, est ce que je paie aux États-Unis.

Quand on se tourne vers les produits frais, les fruits et légumes, la situation est encore plus alarmante. Ici aussi, la plupart des produits proviennent de l’importation. Même les oranges (dans cette terre d’orangers). Les betteraves et les choux sont étiquetés « irakiens » mais les grenades, le gombo, les aubergines, les bananes, les concombres et autres légumes verts proviennent de Jordanie, Turquie et d’ailleurs. Les plus belles tomates (un aliment de base dans les plats irakiens) sont produites à l’étranger.

Pourquoi ces importations quand l’Irak est encore largement rural ? On me dit que les produits étrangers sont moins chers que ceux des agriculteurs irakiens.

Pourquoi ? Car ils sont vendus moins chers pour amoindrir la production irakienne.
Pourquoi ? Parce que les licences d’importation sont accordées aux fournisseurs étrangers.
Et pourquoi tout ça ? Parce que le personnel ministériel qui négocie tous ces contrats reçoit de beaux pots-de-vin. Tout ceci en même temps que : a) l’approvisionnement en électricité en Irak est si faible et peu fiable que la production locale est impossible, et b) les responsables ministériels pour l’agriculture et l’industrie ne travaillent pas dans l’intérêt des producteurs irakiens.

La base agricole de l’Irak, jadis florissante est terriblement négligée et délaissée.

Ces conditions sont le résultat directe de la politique du gouvernement et d’une bureaucratie lourdement corrompue. Dans le cas de la faillite de l’économie palestinienne, le déclin de la production et le chômage sont, dans une large mesure, imposés par l’occupant – Israël – gérés par le biais d’une bureaucratie palestinienne complaisante, surchargée de salariés dont le revenu global finance une économie de la consommation et une dépendance à l’égard des importations.

En Irak, le gouvernement étasunien exerce encore une énorme influence sur l’administration irakienne. Depuis le début de leur occupation de l’Irak, les États-Unis ont contrecarré les tentatives de reconstruction du réseau électrique national et la construction et l’installation de machines essentielles au fonctionnement de l’industrie de base.

(De façon significative, une certaine source d’énergie est disponible pour assurer la fonction de communication, pour que les irakiens puissent accéder à la télévision ou aux applications de leurs smartphones. La plupart des foyers et des petits commerces augmentent l’approvisionnement électrique – sporadique et inadéquat fourni par le gouvernement – en utilisant des batteries et des générateurs, importés bien sûr.)

Ces conditions, aussi bien en Palestine qu’en Irak, sont le fait du « capitalisme du désastre » élémentaire. Elles illustrent ce que Naomi Klein identifie dans la Stratégie du choc : la montée d’un capitalisme du désastre. Sa marquante étude datant de 2007 a été suivie par le capitalisme du désastre, offrant une preuve irréfutable de ces procédés insidieux commandés par l’étranger qui enrichissent les pouvoirs extérieurs tout en faisant porter la responsabilité sur les gouvernements locaux corrompus.

A tous les niveaux, depuis les sous-vêtements des soldats aux produits pharmaceutiques en passant par les boissons acidulées, le déclin de l’Irak vers une nation de consommateurs est incontestablement le fait d’une politique des puissances extérieures. Une politique qui fonctionne grâce à la complaisance d’une classe marchande de fournisseurs, heureuse de gagner quelques miettes quand ses partenaires étrangers profitent des morceaux de choix. Un procédé bien connu de tous les Irakiens.

* Barbara Nimri Aziz est revenue récemment d’une visite de deux semaines en Irak. Elle est anthropologiste, basée à New York, et elle est aussi journaliste. Vous pouvez consulter son activité ici. Elle était producteur de longue date à la radio new-yorkaise Pacifica-WBAI Radio.

12 avril 2018 – CounterPunch – Traduction : Chronique de Palestine – Fadhma N’sumer