5 jours en enfer !

Photo: page Twitter de Quds TV
Les Palestiniens restent très souvent bloqués à la frontière de Rafah ou détenus à l'aéroport du Caire alors qu'ils tentent rentrer chez eux à Gaza - Photo: page Twitter de Quds TV
Hamza Abu EltarabeshVoyager entre l’Egypte et Gaza ne devrait être qu’une question d’heures. Le Caire n’est qu’à 200 km de Rafah, la ville la plus au sud de la bande de Gaza.

Pourtant, le siège imposé par Israël – avec la collaboration active de l’Égypte – il y a plus de dix ans a fait de ce voyage une terrible épreuve. On a beaucoup décrit les fréquentes fermetures du passage de Rafah – l’unique point de sortie et d’entrée pour la grande majorité des habitants de Gaza, mais ce que l’on sait moins bien, c’est que le retour d’Égypte peut entraîner des retards extrêmement longs.

Un récent voyage du Caire à Rafah a duré cinq jours. Pour Mahmoud al-Madhoun, âgé de 28 ans, l’expérience était « comme si on se retrouvait en enfer ».

Le 30 août, Mahmoud accompagnait sa mère Afaf, âgée de 54 ans, qui rentrait à Gaza en bus. Elle était en Égypte pour suivre un traitement contre le cancer de la thyroïde.

Mahmoud et sa mère Afaf sont partis à l’aube pour rejoindre un minibus. Leurs problèmes ont commencé vers 7 heures du matin quand ils ont atteint le pont al-Firdan, près de la ville d’Ismaïlia.

Situé sur le canal de Suez, le pont occupe une place importante dans l’histoire car il a de tout temps permis un transit rapide entre l’Afrique et l’Asie. Cela semble ironique étant donné l’utilisation actuelle du pont.

À la suite du coup d’État de 2013 qui a permis à Abdulfattah al-Sisi, un général de l’armée, de prendre le pouvoir au Caire, les autorités égyptiennes ont établi un point de contrôle à al-Firdan afin d’inspecter les Palestiniens quittant et entrant à Gaza.

Il y avait 29 autres passagers – toutes des femmes – dans le bus transportant Mahmoud et Afaf. La plupart étaient également allés en Égypte pour suivre un traitement médical.

Les autorités n’ont manifesté aucun souci quant à leur sort. Les passagers ont dû attendre trois jours à al-Firdan, sans même les installations les plus élémentaires.

Comme il n’y avait pas de toilettes au passage à niveau, les passagers ont dû se soulager dans les champs voisins. « C’était vraiment humiliant », a raconté Mahmoud.

Bien qu’il y ait un groupe important de personnes de Gaza à la frontière, la seule assistance notable qu’elles ont reçue de la mission diplomatique de l’Autorité palestinienne au Caire a été la fourniture d’eau.

« Nous n’avons rencontré aucun membre de l’ambassade pendant notre voyage », a déclaré Afaf. « Nous nous attendions à ce qu’ils interviennent pour faciliter les procédures, notamment au pont al-Firdan. Mais ils n’ont rien fait. »

Le troisième jour, une passagère s’est évanouie. La femme en question avait subi une opération pour un kyste à l’oreille et devait changer régulièrement les pansements de sa plaie.

La femme a été ranimée et on lui a donné de l’eau à boire.

Pot-de-vin

Alors que les passagers souffraient de plus en plus de la situation, leur chauffeur a suggéré qu’ils pourraient être autorisés à franchir le point de contrôle en corrompant un soldat égyptien.

Mahmoud a collecté environ 200 dollars des passagers, mais le soldat à qui a été offert le pot-de-vin l’a d’abord refusé.

Certaines femmes ont discuté avec le soldat. On lui a offert une bague en or, en plus des 200 dollars. Le soldat a alors fibni par accepter le pot-de-vin.

La bague appartenait à Nisreen al-Rayes, qui voyageait avec sa sœur. La sœur de Nisreen avait récemment été soignée pour une hernie discale.

« S’il avait demandé tout l’argent que j’avais, j’aurais dit oui », a déclaré Nisreen à propos du soldat. « Je ne voulais pas passer une nuit de plus dans ces conditions. Ma sœur souffrait beaucoup. »

Une heure plus tard, le bus et 30 autres véhicules ont été autorisés à traverser le point de contrôle.

Pourtant, les passagers n’ont parcouru qu’une courte distance avant d’être conduits dans un bâtiment situé de l’autre côté du pont.

Ils ont alors reçu pour instruction de quitter le bus et de se mettre sur une ligne. Puis ils ont été amenés dans une pièce où leurs bagages ont été fouillés.

Vols

« Les soldats ont inspecté chaque sac », a encore raconté Mahmoud al-Madhoun. « Et quand ils avaient fini d’inspecter chaque sac, ils m’ont dit ainsi qu’au chauffeur de le fermer et de le ramener à l’autobus. Pendant un moment, je me suis senti comme un prisonnier condamné aux travaux forcés. »

L’inspection des bagages a pris environ trois heures. Le chauffeur a pu alors redémarrer son bus. Mais il n’avait parcouru que 500 mètres lorsque les soldats ont décidé de vérifier tous les sacs une seconde fois.

Le deuxième processus d’inspection était différent du premier. Cette fois, des soldats se sont approprié certaines des affaires des passagers.

Hania Zumlot, âgée de 54 ans, rentrait à Gaza après avoir suivi un traitement pour l’ostéoporose.

« J’avais acheté des cadeaux pour mon mari et mes fils », a-t-elle dit. « Un soldat égyptien a volé des cigarettes, du parfum et de nouvelles chaussures. Je lui ai demandé de laisser mes affaires car je n’avais rien de nocif ni d’interdit. Mais il m’a hurlé au visage en me disant de me taire et en me menaçant de me faire rebrousser chemin.

Finalement, le bus a pu poursuivre sa route. Mais les passagers ont été soumis à des contrôles supplémentaires pendant le reste du voyage. Au total, ils ont dû franchir 15 points de contrôle.

Deal « au coin de la rue ? »

Atteindre le point de passage de Rafah ne signifiait en aucun cas la fin de cette épreuve. Les passagers ont dû attendre 18 heures dans la salle sous contrôle des Égyptiens.

L’hygiène dans cette salle est notoirement mauvaise. Les voyageurs doivent payer pour utiliser les toilettes, qui sont rarement propres. Les prix des repas et des boissons dans la cafétéria sont environ deux fois plus élevés que ceux que les gens paieraient normalement à Gaza.

Le cinquième et dernier jour de leur voyage, un officier égyptien a remis aux passagers leurs passeports – qui avaient été tamponnés. Les passagers ont ensuite été placés dans un grand autobus qui les a conduits à Gaza.

L’épreuve relatée ici a eu lieu alors que des informations laissent entendre que les souffrances des Palestiniens seraient allégées. Ismail Haniyeh, une figure emblématique du Hamas, a prédit en août que la fin du siège de Gaza par Israël serait « imminente ».

L’Égypte faciliterait les pourparlers visant à instaurer une trêve entre le Hamas et Israël.

Malgré toutes ces spéculations, aucun accord n’a été trouvé à ce jour. Et tout accord éventuel n’effacera pas la cruauté inhérente aux restrictions de mouvement que les autorités du Caire ont imposées aux Palestiniens jusqu’à maintenant.

Afaf al-Madhoun n’avait jamais imaginé que voyager serait si horrible.

« Si je m’étais douté que mon voyage allait être comme ça, j’aurais préféré mourir à Gaza », dit-elle. « C’était comme si nous avions été tués 1000 fois durant notre retour. »

* Hamza Abu Eltarabesh est un journaliste de Gaza

1° octobre 2018 – The Electronic Intifada – Traduction : Chronique de Palestine